L’architecture en recherche. Héritages et défis sous la direction de Fazia Ali Toudert et Clara Sandrini
L’architecture est en recherche : sur le terrain, et même sur tous les terrains. Moins pour générer de nouvelles formes ou un nouveau style architectural que pour produire un ensemble de connaissances partageables, ainsi que des méthodes de travail grâce auxquelles la complexité, articulée avec soin, est rendue visible, compréhensible. « Praticiens-chercheurs », les architectes s’engagent aujourd’hui dans une « recherche-action », dépassant la traditionnelle opposition entre théorie et pratique de l’architecture.
Dans le cadre des sixièmes Rencontres doctorales nationales en architecture et paysage, de jeunes architectes expliquent avec clarté comment leur métier prend désormais en compte de nouveaux espaces d’étude, matériels et immatériels, dans la réalisation de leurs projets. Il ne s’agit donc pas, dans cet ouvrage tonique, de considérer uniquement l’héritage architectural, mais bien tous les héritages encore présents in situ ; et les défis engagés vont bien au-delà des nouvelles performances de l’objet architectural commandé.
Au fil de la lecture du livre, il est évident que deux matériaux essentiels sont à la base de tout projet : le récit et l’image. L’un et l’autre structurent la méthode de travail sur le terrain, donnent une direction spécifique au projet et organisent les choix dans sa réalisation. Avec les récits et les images, chacun peut entrer pleinement dans le temps réel de l’architecture, bien plus long et plus ample que celui, ponctuel, de la production du bâti.
Les récits : autant ceux apportés par les habitants d’un lieu que ceux transportés par l’architecte sur ce même lieu. « La permanence architecturale », « tout comme la résidence d’artiste » et « inspirée de l’observation participante », se présente certes comme l’installation temporaire de l’architecte sur le terrain, mais doit se comprendre également dans un sens plus profond : « C’est au sens de “ce qui demeure”, “ce qui est durable” que la notion de permanence prend ici son sens. » Sur place, hors de l’agence, se construit un troisième récit, en quelque sorte, celui d’une rencontre que, de part et d’autre, on attend la plus authentique et directe possible, car c’est ce récit en construction qui va ouvrir puis conduire le projet.
Les images sont d’une variété étonnante. Allant de la traditionnelle esquisse, geste synthétique, performance professionnelle à déployer en temps limité, souvent record, lors d’un concours et face au jury (suivant la technique pédagogique du « séminaire esquisses de Jean-Pierre Epron »), à la cartographie la plus fine permettant de mettre en évidence et d’étudier le moindre espace agricole en lisière de l’agglomération francilienne, faisant ainsi apparaître ce que « les codes de la représentation […] continuent à représenter […] comme des vides ». Mais surtout permettant de mieux « prendre en compte les échelles de temps et d’espace propres à la pratique du projet de paysage ». S’ajoutent également des images combinant, par montage choisi, textes et images : les « transects ». Compositions de données permettant une lecture tant horizontale que verticale, ainsi que des cadrages variés, voire des montages ou des fondus d’images, ces « transects » ont pour intérêt de « traduire une situation, de la suggérer par la mise en relation de plusieurs types d’informations précisément situées dans l’espace : figuration de gestes, restitution de paroles, représentation de phénomènes physiques et sensibles ». C’est alors « un récit de vie dans l’espace » qui s’offre à la compréhension de tous les participants d’un projet.
Si « le projet architectural est [bien] un art allographique », les atlas y occupent aussi une place de choix. Permettant « d’ordonner, de classer et de rassembler en un objet des lieux qui ne sont jamais visibles simultanément », ils sont de remarquables outils pour saisir le réel présent. Par exemple, « à la façon d’un herbier », « la mise au carré permet d’isoler et de juxtaposer graphiquement [des] figures architecturales et urbaines […] à la même échelle » ; cet atlas particulier participe, avec d’autres, à la production de « contre-images » interrogeant d’emblée des représentations souvent paralysantes dans l’imaginaire collectif d’un lieu.
C’est à travers le prisme de la notion d’enjeu que sont analysées les productions du Building Information Modeling (BIM), un outil technologique « qui simplifie la création de maquettes 3D pour les projets de construction ». Toutefois, la construction, elle invisible, de tous les paramètres intégrés dans la machine interroge : « informations réglementaires […] relatives aux normes et aux règlements » et « informations administratives […] liées à l’organisation du projet, à l’identité et à l’organisation des intervenants et de leurs dossiers » composent ensemble, bossent en binôme, pourrait-on dire. Mais ensuite, il semble que bien souvent les économistes « obtiennent les quantitatifs de la maquette pour les intégrer dans leurs propres outils » et que « de ce fait les traces de leurs paramètres disparaissent ». De la même façon, l’architecte voit escamotée « l’information dimensionnelle » (surfaces, longueurs, etc.). En effet, ces informations « ne représentent pas un enjeu en elles-mêmes, puisqu’elles s’obtiennent afin de répondre à des besoins économiques ou réglementaires ». L’importance et la connaissance des catégories sémantiques intégrées dans la machine se retrouvent donc au cœur de la méthode de travail de l’architecte. Le BIM, « système de représentations », peut-il laisser une place à la « flexibilité », à « l’instabilité », à la créativité ? Pour le moment, le constat des chercheurs reste le suivant : « Lorsque le modèle d’information a été produit avec des données spécifiques et une optimisation technique, il sera plus difficile d’apporter des modifications au concept architectural par la suite. »
Parallèlement à ces questions méthodologiques transversales, en lien avec les récits et les images, et combinant même les deux, la notion d’habitabilité intervient très tôt dans l’ouvrage pour structurer l’ensemble des expériences de terrain, comme les analyses qui en résultent. L’habitabilité permet en effet des variations d’échelles, directement en corrélation avec toutes les questions de durabilité, de « soutenabilité », de « préservation et [de] traçabilité de la ressource », comme le montrent très bien deux projets de terrain et de recherche, concernant, l’un, la place de l’architecte dans la filière construction bois, l’autre, la filière bloc de terre comprimé (BTC). Mais l’habitabilité inclut également toutes les ressources générées par la participation et la collaboration des personnes présentes dans chaque projet. D’une manière plus ou moins explicite, chaque architecte-chercheur essaie d’évaluer jusqu’où le caractère habitable d’un projet mené en un lieu donné pourra étendre ses cercles vertueux sur l’ensemble de la planète. Bien entendu, l’habitabilité est une qualité qui bouscule aussi la valeur confort.
Petit à petit, « l’architecture en recherche » gagne du terrain et s’installe sur les chantiers. La réflexion et les méthodes de travail s’étendent, en même temps qu’elles s’ancrent de façon singulière dans un territoire précis. Une fois cet ouvrage lu, il est particulièrement difficile de s’accommoder en architecture de la représentation, classique, de « l’homme et l’œuvre » : un récit centré sur la puissance créatrice de l’homme, complété par une production graphique digne des Beaux-Arts. À travers l’ensemble de ces travaux présentés par les architectes-chercheurs, d’autres directions s’imposent, trop souvent même de façon urgente. C’est pourquoi, entre la maîtrise d’œuvre et la maîtrise d’ouvrage, s’intercale désormais en point d’équilibre « la maîtrise d’usage », pour nous rappeler, s’il le fallait, combien l’architecture appartient au temps long : « héritages et défis ».