La métaphysique et après. Essais sur l’historicité et sur les époques de la philosophie de Jean-Luc Marion
S’appuyant, dans sa démonstration, sur Husserl et Heidegger, Jean-Luc Marion présente une sortie de la métaphysique performative et efficace, comme s’il nous fallait jouer notre va-tout, et tout gagner ou tout perdre en une seule fois.
Le travail de Jean-Luc Marion chemine, au fil d’étapes importantes, vers un ample panorama d’une philosophie centrée sur la phénoménologie et l’exégèse des textes. L’auteur de Prolégomènes à la charité (Grasset, 1986) et, dernièrement, du magistral D’ailleurs, la révélation (Grasset, 2020) nous incite aujourd’hui, avec La Métaphysique et après, à réfléchir sur des concepts propres à la philosophie post-heideggérienne.
Mais Jean-Luc Marion pose, en préalable, la question de l’utilité de l’histoire de la philosophie et, en même temps, celle de la tradition. Il veut y apporter une réponse claire et ferme, en rappelant quelques évidences bienvenues : « on ne devient philosophe qu’en lisant des livres trop difficiles pour soi et en finissant par se les approprier ». Au fond, ajoute-t-il, « l’étude des textes philosophiques relève de plein droit de la philosophie ». De là découle, en toute logique, l’importance cruciale de la tradition, que l’auteur replace dans une perspective globale, car c’est, selon lui, un enjeu très important dans la philosophie. Pour ainsi dire, il a nettement choisi son camp, puisqu’il conclut à ce propos : « Il n’y a donc pas de philosophie digne de ce nom sans au moins une tradition, voire deux. Faute de quoi, il ne s’agirait plus que de pure et simple barbarie, soit celle de la communication/information, autrement dit du pathos ignorant, soit celle de l’idéologie close… » Toute la difficulté, pour la tradition, provient de l’impossibilité de remonter vraiment à l’origine. Les Grecs eux-mêmes en étaient loin. Dans ces conditions, seule une pratique humble de l’histoire de la philosophie permettra de s’en approcher de manière plus ou moins authentique.
Justement, c’est dans une tradition spécifique que l’auteur se place : « nous autres, historiens de l’Occident », écrit-il. Le gros du livre est consacré à cette histoire de la métaphysique qui s’achève et à l’oubli de l’être la caractérisant, dont Heidegger a parlé de manière inoubliable. Jean-Luc Marion note, en suivant Heidegger pas à pas, que « la destruction de la métaphysique rend possible son histoire », une histoire qu’il nous faut désormais dépasser. Cette fin de la métaphysique doit en effet être l’occasion d’une « relance de la pensée ». On reconnaît là, dans cette ouverture paradoxale, la marque de Heidegger, qui pouvait écrire la phrase suivante : « la parole d’une fin de la philosophie signifie l’accomplissement de la métaphysique ». Heidegger annonçait ainsi, au sein de cette apocalypse, la possibilité d’une éclaircie. Jean-Luc Marion estime que « nous nous trouvons, aujourd’hui, au moment historique d’une telle éclaircie ».
C’est ici qu’il fait intervenir le concept de « donation », qui correspond au « es gibt » de Heidegger, le « il y a ». On sait que Jean-Luc Marion s’est attaché depuis longtemps à développer cette phénoménologie du don, qui a « une tout autre dimension que l’être ». En ceci, il présente une possibilité que Heidegger n’avait pas envisagée tout à fait dans les mêmes termes : « La voie, écrit Jean-Luc Marion, s’ouvre largement : la fin de la métaphysique ouvre, à terme, jusqu’à l’horizon de la donation. » Grâce à la donation, la fin de la métaphysique se retourne en un nouveau commencement.
Cette exégèse sur la donation permet à Jean-Luc Marion de sortir du cercle vicieux de la fin de la métaphysique : « L’historien pensant de la philosophie, écrit-il, pourrait entendre, sous le discours convenu, répétitif et explicite de la métaphysique, une autre parole, qu’elle cache et se cache à elle-même… » L’auteur propose désormais l’alternative de « l’autre parole », autrement dit le choix entre la vieille rationalité et « l’anarchie du logos ». Se trouve mise en évidence la question de Dieu, bien autrement, il est vrai, qu’avec Heidegger. En définitive, Jean-Luc Marion perçoit, dans ce crépuscule que nous vivons, l’instant propice où il faudrait « redoubler la logique de la metaphysica par une logique de l’agapê ». Et Marion de citer saint Jean (1 Jn 4, 8) : « Dieu est agapê », c’est-à-dire « amour », au sens d’amour universel.
On reconnaît les bons philosophes à ce qu’ils essaient de s’extraire des positions toutes faites et confortables. S’appuyant, dans sa démonstration, sur Husserl et Heidegger, Jean-Luc Marion présente une sortie de la métaphysique performative et efficace, comme s’il nous fallait jouer notre va-tout, et tout gagner ou tout perdre en une seule fois (comme dans le pari de Pascal). C’est un enjeu actuel parfaitement décisif, qu’il faut méditer.