L’« œuvre-vie » de René Girard
Dans René Girard. Biographie (Grasset, 2023), Benoît Chantre souligne l’importance de la foi catholique et des accès mondiaux de violence dont Girard a été témoin pour comprendre son travail sur le désir mimétique et le mécanisme victimaire.
René Girard, né en 1923, est un auteur français qui a vécu l’ensemble de sa vie créatrice hors de France. Il l’a quittée pour les États-Unis à l’âge de 23 ans et il y est resté soixante-huit ans, jusqu’à sa mort en 2015. Il s’est néanmoins toujours pensé et voulu un auteur français, et fut, en 2005, élu à l’Académie française. Il s’est aussi toujours conçu comme un Européen vivant sur une terre d’adoption, où il s’est marié et a eu trois enfants. Cet éloignement d’abord douloureux, même si son exil était volontaire, a joué un rôle important dans sa vie. Il fut son privilège.
Lorsque Girard quitte la France, il est proche de René Char et vient d’organiser, avec Yvonne Zervos et Jacques Charpier, au palais des Papes d’Avignon, une grande exposition réunissant des peintures et des sculptures des plus célèbres artistes contemporains (entre autres, Picasso, Braque, Chagall, Kandinsky, Mondrian). Un brillant début de carrière pour un jeune homme de 23 ans. Toutes ces mondanités lui parurent fausses et l’aura dont jouissait le « poète-résistant », auteur déjà mythique des Feuillets d’Hypnos (1946), n’était pas pour rien dans la fuite de Girard, écrit son biographe. Ce que Girard laisse derrière lui en partant aux États-Unis, ce n’est pas un monde où il n’y a pas de place pour lui, mais un monde où il se sent mal à l’aise et qui ne l’attire plus, malgré ou peut-être en raison même des portes qui semblent prêtes à s’ouvrir.
Diplômé de l’École des chartes, Girard va soutenir à l’université de Bloomington une thèse d’histoire consacrée à L’Opinion américaine sur la France (1940-1943). Il va devenir professeur de français. Sa situation, d’abord précaire, se stabilise au fur et à mesure que ses publications rencontrent un écho favorable. Puis, en 1959, douze ans après son départ, Girard redécouvre la foi catholique de son enfance et redevient pratiquant. Benoît Chantre montre que cette révolution, qui va décider de l’avenir de sa carrière, est elle-même intimement liée à son évolution intellectuelle. Dans ses lectures de La Princesse de Clèves et de Manon Lescaut, pour les cours qu’il prépare, Girard a découvert une « conversion romanesque » qui restructure l’œuvre depuis sa fin. Elle va préfigurer sa propre conversion religieuse. La fin de certains romans, argue Girard, est marquée par un revirement du personnage principal, qui a lieu près du moment de sa mort ou de sa mort au monde. Il correspond à une prise de conscience des illusions du désir qui ont tissé la trame du roman. Comme il le montrera au dernier chapitre de son premier livre, Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), cette transformation du héros appelle spontanément des images religieuses pour la décrire, même chez des auteurs qui, comme Proust ou Stendhal, ne sont pas chrétiens. Girard confiera dans ses entretiens avec Michel Treguer : « Embryonnaire chez les romanciers, le symbolisme religieux dans mon cas se mit à marcher tout seul et à prendre feu. Je ne pouvais plus me faire illusion sur ce qui m’arrivait1… »
La place fondamentale qu’il accorde à la « conversion romanesque », laquelle signe selon lui la différence entre les œuvres qui révèlent la présence et l’action du désir mimétique et celles qui ne font que les refléter, témoigne d’une démarche qui sera dorénavant au cœur de sa méthode. Toute sa vie, Girard s’est efforcé de faire parler les textes eux-mêmes. Il montre à ses étudiants comment ne pas rechercher le sens des textes dans des disciplines qui leur sont extérieures, comme la psychanalyse ou le marxisme au début de sa carrière ou, plus tard, le structuralisme par exemple, mais dans les textes eux-mêmes. Cela suppose une certaine distance du texte par rapport à lui-même, laquelle est indispensable pour qu’il puisse parler à son propre sujet : mouvement de la « critique interne » effectuée, selon Girard, par tous les grands auteurs. C’est de cette distance dont témoigne, dans le cas du roman, la « conversion romanesque », c’est-à-dire la transformation de l’auteur. C’est elle qui rend possible l’écart intérieur au texte qui permet au critique de lire ce que révèle le roman.
Le réalisme fondamental de Girard trouve là sa première expression : c’est parce que le texte nous renseigne sur autre chose que lui-même, parce que la conversion de l’auteur nous apporte une connaissance accrue du monde, que le roman est porteur de vérité. Une vérité au sujet du monde que les critiques ont tendance à dissimuler et qu’il importe de mettre en lumière, car elle est le sens même du texte. Toute l’œuvre subséquente de Girard s’inscrira dans ce rapport aux textes. Ainsi, les récits mythologiques et le théâtre antique cachent et révèlent à la fois le fonctionnement de la violence et le rôle de ce que Girard appelle le « mécanisme victimaire », c’est-à-dire l’action de la mimesis qui fait et défait les cultures. Si ces textes cachent et révèlent du même geste, c’est dans leur rapport aux rites dont ils nous parlent, souvent sans même les mentionner. Cette relation entre le mythe et le rituel atteste l’événement de violence à l’origine de la culture humaine. C’est, pour Girard, la révélation judéo-chrétienne qui rend possible cette lecture des mythes et des rites, parce qu’elle ne prend pas sa source dans la violence des êtres humains. Le réalisme de Girard ne s’arrête pas au monde ; il trouve son fondement hors de lui.
Une des grandes qualités de la biographie que nous livre Benoît Chantre, c’est de lire de la même manière, avec le même réalisme, la vie et l’œuvre de Girard. Apparaît alors un homme qui apprend dans l’entrelacement de ses lectures, de ses obligations, de ses espoirs et des événements du monde. Tant ceux auxquels il a directement participé, comme le colloque de Baltimore qui, en 1966, introduisit aux États-Unis ce qu’on appellera plus tard la French Theory, que ceux qui se sont imposés à lui du dehors, la guerre de Corée, l’indépendance de l’Algérie, la guerre froide, la guerre des Six Jours, la destruction du World Trade Center ou l’invasion de l’Irak.
L’impressionnante documentation rassemblée par Benoît Chantre pendant plus de dix ans nous permet de découvrir que René Girard fut un interlocuteur important tant pour Jacques Derrida que pour Michel Foucault, des noms qui sont rarement associés au sien, après avoir été proche de Lucien Goldmann qui fut un fervent admirateur et défenseur de son premier livre. C’est dans le dialogue avec eux, tout autant que dans ses rapports mieux connus avec des auteurs comme Michel Serres, Jean-Pierre Dupuy ou Raymund Schwager, que s’est forgée sa pensée. Malgré sa position apparemment périphérique et le caractère inclassable de sa pensée, on découvre que Girard a été au cœur des discussions qui ont fait la pensée française de la seconde moitié du xxe siècle.
Benoît Chantre montre aussi combien Girard, qui, jeune, dut se cacher dans un refuge du mont Ventoux pour échapper aux rafles des Allemands qui visaient tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à un résistant, est resté sensible aux situations politiques de violence. Peu après son arrivée aux États-Unis, il échappe de justesse, parce qu’il est un an trop vieux, à la mobilisation pour la guerre de Corée, tout comme il avait évité, durant la Seconde Guerre mondiale, parce qu’il était d’un an trop jeune, le Service du travail obligatoire en Allemagne. Puis la guerre d’Algérie et les troubles qui l’accompagnèrent en France lui firent comprendre comment la violence insidieuse s’installe aisément au cœur de familles qu’elle divise, y compris la sienne propre. Loin d’être naïve ou étrangère à la politique moderne, la réflexion de Girard sur la violence en est informée dès l’origine, et elle se développe et s’enrichit en réaction à ses accès mondiaux dont il fut le témoin proche ou lointain. Girard cherche cependant les sources de la violence, à la fois très lointaines et très proches, parce que toujours et partout actives, cachées sous des oripeaux différents. C’est pourquoi Achever Clausewitz (2007), son dernier livre, sur les guerres modernes, ne constitue pas une rupture par rapport à ce qu’il a écrit, mais bien un accomplissement.
Cette longue biographie de René Girard repaye son lecteur de sa patience, car elle constitue à la fois l’interprétation la plus complète et la plus subtile de son œuvre que je connaisse et une passionnante histoire. Elle est l’une parce qu’elle est l’autre. Non pas simplement parce que la vie de Girard éclaire son œuvre autant que son œuvre a façonné sa vie, mais parce que Benoît Chantre nous invite à suivre dans ses développements une pensée qui se cherche et qui se trouve au fur et à mesure qu’elle se heurte au monde et à l’appel divin à le quitter. Pensée d’un auteur de plus en plus conscient que le monde à la fois est et n’est plus le même. Tout comme le temps retrouvé à la fin de la Recherche est et n’est plus celui qui fut perdu.
La distance qui le séparait de la France et l’éloignement de sa famille lui auront beaucoup pesé au début de son parcours. René Girard voulait revenir en France, au point qu’il pensa même, avec le soutien de Roland Barthes et de Lucien Goldmann, à briguer un poste à l’École pratique des hautes études à la fin des années 1960. Mais, finalement, cette distance, ou plutôt la retraite que sa vie américaine lui offrait, lui paru salutaire. Benoît Chantre montre que les rares fois où il revint en France sans son épouse Martha, René Girard n’eut de cesse de vouloir repartir au plus vite en Amérique. C’est bien la preuve que, malgré le succès qu’il finit par connaître dans son pays natal, il n’en était pas moins impatient de quitter un monde de rivalités en tout genre. Cette fois, cependant, ce n’était pas une fuite, mais un retour.
- 1. René Girard, Quand ces choses commenceront. Entretiens avec Michel Treguer, Paris, Arléa, 1994.
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