La Pléiade. Poésie, poétique Édition de Mireille Huchon


On ne sait pas exactement qui fut à l’origine de l’expression « les poètes de la Pléiade », peut-être Ronsard qui l’utilise à deux reprises, mais sans insister. Il faut avouer que, pour la plupart, ces poètes demeurent assez méconnus du grand public, sauf évidemment Ronsard lui-même ou Joachim du Bellay, auteur des Regrets, et peut-être Étienne Jodelle. À la mort de François Ier, en 1547, il y eut une conjonction de phénomènes qui favorisa cette éclosion poétique de la Pléiade. Henri II, successeur de François Ier, fut certes un roi guerrier, mais sa sœur, Marguerite de France, « adulée par les poètes en nouvelle Pallas », comme l’écrit Mireille Huchon dans son introduction, reprend le flambeau laissé par le roi défunt, « père des Lettres et des Arts ». Les poètes acquièrent dans le royaume une importance de premier plan. D’autant plus que, pour eux, tout reste à construire, après l’ordonnance de Villers-Cotterêts (10 août 1539). Il leur faut commencer par inventer leur propre langue, le français : le codifier, en établir l’orthographe, lui trouver des références (ce seront le grec et le latin), lui offrir un corpus d’inédits à partir desquels il pourra se développer.

Ce volume de la Pléiade sur, justement, la Pléiade, nous permet de prendre la mesure de cet immense travail collectif. Il devait produire des résultats notables sur une période d’une dizaine d’années, grosso modo jusqu’à la mort accidentelle d’Henri II en 1559. Pour l’illustrer avec précision, Mireille Huchon propose trois parties principales dans cette Pléiade. Elle a choisi d’abord de nous redonner les œuvres poétiques les plus emblématiques du temps, celles que l’histoire a retenues au fil des siècles. Une deuxième partie, vraiment passionnante, est consacrée à la « Poétique » et réunit, publiés in extenso, les premiers arts poétiques français. Enfin, une dernière partie s’arrête sur ce qu’elle appelle « Polémique et témoignages », et court jusqu’en 1607. Nous retrouvons ainsi, en début de volume, La Deffence, et illustration de la langue francoyse de Du Bellay, mais aussi, plus loin, d’autres textes majeurs, comme L’Art poëtique de Jacques Peletier du Mans.

Cette Pléiade, consacrée à l’invention de notre langue, nous replonge dans une littérature du passé, qui nous semble malgré tout familière. C’est un parcours littéraire et anthropologique très étonnant, l’occasion de nous frotter aux premières couches archéologiques de notre langue, qui naît et s’élabore alors sous la plume de personnalités incomparables. Comment rester insensible, par exemple, aux quelques vers du recueil intitulé L’Olive de Du Bellay, qui manifeste une fraîcheur poétique inégalable, annonçant peut-être un Paul Claudel ou un Francis Ponge ? Plus généralement, comment ne pas être ravi de goûter pleinement à ce génie français, qui s’affirme déjà avec une suprématie tout aristocratique ? Pour mieux comprendre notre déconstruction actuelle, et lui trouver peut-être une issue, il nous faut revenir à ce commencement inouï, d’où la langue que nous parlons et qui nous constitue est née.

Gallimard, 2024
1616 p. 75 €