Trajectoires périurbaines de Laurent Cailly
Les représentations communes font généralement apparaître le périurbain comme un monde socialement homogène situé entre centre-ville historique et campagne. Il suggère ainsi un espace plus ou moins structuré entre ces deux pôles, et un mode de vie caractérisé par des déplacements pendulaires entre le lieu de résidence et le lieu de travail, navette quotidienne effectuée majoritairement en automobile ; l’ensemble figé dans un mode de vie plutôt uniforme.
Dans son récent ouvrage, le géographe Laurent Cailly entreprend de « réinterroger la construction sociale des espaces périurbains sous l’angle de l’habitabilité ». La périurbanisation devient alors « un ressort essentiel de l’urbanisation contemporaine », « porteuse d’une nouvelle urbanité, c’est-à-dire d’une manière inédite de faire ville ». La mobilité, avec sa typologie variée et combinée, entre pleinement dans « la dimension relationnelle et pragmatique » du mode d’habiter, celui-ci ne pouvant plus alors être limité au seul emplacement résidentiel. Habiter, c’est aussi entrer dans des mouvements complexes de flux et de réseaux périurbains, et participer à la dynamique de déplacements modulables qui caractérisent aujourd’hui l’espace-temps des métropoles. L’étude de Laurent Cailly saisit les agencements d’une réalité périurbaine mobile, en mettant au centre l’expérience singulière, hybride et changeante de la mobilité des habitants.
L’ouvrage s’inscrivant dans un ensemble de recherches en géographie sociale, Laurent Cailly présente les méthodes qui ont conduit ses analyses : de l’enregistrement GPS de véhicules, suivi d’entretiens semi-directifs avec ses occupants, aux entretiens dits « embarqués » (le chercheur à bord du véhicule), du réexamen « à l’aune de nouvelles questions » de bases de données issues de programmes de recherches scientifiques (principalement dans le périurbain de Tours, mais également de Grenoble, d’Aix en Provence et de Nantes), à la production de représentations graphiques permettant de comprendre la trajectoire mobilitaire d’une personne au fil de sa vie. L’intérêt de ces représentations graphiques étant de visualiser chez un habitant du périurbain « le caractère dynamique des trajectoires mobilitaires, faites d’expérimentations, d’essais-erreurs, d’acquisition de nouvelles compétences, de développement de nouvelles valeurs ou convictions ». Elles permettent aussi de suivre avec précision les logiques de « chaînage » des déplacements périurbains (lorsque des points d’arrêts dispersés sont regroupés en un seul trajet) ou encore de porter une attention toute particulière au moment où « un processus de changement s’opère dans les pratiques spatiales » : un changement de comportement dans le choix des mobilités devient alors visible. Mais si ces différentes représentations ont pour base la trajectoire de mobilité d’un individu périurbain, c’est avant tout à l’échelle « des ménages » qu’elles prennent sens, les trajectoires périurbaines étant ainsi irriguées par des logiques familiales évolutives et changeantes.
La métropole reste cependant « l’aire de référence », devenant même pour les ménages périurbains « un territoire de projection », suivant ainsi la composition familiale et son évolution au cours des âges. Loin de constituer une unité, la métropole « est envisagée comme un ensemble de sous-espaces aux propriétés […] différentes », le centre-ville étant perçu du point de vue périurbain comme « une ressource valorisée de temps à autre, sur un mode distancié ». Pour les périurbains, « l’espace qu’ils ont choisi d’habiter n’est pas le contraire de la ville mais une hybridation idéale entre la ville et la campagne ». C’est cependant une représentation « à la manière d’un archipel constitué de divers fragments et d’éléments de réseau » qui semble dominer pour ces territoires périphériques.
« Faire ville », dans une dynamique de mobilité périurbaine, ne prend pas la forme d’une concentration dans l’espace, mais « d’un réseau dense constitué de lieux plus ou moins distants mais inter-reliés ». Les mobilités périurbaines font ainsi apparaître « la trame de l’espace social ». La mobilité, c’est aussi le temps au cours duquel s’organisent des formes de sociabilités variées et parfois même inédites. Le covoiturage, régulier vers le lieu de travail ou occasionnel pour une sortie le weekend, est analysé en profondeur par Laurent Cailly. De même, « se faire une voiture » pour aller faire des achats spécifiques dans une zone commerciale ciblée ou pour accompagner les enfants lors d’activités périscolaires relèvent désormais d’une expérience sociale commune. De la même façon, les collectifs constitués spontanément autour des transports en commun, le train bien sûr, mais aussi le tram ou le bus, mettent en évidence les enjeux fondamentaux liés au temps et à l’espace périurbains.
Et c’est là un angle d’approche et de réflexion particulièrement intéressant dans l’ouvrage de Laurent Cailly : la mobilité s’inscrit pleinement dans « l’habiter » : « L’habiter est appréhendé comme une structure dynamique résultant de logiques d’action, de tactiques ou de stratégies qui évoluent au fil de l’expérience et qui sont sous-tendues par diverses rationalités. » L’espace est habité, mais le temps l’est aussi, et « la mobilité périurbaine est considérée à travers son vécu, comme un espace-temps habité ». L’idée « d’une territorialité-mobile » s’impose au géographe, qui apporte ainsi un nouveau regard sur la mobilité périurbaine. Parallèlement, à l’échelle individuelle, la notion de « trajectoire d’habiter »permet « une approche dynamique de l’habiter comme forme et rapport à l’espace en mouvement ».
À l’opposé d’une grille de lecture posée sur un espace périurbain prédéfini, afin d’établir un schéma de fonctionnement constant à partir du lieu de résidence, le livre de Laurent Cailly propose une lecture dynamique des espaces périurbains que les mobilités humaines ne cessent de recomposer et que le temps, à échelle collective, ne cesse de réorganiser. Un ouvrage qui offre l’occasion d’une lecture « embarquée » pour mieux comprendre les enjeux de cette nouvelle urbanité mobile.