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Notes de lecture

Dans le même numéro

Le tournant délibératif de la démocratie sous la dir. de Loïc Blondiaux et Bernard Manin

décembre 2021

Si la délibération et surtout la participation infusent dans le débat public depuis plusieurs années, jusqu’à l’actualité des conventions citoyennes, les débats académiques à leur propos sont plus anciens. L’ouvrage collectif dirigé par Loïc Blondiaux et Bernard Manin vient en présenter l’actualité et les évolutions de la théorie, volontiers rassemblée ici autour d’un « noyau d’idées centrales relativement stables ». Une deuxième phase, depuis l’actualité politique et pratique de la délibération des années 2000, inclurait les mini-publics délibératifs au paysage plus vaste de la démocratie libérale, afin d’en achever la transformation par-delà la seule représentation parlementaire, mais aussi avec elle. On réalise alors la diversité de ces travaux, y compris méthodologiques, ce qui est bien montré ici avec des approches à la fois théoriques et empiriques. L’accent est mis sur la délibération, comme le titre l’indique, plutôt que sur la seule participation : c’est bien la construction et la circulation des argumentations dont il s’agit, même si l’élargissement de la délibération la rapproche des modalités participatives.

Les trois premières parties font appel à des auteurs de référence, qui présentent la deuxième phase de la théorie : Jane Mansbridge (avec d’autres, sur une approche systémique), Jon Elster (sur l’expression des préférences), Mark Warren (sur les « corruptions » du discours politique, souvent associé au mensonge et à la tromperie) et Bernard Manin lui-même (sur le principe du contradictoire, importé de la sphère judiciaire). En guise de critique, Charles Girard explique que les consultations ou conventions citoyennes, qui réuniraient supposément la nation dans une pièce, ne sont jamais ni un organe représentatif, ni un aperçu réaliste des opinions (telles qu’elles seraient, paradoxalement, hors de la délibération). La théorie délibérative bute toujours sur le passage des mini-publics à l’échelle de la société : le lien avec le corps des citoyens fait défaut. C’est bien la question que posait la Convention citoyenne pour le climat en France, mal articulée au processus de la décision publique : elle a servi d’instrument aux mains de l’exécutif présidentiel, si bien que la qualité délibérative de son travail a peut-être été perdue.

Les institutions démocratiques traditionnelles sont interrogées à l’occasion de ce renouveau de la théorie. Hervé Pourtois replace la démocratie parlementaire dans l’ensemble délibératif dont elle a trop souvent été exclue, alors qu’elle en est la première manifestation. Dominique Leydet s’intéresse plus particulièrement aux débats parlementaires. Le référendum est toutefois présenté comme la source possible d’une délibération par Marion Paoletti et Laurence Morel. Il s’agit de produire de la délibération dans la communication de masse, sans faire l’impasse sur la désignation inévitable des décideurs publics, comme a essayé de le démontrer Simone Chambers. Une quatrième partie présente des travaux empiriques, à commencer par une étude des débats parlementaires réalisée par Clément Viktorovitch : le politologue propose d’évaluer la qualité délibérative à l’aune des modifications des positions des acteurs d’une discussion publique, ce qui s’observe à certaines conditions, d’une part dans le cercle plus restreint des commissions, d’autre part sur des sujets qui ne suscitent pas la controverse (et n’appellent donc pas à l’affichage de positions tranchées et définitives).

L’apport principal de cet ouvrage collectif est d’entretenir la discussion au-delà de l’image d’une théorie monolithique, qu’entretient pourtant son titre. Le retour à des voies traditionnelles (parlementaire, judiciaire ou directe) permet de dépasser la naïveté que l’on trouve parfois dans ces travaux et dans les discussions contemporaines. L’enjeu est de parvenir à dépasser le mythe du consensualisme, qui n’a pourtant rien de nécessaire à la délibération et peut même lui être néfaste. C’est ce qui permet de revaloriser les antagonismes que mettent en scène les débats politiques professionnels où les élus sont les avocats d’une discussion publique plus vaste, ou encore les vertus délibératives de la rhétorique.

Deux difficultés persistent toutefois. Premièrement, la délibération ainsi reconsidérée tend à devenir tentaculaire, si bien que l’on se demande où elle commence et où elle s’arrête, et donc quel est l’apport critique d’une telle approche. Tout va-t-il bien dans le meilleur des mondes lorsque l’on rassemble les conventions citoyennes, les consultations, la procédure parlementaire, le vote traditionnel et le juge de l’État de droit, quand bien même leurs rationalités sont opposées ? Suffit-il « d’avancer des raisons » n’importe où pour augmenter la qualité de la vie démocratique ? Le risque, en élargissant la délibération à tous les lieux, y compris au-delà de l’État-nation, est de dissoudre l’aspect authentique de l’échange et de se satisfaire d’un éparpillement peu qualitatif.

Deuxièmement, il persiste le problème d’un élitisme cognitif qui n’est pas résolu dans cet ouvrage, puisque la qualité d’un échange délibératif dépend avant tout des capacités des acteurs à s’entendre1. Il ne faut pas oublier que le tirage au sort athénien se faisait parmi la caste démographiquement très minoritaire des citoyens. Comment dès lors traiter l’exclusion et le rejet (ou le désintérêt) qui éloignent une partie des populations de la plupart des modalités participatives ? Il manque encore une articulation de la délibération avec les nouveaux modes d’engagement, qu’ils soient contestataires, démonstratifs ou numériques, mais les approches pluralistes, enrichies d’études empiriques, sont assurément une voie à suivre.

  • 1. Voir Cristina Lafont, Democracy without Shortcuts: A Participatory Conception of Deliberative Democracy, Oxford, Oxford University Press, 2019.
Presses de Sciences Po, 2021
336 p. 26 €

Matthieu Febvre-Issaly

Doctorant en droit public à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Matthieu Febvre-Issaly est spécialisé en droit constitutionnel comparé et en théorie du droit.

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Le changement climatique a donné un nouveau visage à l’idée de fin du monde, qui verrait s’effondrer notre civilisation et s’abolir le temps. Alors que les approches traditionnellement rédemptrices de la fin du monde permettaient d’apprivoiser cette fin en la ritualisant, la perspective contemporaine de l’effondrement nous met en difficulté sur deux plans, intimement liés : celui de notre expérience du temps, et celui de la possibilité de l’action dans ce temps. Ce dossier, coordonné par Nicolas Léger et Anne Dujin, a voulu se pencher sur cet état de « sursis » dans lequel nous paraissons nous être, paradoxalement, installés. À lire aussi dans ce numéro : le califat des réformistes, la question woke, un hommage à Jean-Luc Nancy, la Colombie fragmentée, la condition cubaine selon Leonardo Padura, et penser en Chine.