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Notes de lecture

Dans le même numéro

Le Coeur converti, de Stefan Hertmans

octobre 2018

Dans ce second roman traduit en français, le Flamand Stefan Hertmans, également poète, essayiste et dramaturge, s’aventure dans l’histoire tumultueuse du Moyen Âge. Pendant ce nouveau « voyage nocturne dans [s] on monde intérieur », toujours guidé par l’ambition de témoigner d’une époque en prenant appui sur la vie tourmentée d’un être en particulier, il s’attache au destin d’une prosélyte, Hamoutal, née Vigdis Adélaïs à Rouen en 1070, convertie par amour pour le juif David Todros. Dans son livre précédent, Guerre et Térébenthine (Gallimard, 2015), c’était à travers le portrait de son grand-père, révélé par ses carnets intimes, qu’il revenait sur le vécu du monde ouvrier catholique à Gand et sur l’émergence d’un sentiment national flamand au cours de la Première Guerre mondiale.

Le Cœur converti échappe à toute classification. Cette fresque éblouissante d’érudition et de sensibilité est l’histoire d’une passion, le reflet d’une quête de vérité, l’image d’une femme rebelle condamnée à un exil intérieur et physique par la gravité de ses choix, mais aussi un travail d’archiviste, un document sur les croisades, la photographie de la vie de communautés et de leurs échanges, une réflexion sur la foi et ses contradictions. Elle résonne aussi comme un plaidoyer pour tous les fugitifs.

Construit autour d’allers et retours chronologiques, interrompu par ­l’irruption de la personne du conteur, embelli par la diversité des pays et régions traversés, enrichi par la précision des faits évoqués, le récit, entre fiction et repérage historique, se déroule à un rythme saccadé. La soudaineté des détours dans la narration est à l’image de ces temps incertains où les drames se succèdent, entrecoupés par de trop rares séquences de paix et de bonheur relatifs. Les épreuves subies par Hamoutal, contrainte à des fuites successives par ses engagements de femme, d’épouse et de mère, en portent la marque.

Pour ce roman qu’il a mis plus de vingt ans à écrire, Stefan Hertmans s’est livré à un véritable effort de recherche, consultant les manuscrits trouvés par Solomon Schechter dans la guenizah de la synagogue Ben Ezra de Fustat, aujourd’hui quartier du Vieux-Caire, notamment la lettre de recommandation écrite par le rabbin Joshua Obadiah de Monieux pour faciliter l’accueil d’Hamoutal dans d’autres communautés juives, et s’appuyant sur les travaux de l’historien Norman Golb de l’université de Chicago. La familiarité de l’écrivain avec le petit village provençal de Monieux, le souvenir de pèlerinages réels ou rêvés sur les lieux où les événements marquants de la vie d’Hamoutal se sont déroulés, de Rouen à Fustat, en passant par ­Narbonne, Marseille, Gênes, Palerme et Alexandrie, la perception du temps écoulé quand il s’obstine à parcourir les chemins empruntés par Hamoutal et son époux David Todros, puis par Hamoutal seule, réintroduisent la fiction au cœur de la construction historique.

Sa capacité à faire surgir dans son imagination la jeune femme au bord d’une rivière, en haut d’un sentier, ou à la voir représentée dans la ­sculpture du xve siècle de la duchesse de Berry qui se trouve dans la cathédrale Saint-­Étienne de Bourges, les correspondances qu’il établit au hasard de ses pérégrinations avec Cranach, Holbein, Sand, Chopin, Monet ou Magritte, suggèrent la force qui, puisée dans cette proximité avec un temps lointain, l’aide à mieux s’accepter et à appréhender le monde qui l’entoure.

Le roman oscille entre l’expression de la beauté généreuse de la nature et la rudesse de conditions de vie trop aléatoires, entre l’horreur suscitée par la barbarie des actes perpétrés et la douceur émanant de l’innocente noblesse d’un sentiment de respect, de solidarité, de pitié ou d’acceptation de l’autre. La puissance du roman est de ne pas commenter la montée de la haine mais, en présentant froidement, dans toute leur violence et leur cruauté, les viols, les assassinats et les pillages des croisés, les pogroms, d’en favoriser le questionnement et d’en actualiser la signification. Au fil du récit, au fur et à mesure que les agressions contre les juifs ne sont plus des actes isolés, mais que des communautés entières sont décimées, au moment où le pape Urbain II, fort des voix qui s’élèvent pour libérer Jérusalem de « ces maudits Sarrasins », engage la première croisade, le roman opère la distinction entre la foi et la religion au nom de laquelle les batailles sont menées.

Hamoutal, déchirée entre son éducation catholique et son adoption du judaïsme, prie indifféremment, tantôt culpabilisée de sa confusion, de cette identité de juive ou de catholique qu’elle doit adopter pour ne pas être rejetée, tantôt s’interrogeant sur quel Dieu oserait lui infliger autant de malheurs. Elle n’a pas oublié la dispute entre ses parents, son père critiquant la lutte de pouvoir entre le pape ­Grégoire VII et l’empereur germanique Henri IV et la manière dont prêtres et zélotes attisent les troubles, tandis que sa mère soutenait inconditionnellement les hommes d’Église. Elle revit son émotion quand, âgée de quinze ans, à Rouen, elle assiste pour la première fois au lynchage d’un jeune juif. Elle tente de comprendre, mais se trouve toujours rattrapée par l’urgence de l’arrachement à un lieu, à des êtres aimés, et confrontée à l’abandon de ses repères.

En miroir de l’image de l’errance symbolisée par cette femme vient se glisser la figure actuelle du réfugié. Qu’elle soit en proie à la terreur, quand elle est pourchassée par les chevaliers mandatés par son père, ou au désespoir, quand elle se lance à la poursuite de ses deux enfants aînés enlevés en tant que juifs par les croisés et disparus, Hamoutal porte en elle l’espoir de tous ceux qui n’ont plus d’autre choix que de fuir, d’aller chercher ailleurs, plus loin.

 

Gallimard, 2018
3 p. 21 €

Sylvie Bressler

Critique littéraire à la revue Esprit depuis 2002.

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