Justice digitale. Révolution graphique et rupture anthropologique, d'Antoine Garapon et Jean Lassègue


L’ouvrage d’Antoine Garapon et Jean Lassègue suscite une réflexion de fond – et critique – sur l’intrusion du phénomène numérique dans le domaine du droit. Plutôt qu’une approche empirique, les auteurs ont fait le choix ambitieux d’opérer un «  détour théorique plus exigeant, plus hasardeux aussi, mais plus éclairant à long terme  ». Les auteurs montrent que le phénomène numérique constitue une révolution graphique : l’informatique a découplé l’écriture des signes matériels et l’attribution de la signification – l’ordinateur réalise un travail d’itération de signes, des 0 et des 1, puis des programmes leur attribuent une sémantique compréhensible par l’humain. Ce découplage, parce qu’il diffère du langage usuel et de l’ordre spatio-temporel vécu, provoquerait un «  désordre perceptif  » et «  une révolution symbolique [qui] modifie l’ensemble des normes produisant du sens en renouvelant les usages des signes institués par une collectivité humaine  ». La «  normativité digitale  » entre ainsi en conflit avec la normativité juridique dans la mesure où elle est «  libérée de l’assemblage de la parole et du rituel qui faisait le noyau symbolique du droit  » et auquel tient son «  efficacité symbolique  ». Le numérique «  désymbolise  » et fait courir le risque d’un «  appauvrissement de l’expérience du procès  » en «  éradiquant le va-et-vient interprétatif  ». Les auteurs opposent la pratique subjective de l’interprétation des textes et l’automaticité reproductive du calcul. La «  justice digitale  » serait la réunion de ces deux pôles : un droit augmenté par les machines, réduit au traitement automatique de données. Antoine Garapon et Jean Lassègue opposent à ce mythe la fonction anthropo­logique et rituelle du droit, «  la dimension sacrale propre à toute institution  », qui repose sur le caractère occulte des procédures. Pour eux, le phénomène numérique porte une idéologie néolibérale, celle de l’efficacité du marché et des grandes sociétés californiennes. Il est paradoxalement défendu par des «  geeks qui détestent l’État  » pour qui la dimension symbolique de la justice relèverait au mieux du mythe, au pire de l’instrument de domination. Ainsi, les legaltechs, ces entreprises qui utilisent la technologie numérique pour fournir des services juridiques (outils de prédiction des décisions judiciaires ou protocole de réalisation de clauses contractuelles, par exemple), viseraient à donner accès à tous au droit. Face à une telle horizontalité qualifiée de «  flicage participatif  », Antoine Garapon et Jean Lassègue défendent la conservation d’une médiation étatique. Leur ouvrage est un avertissement devant les promesses de progrès associées au numérique.

 

Presses Universitaires de France, 2018
368 p. 21 €