La valeur du footballeur. Socio-histoire d’une production collective de Manuel Schotté
L’un des grands paradoxes du football masculin professionnel, que La Valeur du footballeur analyse avec finesse, est le suivant : alors que les joueurs sont en concurrence pour accéder aux clubs les plus prestigieux, ceux-ci ne profitent guère de cet état de l’offre puisqu’ils sont eux-mêmes en compétition pour les accaparer.
Existe-t-il une activité économique où le salarié gagne davantage que son patron ? Oui, c’est le football. Plus ambitieux que son titre ne l’indique, nourri de nombreuses lectures sur l’histoire de ce sport et sur la sociologie, l’ouvrage de Manuel Schotté apporte une contribution érudite à la sociohistoire du football masculin professionnel au xxe siècle.
Exception footballistique : une poignée de joueurs, pour beaucoup issus de classes sociales populaires ou de l’immigration, parvient à un degré de notoriété et d’enrichissement qui surpasse celui des dirigeants de clubs, dans une société fortement orientée vers l’égalité des sexes et la dénonciation des revenus parfois disproportionnés parmi les cadres supérieurs de l’entreprise privée. En d’autres termes, des subalternes peu dotés en capital scolaire mais adroits avec un ballon surpassent en termes de célébrité et de confort matériel des propriétaires de clubs submergés par les mille et une responsabilités qui incombent au développement de structures économiques complexes et parfois fragiles.
L’auteur insiste, au début du livre, sur le profil du dirigeant de club, qui permet, par contraste, de saisir le caractère ambivalent de la valeur du joueur de football contemporain. Avant d’être parfois issu de grandes écoles publiques ou privées, et d’être un cadre d’un grand groupe qui considère la présidence d’un club comme une étape vers d’autres fonctions supérieures, le propriétaire de club classique jusqu’aux années 2000 dispose, avant tout, d’un fort ancrage local, c’est-à-dire d’une « ressource d’autochtonie ». Il est souvent un entrepreneur qui a davantage misé sur l’action que sur le diplôme (Bernard Tapie à Marseille, Claude Bez à Bordeaux). Il n’a pas été forcément un joueur de niveau international. Il parvient à diriger le club local un peu avant cinquante ans. Il accède en fait à une certaine notoriété nationale voire européenne grâce à son investissement financier dans le football professionnel. Il veille, dès lors, à attirer les meilleurs joueurs français ou étrangers afin d’être en mesure de convoiter des titres nationaux ou européens.
L’un des grands paradoxes du football masculin professionnel, que La Valeur du footballeur analyse avec finesse, est le suivant : alors que les joueurs sont en concurrence pour accéder aux clubs les plus prestigieux, ceux-ci ne profitent guère de cet état de l’offre puisqu’ils sont eux-mêmes en compétition pour les accaparer. La concurrence entre clubs favorise l’intérêt individuel du joueur convoité. Les footballeurs les plus en vue sont donc doublement gagnants : d’abord en évoluant dans les clubs les plus à même de nourrir leur palmarès, ensuite en percevant des salaires très élevés. Le système qui agence la valeur du footballeur lui octroie argent et reconnaissance sur le terrain, parfois au détriment du système économique qui se distingue par sa relative stabilité et son inquiétante fragilité.
Certes, les joueurs sont sous une pression constante. Une poignée de grandes stars est scrutée par les fans, les clubs, les recruteurs, les sélectionneurs nationaux, les sponsors, la presse spécialisée et généraliste, voire le grand public. Ils peuvent se blesser, quitter le devant de la scène et ainsi perdre leur valeur marchande. La vieillesse les gagne. Les contrats les désertent. Les entourages ne sont pas toujours avisés et honnêtes. À ce jour, les joueurs restent toutefois les grands gagnants de ce sport planétaire qu’est le football masculin professionnel, qui transforme des individus habiles avec une balle au pied en de richissimes et influentes figures publiques.