Les voleurs de sureaux de Hubert Klimko
Traduit par Véronique Patte
Avec un réalisme non dénué d’humour, Hubert Klimko met en scène ces événements qui, de la Seconde Guerre mondiale au bouleversement des frontières en passant par le déplacement des populations et les secousses idéologiques, bousculent le quotidien d’un homme simple et en font l’acteur involontaire des forces imprévisibles de « la grande politique ».
Né en 1967 à Bielawa en Basse-Silésie, écrivain mais aussi cinéaste et journaliste, Hubert Klimko exerce les métiers les plus divers, de plumeur de dindes à infirmier en maison de retraite, et vit aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne et en Islande, avant de s’installer à Vienne et de se consacrer à la littérature. Le romancier pense ne pouvoir écrire qu’en polonais, conscient toutefois de la pénétration d’autres langues dans son mode d’expression, et affirme avoir toujours gardé son identité de citoyen polonais à travers ses écrits. Les Voleurs de sureaux en témoigne.
À l’inverse des précédents livres traduits en français qui, pour évoquer la solitude, l’exil, l’amour ou la folie, se situent dans des pays étrangers et ne font qu’effleurer la dimension historique de la Pologne1, ce roman donne à entendre, à la première personne du singulier, la voix d’un fils de paysan polonais, depuis ses jeunes années dans un village de la région de Lvov (de nos jours, Lviv en Ukraine) jusqu’à son installation en Silésie avec son père chez une veuve allemande et sa carrière dans une usine de draps.
Avec un réalisme non dénué d’humour, Hubert Klimko met en scène ces événements qui, de la Seconde Guerre mondiale au bouleversement des frontières en passant par le déplacement des populations et les secousses idéologiques, bousculent le quotidien d’un homme simple et en font l’acteur involontaire des forces imprévisibles de « la grande politique ». Le récit intime devient leçon d’histoire. La symbolique du sureau et l’hostilité envers tout Ukrainien agissent comme un trait d’union entre les trois parties qui composent le récit, fil conducteur structurant pour Antek, qui y reconnaît ses racines, moyen aussi d’identifier le temps et l’espace politiques.
Dans « Le monde là-bas », si le sureau, sentinelle du jardin polonais des Barycki, est petit, celui de Lena et Andrij, leurs voisins ukrainiens, se dresse, énorme, comme le marqueur d’un sentiment de supériorité, de mépris. Le titre du roman fait d’ailleurs référence aux cris de « Voleurs de sureaux ! » lancés par Lena aux jeunes frères d’Antek qui veulent arracher des branches de son sureau, non pour le détruire, mais pour les greffer sur leur propre arbre. Le chapitre se clôt sur l’assassinat de la mère et des frères et sœurs d’Antek par les nationalistes ukrainiens, Andrij à leur tête : seuls Antek et son père Léon, partis au marché de Lvov, survivent.
Dans « Le monde d’ici », après leur affectation dans un territoire annexé, c’est la découverte d’un sureau noir, plus grand que celui du monde d’avant, dans la cour d’une maison, qui fait dire à Léon : « C’est bon, Antek, nous avons trouvé notre maison. » La révélation que leur récent voisin, Sok Bohtan, originaire de l’Est comme eux, est en fait ukrainien, sonne le glas de l’apaisement et le retour de l’hostilité.
Dans « Le monde mauvais », tout s’accélère et se dénoue. Le sureau, dans la cour de la maison d’Antek, se dessèche complètement, et Robert, le fils de Sok et de sa seconde femme Zofia, se noie, ivre, dans sa baignoire. Les derniers mots du roman sont explicites : « Au cimetière, quand j’ai regardé Zofia qui sanglotait, je me suis dit qu’il y avait quand même un Bon Dieu. »
La figure lumineuse de sa mère ne quitte jamais Antek. Il n’oublie pas sa foi inébranlable, sa logique, son bon sens ; il fait sien son respect envers le savoir, elle qui ne savait pas écrire et parvenait tout juste à déchiffrer quelques mots ; il sent le poids de ses paroles quand elle soutenait qu’il ne pourrait ni ne devrait devenir communiste car, né polonais catholique, il avait été baptisé, alors que les communistes ne l’étaient pas. Les vertus de celle qu’il surnomme « mon petit sureau sacré » peuvent certes sembler appartenir à une époque révolue, sans légitimité dans l’environnement où il se situe désormais, mais Antek ne cesse de dialoguer avec l’idée du désir sexuel, du mariage religieux, du baptême ou de l’adhésion à un parti politique.
Si Hubert Klimko laisse percer dans le récit factuel une note de nostalgie poétique dans l’évocation du passé, en filigrane, il joue sur l’humour pour suggérer les coulisses du parcours glorieux d’Antek à l’école et dans l’usine de draps. Le décalage entre la manière presque candide dont Antek le raconte et la réalité politique qui l’explique révèle les motivations souvent douteuses des soutiens dont il bénéficie, souligne la vanité des prises de position idéologiques et l’absence de démocratie, et interroge le degré de corruption. Le refus, sous prétexte de décadence, du motif de draps pour enfants représentant des éléphants roses sur des étoiles bleues et son remplacement par des poussins jaunes assis sur des étoiles rouges, les discours des dirigeants de l’usine lors de la mort de Staline, le port de la moustache pour les travailleurs en l’honneur de Lech Wałęsa et le vote prétendument démocratique qui a permis à Antek de devenir le directeur de l’usine sont autant de signes, certes anodins pour Antek mais lourds de sens dans l’histoire récente de la Pologne.
« Si on avance, on tombe. Si on recule, on va de l’avant, car on survit. » Cette conviction d’Antek, le paysan devenu paysan intellectuel, puis intellectuel à part entière, selon ses propres mots, n’engage que lui.
- 1. Hubert Klimko, La Maison de Róża [2006], trad. Véronique Patte, préface de David Foenkinos, Paris, Belfond, 2009 ; Berceuse pour un pendu [2007], trad. V. Patte, Paris, Belfond, 2010 ; Les Toutes Premières Choses [2009], trad. V. Patte, Paris, Belfond, 2011 ; Amen et autres récits, trad. V. Patte, Saint-Nazaire, Maison des écrivains étrangers et des traducteurs, 2012 ; Solitude [2015], trad. V. Patte, Paris, Noir sur Blanc, 2019.