Éloge de la liberté d'Annemarie Schwarzenbach

Avec Éloge de la liberté, Annemarie Schwarzenbach déploie une pensée de la liberté indissociable de l’exil, de l’écriture et d’une lucidité aiguë face aux crises de son temps.


Quelle fulgurance. Alors qu’elle termine son doctorat en histoire, Contributions à l’histoire de la Haute-Engadine au Moyen Âge et au début de l’époque moderne (1931) et travaille à son premier roman, Les Amis de Bernhard (1931), Annemarie Schwarzenbach (1908-1942) publie en avril 1930, dans la très renommée Neue Zürcher Zeitung, le manifeste d’une génération : « Position de la jeunesse ». Elle récidive en 1931, dans un journal estudiantin zurichois, avec un texte lumineux, « Éloge de la liberté », qui donne le titre au recueil publié par Payot.

Aux côtés d’autres inédits en français, le volume présente un assemblage de textes consacrés à l’Allemagne, aux États-Unis, à l’Afghanistan et aux nomades, dont elle se sentait si proche de par cette expérience partagée d’une liberté précaire toujours à conquérir. Le recueil se termine par une lettre écrite d’Afrique, en novembre 1941, à sa confidente Ella Maillart (1903-1997). Annemarie Schwarzenbach n’est plus alors l’« ange dévasté » dont parle Thomas Mann, ni la « princesse queer de l’écriture et du voyage » que l’on décrit aujourd’hui, mais une femme sereine, consciente de ce qu’elle porte en elle d’éternel.

Alors qu’elle ne sait pas qu’il ne lui reste qu’une seule année à vivre, elle prend conscience du parcours effectué depuis son séjour dans la vallée du Lâr (Iran) et la rédaction de ce qui est très certainement son plus beau texte, La Vallée heureuse (1940). Elle est entre-temps parvenue à se prémunir des blessures provoquées par la « puissance hasardeuse du monde extérieur », à se libérer de ce qui la « forçait à détester et mépriser », et à dépasser les révoltes intérieures pour comprendre « que notre relation avec le monde doit se faire dans un domaine infiniment plus vrai, et invulnérable – qui est celui de l’âme, celui des enfants de Dieu ». Il n’y avait qu’Ella Maillart pour accueillir le sens profond de ces paroles. Elle qui dans La Voie cruelle (1947) soulignait l’universelle exigence, l’« inextinguible soif d’Absolu » de son amie dont la profondeur du regard, loin des religions instituées, « laissait deviner une âme éprise de beauté ».

Le texte-manifeste de 1930 révèle le « stade du miroir » d’une génération qui vit « une époque de mutation privée de tout repère », à laquelle on « promet à cor et à cri un avenir mirifique, sans parvenir à [lui] en cacher le néant ». Comme aujourd’hui, chaos extérieur et désarroi intérieur sont alors à l’ordre du jour. Sans concession, la jeune universitaire poursuit : « Puisque nous sommes en quête, nous devons éviter les certitudes préétablies. Nous devons repartir à zéro, car nous ne pouvons rien bâtir sur un ordre devenu mauvais. Et un ordre qui a pu engendrer la guerre mondiale est mauvais. Que nous soyons poussés par le sentiment de la nécessité ou par le désespoir, notre volonté est de nous donner à fond à notre tâche. » Et l’ange rebelle de souligner que « nous sommes respectueux, mais dans le monde qui nous a été donné nous n’avons rien trouvé à respecter ».

Rédigé neuf ans plus tard, La Vallée heureuse revient sur le sujet avec des mots d’une surprenante actualité : « Mais la terre tremble. À l’Ouest flambent des incendies. Les églises s’écroulent. Vos champs sont dévastés. Vos enfants seront écrasés par les murs de leur propre maison. Faut-il donc lier le bonheur à une paix si truquée ? Il est noyé dans les larmes, il est étouffé par les plaintes de tous ceux qui sont morts pour rien. Pauvres âmes ! Mais vous ne voulez pas entendre. Vous ne voulez pas voir. La peur vous a envahi, tout ce que vous voulez c’est vous défendre. Mais si la digue de vos usages et de vos habitudes ne résiste pas ? Si vos valeurs et vos buts n’ont plus cours1 ? »

Comme le souligne avec justesse Dominique Laure Miermont, Annemarie Schwarzenbach est « le vivant miroir des conflits et des crises qui secouent l’Europe2 », le monde d’hier comme celui d’aujourd’hui. Rappelons ce que d’aucuns oublient trop vite : historienne de formation et aussi archéologue, elle était une observatrice avisée des relations internationales, une critique de la modernité, une antifasciste déterminée, résolument opposée à toute forme de domination. On a souvent souligné la fragilité, les blessures, les dérives d’une icône, et manqué de voir sa détermination et sa force : « Nous avons confiance en notre totale liberté d’esprit, en notre existence, même sans la comprendre. Nous attendons que quelque chose en émerge. D’être prêts. Nous ne cherchons pas plaisir ou déplaisir, nous voulons l’œuvre. »

Blessée par « le mal d’Europe », l’Histoire et aussi un amour impossible, elle trouvera le bonheur loin des enfers de l’opium dans l’écriture, à l’ombre du Mont Damavand qu’elle vénère « parce que sa tête touche le ciel et que son pied est invisible. » À la suite de Friedrich Hölderlin, elle découvre que « les poètes seuls fondent ce qui demeure ». Ainsi, La Vallée heureuse se fait le miroir d’une expérience fondatrice, celle de la constitution de l’être par la parole qui renoue avec le vivant : « Et je vais d’un cœur léger. Il est si léger, si vide, que toutes les forces peuvent y entrer, toutes les énergies s’y engouffrent, l’air odorant de la nuit et les vents salés de la mer, et aussi la sève qui monte dans les plantes, la pluie silencieuse, la respiration des feuilles, des animaux, des êtres endormis – toutes les pulsations. Il s’élève au-dessus des torrents, il flotte sur les champs comme le brouillard matinal, il glisse sur les troupeaux, il descend des vignobles, il caresse les frondaisons et les toits des tentes, il se rassemble autour des feux des bergers – “Ne crains rien !” –, et j’ai l’impression de voir des troupes d’anges au bord du chemin et je pleure de joie. » Finalement, c’est l’écriture qui métamorphose la vallée du Lâr en vallée bienheureuse. C’est de ce lieu-là que le nouvel Ange de l’Histoire nous lance : « Que voyez-vous dans mon regard, que je ne vois pas encore3 ? ».

  • 1. Annemarie Schwarzenbach, La Vallée heureuse, Lausanne, Éditions de l’Aire, 1991, p. 64.
  • 2. Dominique Laure Miremont, Annemarie Schwarzenbach ou le mal d’Europe, Paris, Payot, 2004, p. 13.
  • 3. Allusion à l’interprétation de l’« Angelus novus » (1920) de Paul Klee par Walter Benjamin. Voir Jean-Louis Bertocchi, L’Ange de Benjamin et l’enfant du ghetto, Paris, Éditions de l’éclat, 2023.
Payot, 2026
144 p. 10 €