L’art à trois dimensions de Miguel Ángel Cuevas
L’une des questions posées par le livre est celle la possibilité de la représentation avec les mots et des limites du dicible. Les textes ici proposés ne sont pas conceptuels ou abstraits ; ils sont au contraire ancrés dans la matière, dans le visuel.
« Dresser des pierres votives, matérialiser des expériences, donner une consistance durable à ce qu’il y d’insaisissable et de fugace dans n’importe quel fait, fixer des réalités par des moyens qui empruntent au naturalisme – quand il faut- l’indispensable pour convaincre mais rien de plus : telle apparait, en gros, l’activité de Giacometti, qui semble avoir choisi comme façon la plus constante de s’exprimer un art à trois dimensions parce que c’est dans un tel art qu’il est le plus difficile de s’en sortir sans tricherie ». C’est ainsi qu’en 1951 Michel Leiris rendait compte du travail de Giacometti, et posait ses mots sur le travail du sculpteur et de ses œuvres. Les rapports entre l’écriture littéraire et cette discipline sont profonds et justifiés ; bons nombres de textes de poètes se penchent sur cette plastique de « l’art à trois dimensions », comme s’ils cherchaient à saisir le mystère de l’objet par les mots. La façon d’avancer dans son œuvre de ces créateurs se ressemble : il s’agit de travailler une matière – la langue pour l’écrivain – la pétrir, la briser, la reprendre et lui imposer une forme qui apparait sous les mains. Le livre de Cuevas, ici présenté, s’inscrit doublement dans cette ligne.
En premier lieu les textes naissent à partir de la visite d’une exposition des sculptures de Oteiza au musée Reina Sofia à Madrid en 2005. Miguel Ángel Cuevas entend alors rendre compte de ses émotions et « vider le verbe au maximum de tout discours, en le rendant opaque ». Il refuse le récit, la narration d’une visite, et se propose de coller au plus proche des formes et des creux, des vides et surtout de l’esprit d’abstraction qui accompagne ces œuvres. Il cherche surtout une opacité troublante, tournant le dos à l’idée d’explication ou de discours narratif. Son écriture pourchasse des fantômes connus depuis Mallarmé, poursuivis par Celan ou Valente : comment dire le rien, le vide, le creux, sans les remplir d’un sens qui en annule l’existence ? En ce sens « matérialiser une expérience » devient aussi le travail du poète, qui entre en résonance avec celui du sculpteur. Il s’attache, comme il le dit lui-même, à trouver un cheminement dans un univers de formes qui défie les possibilités de comprendre ce que l’œil perçoit.
« Se pourrait-il, de ou dans la trace,
Qu’apparaisse la piste, qu’advienne l’empreinte »
y écrit-il. Cuevas se rapproche autant que possible des sensations que provoquent les sculptures mais surtout, et c’est le deuxième point de rencontre entre son écriture et le travail du sculpteur, il se lance dans une entreprise singulière, voire unique : il écrit ses textes en espagnol, sa langue natale, puis se traduit lui-même en italien, langue dans laquelle il vit. Mais une fois la version italienne obtenue, poussé par des questionnements surgis du travail de traduction, il reprend le texte initial et en modifie des mots, l’adapte et le corrige. Irrémédiablement cette méthode l’unit, par sa pratique et son esprit, à la technique de celui qui travaille à pleine main une matière malléable, céramiste, modeleur ou tailleur de pierre. Il s’agit d’avancer vers la forme souhaitée en prenant un chemin courbe, sans aller directement au but et sans le voir clairement peut-être. Et dans cette progression non linéaire (ou peut-être directe sans s’en rendre compte) l’écrivain s’offre un double registre de langues pour mieux aborder l’énigmatique. Il donne l’impression de procéder par approche, d’avancer, de douter puis de reprendre la mise en forme en se donnant d’autres outils : disposer de deux langues l’aide à mieux cerner ses obsessions, à se familiariser avec le sens du vide et de l’absence.
L’une des questions posées par le livre est celle la possibilité de la représentation avec les mots et des limites du dicible. Les textes ici proposés ne sont pas conceptuels ou abstraits ; ils sont au contraire ancrés dans la matière, dans le visuel. Le registre de l’auteur prend sa source dans la matière, dans l’objet observé, ses fractures et ses courbes, ses cavités et ses excroissances. Le rythme court imposé par l’auteur va à l’essentiel : il donne l’impression de vouloir dire la première impression, rendre l’impression du choc au premier contact. Mais surtout il sonde le langage pour imposer la sensation du vide et du creux, comme s’il entendait déchiffrer les options de mieux restituer le vertige de l’absence, comme une avancée de la disparition et donc de la mort. Dans cette quête personne n’apparait : l’auteur est seul face aux œuvres qui inspirent les mots. Pas d’arrêt sur un détail ou sur une forme de récit. Cuevas va à l’essentiel et nous offre un livre tranchant et profond, particulièrement bien traduit et présenté. Rarement la résonance entre poésie et sculpture a été aussi bien servi ; la lecture de ce livre est une découverte appelée à rester.
Triptyque
Creux – et pierre suivi de Postuma
Miguel Ángel Cuevas
Éditions Eliott, 2024, Collection Les langues du poème
Traduit de l’espagnol par Michèle Gendreau-Massaloux et Marc Cheymol
248 p., 19€