Alexeï Navalny à Moscou. Photo de Evgeny Feldman, via WikiCommons (CC BY-SA 4.0)
Alexeï Navalny à Moscou. Photo de Evgeny Feldman, via WikiCommons (CC BY-SA 4.0)

Avenue Alexeï Navalny !

L'attribution du nom d'Alexeï Navalny à l'une des rues de Paris est une importante reconnaissance du combat de tous ceux qui en Russie risquent chaque jour leur vie et leur liberté du fait de leur engagement contre Poutine et contre la guerre en Ukraine.


Le 24 mai 2024, le conseil de Paris a voté à l’unanimité le changement de nom d’une partie de l’avenue Chantemesse, située au bord de l’ambassade russe de Paris : elle sera bientôt la rue Alexeï Navalny, au nom de l’opposant russe au régime actuel du Kremlin, décédé le 16 février 2024 à 47 ans dans le centre pénitentiaire de Kharp en Iamalie, terre historique du goulag située dans le grand nord russe. Persécuté, empoisonné, emprisonné dans d’horribles conditions — sa mort, quel qu’en soit le contexte précis encore non-documenté, est un assassinat politique, dont la responsabilité incombe au pouvoir politique encore en place à Moscou. Malgré les risques, une foule immense est venue de loin pour assister aux obsèques pour inonder de fleurs sa tombe pendant des semaines.

Reste une présence : un regard, un sourire incroyable, un travail immense d’analyses percutantes, de dénonciations étayées, argumentées, de grands coups géniaux comme ce film du palais du tyran ou ce piège tendu à un triste sire membre du FSB. Une présence toute entière pétrie d’un courage tragique, insensé, quand il décide de rentrer dans son pays, sachant parfaitement ce qui allait suivre. Une présence que le tyran a voulu massacrer, mais aussi effacer de la face du monde, ne serait-ce qu’en ne prononçant jamais son nom.

Car un nom, clamé par une foule, écrit sur un mur, cité dans les conversations fait surgir là devant une figure, une silhouette, et tout le graphe d’une ligne de vie : le nom d’un grand opposant assassiné brille quand il est acclamé, et s’offre comme le blason de mille récits enchevêtrés, où la vérité historique et l’espoir d’une grande différence ont partie liée. Effacer, taire le nom, le supprimer de tous les récits, l’exclure du champ de la discursivité sociale, c’est, après la destruction du corps physique, une tentative d’anéantissement de sa forme de présence, de sa personnalité, de ce qu’il était pour autrui. Le tyran veut que son opposant n’ait jamais existé. L’inexistence humaine c’est de ne pas avoir un nom, ce nom que l’on écrit sur les papiers d’identité et les stèles des tombes.

La domination politique tyrannique décide des noms des dominés, Les nazis numérotent les bras et les allées. Les maîtres rebaptisent souvent leurs esclaves et leurs domestiques. Les vaniteux méprisent la foule des anonymes, ceux qui ne se sont pas fait « un nom ». Les collégiens harceleurs trouvent un surnom infamant. Le stade premier de l’injure clanique est la trouvaille d’une appellation stigmatisante. Le dernier stade du mépris mondain est d’oublier le nom de l’invité un peu minable. Et la forme discursive de la haine totalitaire est de taire le nom de l’opposant, de l’enfouir dans un espace blanc, celui de sa place effacée de la photographie retouchée ; il ne s’appelle même plus Personne. Il ne s’appelle plus ; il n’est jamais né.

Aujourd’hui, des centaines de prisonniers politiques sont détenus dans les prisons de Russie, dont Ilya Yashine, Aleksandra Skotchilenko, Alexei Gorinov, Oleg Orlov, Lilia Tchanysheva, Maria Ponomarenko, Viktoria Petrova et tant d’autres. Il faut continuer de les nommer, les aider à ne pas perdre espoir au fond de leurs cellules sombres, exiger leur libération. 

Que, pour désigner le lieu de l’ambassade de Russie, on ait à préciser parfois son lieu situé « tout prés de l’avenue Navalny » est plus qu’un hommage : c’est une réponse au venin mortifère du mensonge totalitaire. Bien sur, le regard distrait du passant rêveur, fatigué, énervé, en temps de paix et de démocratie, capte de façon périphérique un nom de rue : mais cette captation même flottante, même myope, est pourtant une des occasions les plus quotidiennes, populaires, banales, inscrite dans l’ordinaire du paysage urbain, de faire lien entre histoire et mémoire — ce lien crucial pour les démocraties qui rappelle, grâce à un nom, une histoire vraie.