La pensée politique de l’anti-utopie d'Anna Saignes
La Petite Apocalypse de Tadeusz Konwicki, roman publié en 1979, décrit Varsovie comme une ville délabrée, désorganisée, avec une population ivre en permanence, des dirigeants qui vantent la construction du socialisme, une télévision omniprésente, une police obsédée par les contrôles, un climat qui peut, dans la même journée, être caniculaire et glacial. Le Slynx de Tatiana Tolstoï, en 2000, montre la population de Fiodor-Kouzmitchsk – anciennement Moscou – qui survit à une explosion nucléaire, ne connaît plus ni la roue ni le feu, se nourrit de viande de souris et vit sous la férule du tyran local, le « Chef Infirmier », dont la police arrête tous les possesseurs de livres et les envoie en cure de désintoxication. Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, en 1998, relate la vie de deux frères abandonnés par leurs parents : devenus asociaux, le premier se suicidera et le second s’enfermera dans un hôpital psychiatrique. Anne Saignes étudie ces trois textes comme l’expression réussie de l’anti-utopie dans le sillage des grands « classiques » du genre : Nous de Zamiatine, Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, 1984 d’Orwell et Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, dont la présence les hante. Elle convoque également d’autres textes « utopiques » et « anti-utopiques » contemporains, ainsi que des essais théoriques, principalement de Claude Lefort et de Hannah Arendt, pour révéler les ressorts philosophiques à l’œuvre. Comme le remarque l’autrice en conclusion : « L’anti-utopie n’est pas le contraire de l’utopie mais bien son prolongement, son avatar au siècle des catastrophes, une utopie habitée par le sentiment qu’il est urgent avant tout de dépasser l’horizon apocalyptique. »