La nuit imaginaire de Hugo Lindenberg

Hugo Lindenberg emprunte certainement à son existence des scènes de son roman, mais c’est en romancier qu’il confectionne ce texte aux formules ciselées et à l’esprit exigeant.


Journaliste de formation, Hugo Lindenberg, né en 1978, publie son premier roman, Un jour ce sera vide (Christian Bourgois, 2020), qui obtient le prix du Livre Inter. Son second roman est encore plus réussi, avec la même écriture délicate, subtile, lumineuse, malgré le sujet terrible qui en provoque la rédaction.

Le narrateur (grandement inspiré par l’auteur) de ce « roman » (qui parfois adopte le ton du récit autobiographique) apprend par sa tante, lors d’une promenade au Luxembourg, que sa mère, qui est morte lorsqu’il avait 6 ans, s’est suicidée. Elle a pris des barbituriques et s’est allongée sur la voie ferrée, à la gare de Lyon : « J’écoutais ma tante dire les mots qui font mettre les deux mains sur les oreilles, en regardant le spectacle des branches en pleurs. » Il a 20 ans, étudie le droit sans conviction, fréquente assidûment quelques copains et copines, dont Mona, sa confidente. Il boit trop, s’ennuie à l’université, drague au Hangar, un club du Marais, fait l’amour frénétiquement. Ses jours et ses nuits se succèdent à l’identique. Il est encombré de lui-même, indécis sur sa vie, ses envies, son avenir…

C’est avec un rare sens de l’observation, des faits et gestes quotidiens, de la ville, de la nature, qu’il décrit, en des phrases superbes, le parcours de son personnage en quête de son identité. Aucune relation digne de ce nom avec un père maladroit et occupé par d’autres choses que la paternité. Devant un programme de la télévision dominicale, où Jacques Martin invite un enfant à chanter et l’interroge sur sa mère qui est en train de le filmer dans le public, le père du narrateur lui apprend la mort de sa mère. Il n’appréciera plus jamais les dimanches. D’autant qu’adolescent, il les passe chez son père, où il s’ennuie ferme, avant de s’émanciper et de loger dans un studio. Là, il acquiert un peu de liberté. Il enchaîne les aventures amoureuses avec des garçons qui lui plaisent. Certains lui procurent une incontestable tendresse, d’autres ne sont que des passades. Ainsi va la vie, avec en arrière-fond, bien sûr, la tenace présence de l’absente, dont quelques photographies donnent un visage à côté d’autres femmes. Il en rencontre une pour en savoir plus sur sa mère, mais rentre déçu. Il garde pour lui ce qu’il sait, mais aussi ce qu’il ignore. Il imagine la dernière nuit de sa mère, effectue le même itinéraire le conduisant à la gare de Lyon, là où tout déraille.

L’écriture, le ton, le rythme, les trouvailles langagières, les images poétiques de ce roman en font une œuvre littéraire et non un ersatz thérapeutique pour une blessure en mal de cicatrisation. Hugo Lindenberg emprunte certainement à son existence des scènes de son roman, mais c’est en romancier qu’il confectionne ce texte aux formules ciselées et à l’esprit exigeant. Sans que cela soit son dessein, il décrit les années 1980 et 1990, au cours desquelles son personnage grandit en lui-même, tant bien que mal. Ni récit naturaliste, ni introspection, ce roman touche au plus juste en saisissant ce qui caractérise cet entre-deux âges qu’est l’entrée dans le monde des adultes. Ici, c’est un basculement et non pas un déroulement par étapes. La révélation du suicide de sa mère le sort brutalement et irréversiblement de son enfance, dont on l’a en partie privé. Le personnage se trouve doté d’un héritage dont il se serait bien dispensé. Le lecteur l’accompagne dans ses déambulations existentielles, qui sont aussi un peu les siennes et permettent une adhésion au rien que cultive l’auteur. Un rien qui remplit le vide du premier roman, un rien qui s’avère un plein.

Flammarion, 2023
224 p. 21 €