Bardot, d’Antoine de Baecque


Historien du cinéma, ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, biographe de Truffaut, Chabrol, Rohmer et Godard, Antoine de Baecque raconte comment Bardot est devenue « B.B. ». Ce n’est pas une biographie, même si la chronologie guide l’essai, plutôt le récit de l’émergence et de l’effacement d’une star façonnée par les films et les chansons qu’elle interprète.

Très bien documenté, puisant dans la presse et l’autobiographie de l’intéressée, Antoine de Baecque se demande comment naît, à l’échelle internationale, un mythe d’une telle ampleur. En effet, la jeune fille brune, à l’air boudeuse, aux réparties naïves, au corps de danseuse, va déconcerter aussi bien la presse professionnelle que le public, en imposant son style qui balaie les autres actrices de renom et impose sa manière d’être, libre et sans complexe. Pourtant, cette jeune femme n’incarne pas une féministe revendicative, mais une amoureuse, sans tabou, qui ne se fie qu’à ses désirs, peu importent la moralité du temps et les règles hypocrites de la société machiste.

Ses premières apparitions cinématographiques ne suscitent guère de commentaires, c’est avec le film de son mari Roger Vadim, Et Dieu… créa la femme, qui sort en 1956, que le public adhère à ce que représente cette jeune femme qui ne ressemble en rien aux vedettes féminines d’un cinéma vieillot imbibé de valeurs bourgeoises. « C’est la première fois qu’un film montre aussi ouvertement une femme assumant son corps, sa nudité, ses désirs, son pouvoir sur les hommes. » Les critiques des Cahiers du cinéma, dont François Truffaut, défendent la jeune actrice, dont toute la presse ne retient que les scènes « osées », désignées comme quasi « pornographiques » ! Le film de Vadim n’attire pas les foules en France, alors qu’il fait un malheur aux États-Unis et un peu partout en Europe, à tel point qu’il ressort en France, avec le public enfin au rendez-vous. Une « bardolâtrie » s’internationalise, Peter O’Neill, dans Life du 30 juin 1958, écrit : « Bardot a exilé les reines hollywoodiennes, Marilyn Monroe ou Jane Mansfield, dans des sortes de limbes du technicolor où elles semblent à peine plus dangereuses que des ménagères de banlieue maquillées pour une fête de patronage. » Jean-Luc Godard, en 1963, lui offrira avec Le Mépris, certainement son meilleur rôle, alors même qu’il ne la trouve pas si belle que cela.

Elle symbolise le sexe, sans le tralala pudibond. Simone de Beauvoir publie en anglais, en août 1959, « Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita », un remarquable article sur celle sui devient la « nouvelle idole de la jeunesse américaine » et qu’elle associe aux voitures Renault, ayant la même valeur exportatrice. « Mais Bardot fait mieux que Renault, ajoute Antoine de Baecque, elle incarne à la fois un nouvel érotisme et une autre forme de célébrité. » La théoricienne du féminisme note : « BB n’essaie pas de scandaliser. Elle ne demande rien, elle n’est pas plus consciente de ses droits que de ses devoirs. Elle suit ses inclinaisons avec naturel. Elle mange quand elle a faim et fait l’amour avec simplicité. Le désir et le plaisir lui semblent plus convaincants que les préceptes et les conventions. » Plus loin, elle reconnaît que « son érotisme n’est pas magique mais agressif. Au jeu de l’amour, elle est autant le chasseur que la proie. Les hommes sont autant un objet pour elle qu’elle est un objet pour eux. » Elle est une femme émancipée, une féministe sans féminisme.

Sa vie privée – qui l’est de moins en moins avec les paparazzi qui l’espionnent en permanence – témoigne aussi d’une incroyable liberté : ses amants se succèdent, selon les coups de foudre, les tournages, les rencontres. Jean-Louis Trintignant, Sacha Distel, Gilbert Bécaud, Samy Frey, Jacques Charrier (avec qui elle a un enfant, Nicolas, dont elle ne s’occupera pas), Bob Zagury, Gunther Sachs (son troisième mari), Serge Gainsbourg, Bernard d’Ormale (son quatrième mari, en 1992)… La presse people lui consacre plusieurs fois par an leur une.

En 1961, l’Organisation de l’armée secrète (OAS), favorable à l’Algérie française, veut la racketter ; elle publie dans L’Express, la lettre reçue accompagnée de sa réponse : « En tout cas, moi, je ne marche pas, parce que je n’ai pas envie de vivre dans un pays nazi. » Toute la gauche, y compris les communistes, salue son courage. La Canard enchaîné complimente « la fille la plus déshabillée de l’écran mais aussi la plus culottée » !

Elle continue à tourner, mais cela l’ennuie, d’autant que le public s’enthousiasme pour les rockers, les nouvelles idoles des jeunes, et que les critiques considèrent qu’elle a fait son temps, que les rôles qu’elle interprète ne collent plus avec son corps de trentenaire. Elle préfère chanter, en jouant de la guitare et enregistre plusieurs albums. Gainsbourg lui écrit d’excellentes paroles, Harley Davidson, Comic Strip, Bonnie and Clyde, Docteur Jekyll et monsieur Hyde et la sulfureuse chanson, Je t’aime… moi non plus, où l’orgasme vocal n’est pas feint. Il est vrai qu’ils s’aiment et le ne cachent pas. Pourtant, BB demande à Serge de ne pas diffuser cette interprétation de 1967 et part rejoindre son mari. Les chansons seront, par la suite, enregistrées par Jane Birkin. Elle défraie toujours la chronique, mais ses films traînent la patte, même Viva Maria ! (1965) de Louis Malle avec Jeanne Moreau ou L’Ours et la Poupée (1970) de Michel Deville.

Toujours populaire, elle est sculptée en 1971 par Alain Aslan en Marianne, symbole de la République : plus de 20 000 municipalités achètent ce buste. Ses combats en faveur de la cause animale la mobilisent pleinement, elle se replie à La Madrague (Saint-Tropez) et décide de ne plus tourner, après L’Histoire très bonne et très joyeuse de Colinot Trousse-chemise de Nina Companeez, en 1973. Elle soutient son ami Valéry Giscard d’Estaing, avant de se droitiser davantage encore en avouant partager certaines idées du Front national de Jean-Marie Le Pen (« homme charmant, intelligent, révolté comme moi par certaines choses qui défigurent la France », explique-t-elle) et à présent du Rassemblement national de Marine Le Pen. L’essai d’Antoine de Baecque s’arrête sur ce mystère : comment une jeune femme qui a tant secoué les règles traditionnelles, appréciée de Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Françoise Sagan et Marguerite Yourcenar, peut-elle dénoncer « les débordements d’étrangers » ?

Les Pérégrines, Icônes, 2025
176 p. 16 €