Matériau Maman de Paloma Hermina Hidalgo

Si l’autobiographie confond souvent spéléologie et barbotage de pédiluve ou pornographie de nombril, Matériau Maman, de la poétesse Paloma Hermina Hidalgo, à l’inverse, a tout de la plongée dans l’abîme – dans l’abîme véritable du deuil et de la folie.


En même temps qu’il est tombeau à la mère qui la laissa, à 10 ans, orpheline, ce roman dit la traversée de l’ombre à la manière d’un récit initiatique.

D’abord, le désarroi d’une fillette que deux morveux de cour de récré harcèlent. Puis le rejet subi par l’ado pas assez « cool » pour que les autres l’acceptent. Dès les premières pages, une fatalité de solitude s’abat sur Nieve, fillette riche au-dedans de féeries enfantines mais brusquée au-dehors par la méchanceté ordinaire. Soudain, alors qu’elle a 10 ans, sa mère est emportée par un accident de voiture.

À la perte s’ajoute l’abandon des proches : son monde écroulé, la voici précipitée plus avant dans la déréliction. Elle a été internée en psychiatrie après que sa mère, fée de conte et hallucination psychotique, lui est apparue, son deuil et son hospitalisation sont hantés par les souvenirs de cette mère à l’ogresque amour, où affleure quelque chose d’incestueux : « Et ta faim de moi, si crue qu’elle m’effraie. T’aimer : être mangée, te manger. […] Petite, seule existait pour moi la confiance que je te faisais, reliée à ta pensée par ces baisers défunts – qui, pour toujours, m’attachent à toi. »

Si elle dit la douleur du deuil et la colère de l’enfant contre sa mère partie si tôt, si injustement, l’autrice élève sa mémoire à hauteur de tombeau. Tombeau à une mère étrangère aux normes, dont le souvenir entêtant ne cesse de teinter de merveilleux le long chemin de douleur de Nieve.

Seulement nommée « Maman », elle est de ces « bêtes curieuses : / celles qui font l’amour par plaisir », que chantait Georges Brassens ; de celles dont on dit, dans les villages, qu’elles ont « la cuisse légère », qu’on traite de « salope » ou de « nympho » – peut-être de ces femmes qui traînent, une vie durant, le stigmate d’une violence sexuelle précoce dans le chaos érotique de séductions compulsives. Une mère célibataire qui collectionne les amants à en rendre jalouse Nieve qui, a posteriori, s’en souvient comme d’une dépossession : « Ces hommes, ils passaient dans les nuits de Maman, fugaces, déjà enfuis, la tenant en haleine jusqu’au cri de l’aurore. J’avais déjà compris qu’on n’étreint jamais sa mère que pour la perdre, le soir venu. Ces nuits-là, je hurlais à la mort dans mon lit. »

Elle, Argentine, avait, vingt ans plus tôt, fui la dictature avec sa propre mère – la grand-mère de la narratrice, donc – pour s’installer à Marennes, dans le pays de Rochefort, et devenir bibliothécaire de campagne. Cette femme, au destin cabossé, est tout autre chose qu’une « mauvaise mère » ou une « cassos », elle est au contraire une enchanteresse, passionnée de tango, avide de vivre comme peu le sont. Par esquisses, au gré des souvenirs, l’autrice dépeint un volcan de désir et d’imagination dont l’instinct poétique de jeu et la folâtrerie fascinent l’enfant, la tirent hors du monde et l’immergent dans un merveilleux où, peut-être, prend source sa future psychose.

« Nous partons à l’aube, cahin-caha en Citroën. Deux sœurs. Mêmes parures : colliers de plumes, médaillons, amulettes. Mêmes robes, cousues par ses soins : dans leurs plis, un soupçon de taffetas, des toucans brodés au plumetis – une guipure les contourne, à cache-cache, s’achève sur le côté en soie verte […].

Arrivées au château, l’été luit sur l’orangerie. À l’assaut d’un érable, souffle court, pouls s’emballant à mesure, je grimpe à la cime, fais pleuvoir les feuilles à toute volée sur le bassin. Je danse sur les terrasses, y récolte les oranges tombées entre les herbes, les jette à mesure dans ma jupe, moins pour le bonheur de cette moisson que pour épancher cet amour prêt à éclater. Maman surgit, dryade qu’au passage les arbres couvrent d’or :

– Viens, Nieve, viens faire une bêtise.

À peine franchi le seuil du château, entre le faste Louis XV et l’argenterie, Maman laisse sa robe s’échancrer, jusqu’à ce val de plumes entre ses seins. Et – cabriole, arabesque, changement de pied – elle danse. Les visiteurs ? Elle les méduse sans les voir. Je fixe, l’adorant, cette reine d’un mètre soixante. Maman, prodige de cambrure, une taille étranglée qui fait son orgueil. Maman, caressant du doigt les tapisseries anciennes, seulement sensible au plaisir de la laine contre sa peau. Maman, chutant, à répétition, sous le plafond de faux marbre. C’est l’héroïne de conte que j’envie en elle, quelles qu’en puissent être les “bêtises”. »

À sa mort, le corps abîmé de la mère est placé dans un cercueil tout en roses rouges : « Ta maman dormira dans un cercueil magique, puisqu’elle a vécu sa vie comme un conte », explique à Nieve celui qui en fut le dernier amant.

Si, au seuil de la modernité, Arthur Rimbaud appelait à « changer la vie », tandis que Guy Debord, après bien d’autres avant-gardistes, considérait qu’une « vie authentiquement vécue » passait par la transformation et l’intensification de la vie quotidienne, Matériau Maman en montre l’ambiguïté de son accomplissement. Qu’est-ce qu’une vie bonne, réussie ? Quel est le prix de l’unicité, de l’individuation, de l’aventure faite vie ? Qu’est-ce qu’une bonne mère, une bonne éducation ? Par-delà bien et mal, cette mère sublime, ni putain ni déesse, a tressé comme une Moire un destin, où la beauté et l’enchantement de l’imagination « authentiquement vécue » s’entrelacent à la marginalité, à la solitude et à la psychose – inévitable rançon.

Et c’est sa fille, la narratrice, qui l’a payé – chèrement, douloureusement. Car Matériau Maman est aussi le récit d’un deuil, à la fois lutte et chute dans le trouble maniaco-dépressif. L’internement, cauchemar parmi les ombres de la psychiatrie – telle ado qui s’automutile, tel paraplégique rescapé d’une défenestration,  etc. – et dans la torpeur chimique, s’élève par les mots de l’autrice à hauteur d’initiation orphique. Dans les termes d’Henri Michaux, il faut bien parler d’une « connaissance par les gouffres » – non par les drogues, certes, sinon par le délire.

Nieve rencontre Svet, une patiente de deux fois son âge, qui excite en elle le goût, peut-être salvateur, des mots, du récit, de l’écriture : « Ce qui signe la puissance d’un auteur, selon Svet, n’est pas tant l’abondance de ses images que le “retour d’une figure fondatrice” : l’obsession est une exigence pour qui prétend ajouter au “mystère du monde”. » Ainsi, alchimie du verbe, la douleur du souvenir de la mère se fait matériau, auquel donner forme et sens pour transfigurer la morbidité en chant, en conte, en appétence à vivre et dire : « Tout se passe dans cette fièvre d’enfance, dans cette transparence à moi-même. Je ne quitte la bibliothèque que pour les repas. Les pages se remplissent dans l’obstination. Et les heures passent, à toucher ces éternités de velours, à me défaire d’un comble de présence, dont, absente, Maman me leste. Quelque chose parle, malgré moi. Cette aisance est une fatalité. Une grâce accordée à une enfant. Et qui, bientôt, va lui être reprise. »

Car, nouvelle chute, la narratrice, qui se croyait sur la voie de la rémission, apprend que Svet n’existe que dans sa tête. Mais est-elle irréelle cependant, celle qui, Autre incorporé, oracle du « lointain intérieur » (pour, à nouveau, citer Michaux), parle à la fillette depuis les profondeurs de son inconscient et lui indique où se trouvent son destin et son salut ? Car cette – sage – voix du dedans, même hallucinatoire, même pathologique, la conduit bel et bien à raviver la pulsion de vie et à renouer avec le monde.

Et c’est par « [s]on métier, [s]on art morose / exercé dans la nuit silencieuse » (Dylan Thomas) que l’autrice – et la narratrice – exhausse son art poétique, par-delà les monstres d’une psyché chaotique, dans la grâce d’une écriture qui lui est propre et qu’avaient déjà montrés ses deux premiers textes (Cristina, Le Réalgar, 2023, puis Rien, le ciel peut-être, Sans escale, 2023) : phrases averbales, images frappantes et précises, poétique matérialiste et sensorielle riche de textures, de matières, présence au monde aiguë. « Toucher et se laisser toucher par la nature dans la douceur des matières molles ou l’énergique ténacité des matières résistantes, c’est être convoqué dans sa présence de vivant, sa subjectivité et ses capacités de réplique sensible aux textures du monde », écrit le philosophe Jean-Philippe Pierron dans son remarquable Éloge de la main1, mots qui s’appliquent à la poétique de l’autrice.

Au terme du roman, l’autrice interroge : « Mais qu’avais-je à expier, Maman, sinon le crime de te survivre ? » Peut-être y va-t-il seulement de ce que signifie « engagement » en art. En l’espèce, c’est sa vie même que Nieve – donc Paloma Hidalgo – a mis en gage, dans cette aventure intérieure orphique et, in fine, glorieuse.

Alors la traversée par l’autrice et son double, Nieve, de l’ombre jetée par la mère dont elle a si tôt été « amputée » se solde-t-elle par le triomphe – serait-il précaire – de la vie sur la claustration, la mort et la folie, « telle une improbable rédemption ». « Je vais bien, Maman, loin de [l’hôpital psychiatrique] Sainte-Anne », écrit-elle au seuil du dernier chapitre. Et, le deuil accompli, la mère a cessé d’être l’ombre étouffante et peut recouvrer toute sa réalité – et son nom, splendide : Luz, « lumière » en espagnol.

  • 1. Jean-Philippe Pierron, Éloge de la main. Comment le toucher soigne notre présence au monde, aux autres et à nous-mêmes, Paris, Arkhê, coll. « Sursauts », 2023.
Corlevour, 2024
160 p. 18 €