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Notes de lecture

Dans le même numéro

Amazonia de Patrick Deville

décembre 2019

Singulière aventure narrative que celle de Patrick Deville avec son projet «  Abracadabra  » ! Avec Amazonia, dernier titre paru, nous en sommes à sept volumes. Et l’auteur poursuit sa vaste quête sur tous les continents. Il a déjà visité les Amériques, l’Afrique et l’Asie, collectionnant au passage les personnages étonnants et des aventures du passé souvent oubliées. Deville se donne un système de contraintes : commençant ses recherches sur un lieu précis, à partir de 1860, il se rend lui-même sur place et tisse des réseaux entre les faits marquants de l’histoire, révélateurs de l’âme du lieu, et ses propres déambulations. Il en tire un «  roman sans fiction  », comme il l’appelle. Avec Taba-Taba, le livre précédent, il nous invitait en France, au cœur de son histoire familiale. Mais il y a toujours une dimension autobiographique dans ces récits, tant le regard du narrateur pèse sur l’avancée du texte. Patrick Deville est donc reparti vers l’ouest et se jette sur la terre des rêves et des délires profonds avec Amazonia, situé dans les parages du grand fleuve sud-américain. Le texte tient du récit de voyage, du collage personnel, du livre d’histoire et d’une sorte de cristallisation des faits anciens qui se mêlent au paysage actuel. Au moment de la sortie du livre, on ne pouvait ignorer que cette forêt immense était la proie des flammes : le thème de l’écologie est, à juste titre, bien présent dans ces pages habitées par une réflexion scientifique. Plus que jamais, la folie des hommes croise le désir de comprendre, de cataloguer et d’analyser. Aguirre, en proie au délire du pouvoir, traverse le territoire hostile que vient ensuite observer et ainsi tenter de domestiquer le génial Humboldt, porté par les aventures de Bougainville. On retrouve aussi Darwin, inspiré par ce même Humboldt. Deville sait montrer les filiations, les héritages. Grâce à des points de rencontre et des concordances, le lecteur saisit le flux de l’histoire ; on voit se dérouler les faits qui s’appuient sur les aventures des acteurs précédents, des écrivains fascinés par le lieu, on observe les admirations, les oppositions et les conséquences. Autant le livre précédent était le livre du père, marqué par l’autorité, le poids d’une histoire héritée, proche et souvent douloureuse, autant celui-ci est le roman du fils, de la fraîcheur, des terres propres à l’expansion des hommes et de leurs rêves. Le narrateur y circule en compagnie de Pierre, son fils de 29 ans, qui va lui survivre. L’art de Deville est celui des résonances, et le fils est aussi ce mélange de ressemblances et de dissemblances. Les relations entre eux sont intimes et pudiques. Il aurait pu en taire les doutes, faire bonne figure ou jouer avec les faits. Il n’en est rien : au fur et à mesure du voyage dans cette terre propice aux chimères, l’écrivain met à nu la relation père-fils avec honnêteté. Le «  moi  » discret qui habite ces ouvrages nous offre son intimité et sa sensibilité. À nous de saisir la beauté de ce livre si puissant et habité de résonances troublantes.

Seuil, 2019
304 p. 19 €

Philippe Ollé-Laprune

Directeur de la Casa Refugio Citlaltépetl et de la revue Líneas de Fuga, Philiipe Ollé-Laprune vient de publier Les Amériques. Un rêve d'écrivain (Seuil, 2018).

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Quand le langage travaille

Là où nos sociétés connaissent des tensions, là aussi travaille le langage. Le dossier d’Esprit (décembre 2019), coordonné par Anne Dujin, se met à son écoute, pour entendre l’écho de nos angoisses, de nos espoirs et de nos désirs. À lire aussi dans ce numéro : les déçus du Califat, 1989 ou le sens de l’histoire et un entretien avec Sylvain Tesson.