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Notes de lecture

Dans le même numéro

Manifestes d'Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau

juil./août 2021

Les lecteurs de Glissant et de Chamoiseau apprécieront la publication de ce recueil qui rend facilement accessibles des textes dont certains ne sont parus que dans les colonnes des journaux. Ces textes, courts pour la plupart, sont le résultat d’un véritable travail d’écriture à quatre mains, comme l’explique Chamoiseau dans son avant-propos. Seuls le premier et le dernier d’entre eux sont cosignés par d’autres collaborateurs, soit deux projets de société pour les Antilles dont le second, « Manifeste pour les produits de haute nécessité », fut rédigé à chaud, alors que la Guadeloupe et la Martinique étaient secouées par un mouvement revendicatif de grande ampleur au premier trimestre 2009. Ces deux textes programmatiques auxquels il faut joindre celui écrit après le passage du cyclone Dean en Martinique, en 2007, dénoncent la « consommation hyperbolique », appellent à la décroissance et à l’autosuffisance alimentaire, et prônent la gratuité pour les biens culturels.

Deux autres textes abordent la question de l’identité nationale et de l’immigration (reprise par Chamoiseau dans Frères migrants, paru au Seuil en 2017). Dans « De loin » (2005), rejetant tout communautarisme, les auteurs, dans la ligne de la « poétique de la relation » et de la « créolisation » chères à Glissant, plaident en faveur de l’« interpénétration des cultures, sans qu’il y aille d’une dilution ou d’une déperdition des diverses populations ainsi mises en contact ». Partisans d’une « générosité malgré tout », ils considèrent qu’« aucune situation sociale, même la plus dégradée, ne peut justifier d’un traitement de récurage ».

Dans « Quand les murs tombent : l’identité nationale hors-la-loi » (2007), écrit dans la foulée de la création d’un ministère de l’Identité nationale par Nicolas Sarkozy, ils dénoncent « les murs raides qui se dissolvent curieusement devant les immigrations de capitaux, les déferlements émotionnels de la finance, les hordes de marchandises conquérantes, les peuplades de technologies imposées ». Ils ajoutent que l’Occident a porté « peut-être jusqu’à l’excès » des valeurs dont ils donnent une liste ouverte : « raison, individuation, droits de l’humain, égalité hommes-femmes, laïcité, citoyenneté… » Ils précisent néanmoins que « les flux incontrôlables d’immigration » pourraient être équilibrés par diverses mesures : « la stabilisation juste de l’économie mondiale, la taxation des migrations de la finance, l’imposition des grands pays pollueurs, le rétablissement des revenus des matières premières des pays du Sud, […] l’exigence d’une Constitution de progrès social valable en tous lieux, opposable partout, et pour les plus démunis et les plus affamés, un droit de citoyenneté ou de multi-citoyenneté ». Conscients du caractère utopique de leurs propositions, ils veulent croire qu’elles feront « leur chemin dans les imaginaires des humanités ».

Ces derniers mots sont extraits de « L’intraitable beauté du monde », un texte qui se présente comme une longue lettre adressée à Barack Obama après son élection en 2008. S’il contient maintes indications intéressantes, comme à propos du faible nombre de métis aux États-Unis, il retient surtout l’attention par ses nuances. Ainsi, tout en insistant sur la nécessité de revisiter l’histoire, de rappeler haut et fort, par exemple, que Jefferson et Washington ont possédé des esclaves, Glissant et Chamoiseau invitent les Noirs à dépasser la simple opposition à la suprématie blanche au profit d’une union de toutes les minorités. Ils ne manifestent aucun enthousiasme à l’égard de la repentance (qui ne saurait se réclamer selon eux) ni à l’égard des demandes de réparation aux dommages de l’esclavage (« celui qui en réclame se rabaisse »). Ils n’admettent qu’une exception, l’Afrique noire, considérant que celle-ci a été « durablement et profondément rejetée dans les bas-fonds de la misère et du sous-développement par la traite des esclaves ».

Lucides sur l’état du monde et les marges de manœuvre politiques, ils ne renoncent pas pour autant à leurs propositions, partant du principe que « l’utopie est toujours le chemin qui nous manque ».

La Découverte et Institut du Tout-Monde, 2021
168 p. 12 €

Michel Herland

Michel Herland est professeur honoraire des universités. Il dirige le journal en ligne Mondes francophones. Il est notamment l’auteur des Lettres sur la justice sociale à un ami de l'humanité (Le Manuscrit, 2006) et du roman La Mutine (Andersen, 2018).

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Politiques de la littérature

Nos attentes à l’égard de la littérature ont changé. Autant qu’une expérience esthétique, nous y cherchons aujourd’hui des ressources pour comprendre le monde contemporain, voire le transformer. En témoigne l’importance prise par les enjeux d’écologie, de féminisme ou de dénonciation des inégalités dans la littérature de ce début du XXIe siècle, qui prend des formes renouvelées : le « roman à thèse » laisse volontiers place à une littérature de témoignage ou d’enquête. Ce dossier, coordonné par Anne Dujin et Alexandre Gefen, explore cette réarticulation de la littérature avec les questions morales et politiques, qui interroge à la fois le statut de l’écrivain aujourd’hui, les frontières de la littérature, la manière dont nous en jugeons et ce que nous en attendons. Avec des textes de Felwine Sarr, Gisèle Sapiro, Jean-Claude Pinson, Alice Zeniter, François Bon.