Sam Altman, OpenAI et les lubies de la Silicon Valley
Évincé d’OpenAI à la surprise générale le vendredi 17 novembre 2023 après avoir perdu la confiance de son conseil d’administration, Sam Altman a fait son retour à la tête de la firme californienne après six jours d’un psychodrame qui a soulevé de nombreuses questions.
Depuis le lancement de la première version du robot conversationnel ChatGPT en novembre 2022 par OpenAI, Sam Altman est très vite parvenu au statut de « star » de la Tech aux Etats-Unis et dans le monde. Invité par tous les gouvernements et tous les sommets, il est devenu le visage du présent de l’intelligence artificielle et de son avenir. Depuis que le secteur technologique est devenu le pourvoyeur de modèles de société pour le futur mais surtout de croissance économique, ses barons ont accédé au rang de célébrités du monde économique, mais pas seulement. Steve Jobs, légendaire dirigeant d’Apple passé à la postérité, a, par exemple, joué un rôle décisif dans l’entrée du monde technologique dans le culte de l’image, de la communication et de la culture. Un personnage comme Elon Musk est aujourd’hui très représentatif de cette dynamique. Adulé par beaucoup, haï par d’autres, il cultive son image et calcule ses prises de position, ses interventions, ainsi que ses intérêts économiques. Sam Altman, à l’allure juvénile et au parcours typique de l’entrepreneur de la tech américaine, s’inscrit dans cette tendance globale. Avec Elon Musk, Peter Thiel – tous deux étaient présents aux débuts d’OpenAI en 2015 – et d’autres figures de la « Tech », il partage une profonde foi en la technologie jusqu’à verser dans diverses formes de transhumanisme. Tous ont en commun la volonté d’afficher leur vision long-termiste d’un futur où l’IA serait omniprésente. Ce discours est néanmoins ambivalent. Selon cette vision, l’IA permettra à la fois d’améliorer l’être humain comme jamais, tout en représentant un risque existentiel pour l’humanité. Altman, convaincu du bien-fondé de son produit mais inquiet des craintes des opinions publiques et des gouvernements, s’était engagé depuis 2023 dans un tour du monde de l’apaisement. Il cherche à incarner un discours messianique.
Une IA « pour le bénéfice de l’humanité »
Pour quelles raisons décider le limogeage d’un directeur général ayant acquis une renommée notoire ? Le conseil d’administration estimait que Sam Altman avançait trop vite sur des modèles « trop dangereux » au détriment d’une réflexion approfondie sur ces développements. Réinvesti dans ses fonctions moins d’une semaine après – Microsoft avait entre-temps annoncé l’embauche d’Altman, il a obtenu le départ des membres « trop prudents » du conseil d’administration et a remporté la ferveur populaire – 700 des 770 salariés d’OpenAI ont menacé de démissionner s’il n’était pas rétabli. Le succès est total. Parmi les membres du conseil d’administration remerciés, la chercheuse Helen Toner, partisane d’un développement lent mais plus sûr de l’IA, a exprimé son soulagement teinté d’ironie sur X (anciennement Twitter), déclarant : « And now, we all get some sleep » (Et maintenant nous allons nous reposer).
La mission du conseil d’administration d’OpenAI est particulière : garantir que le développement de l’intelligence artificielle soit fait « pour le bénéfice de l’humanité ». À une époque où les débats sur les risques que fait peser l’intelligence artificielle sur nos sociétés et notre humanité se multiplient, la supervision d’OpenAI par des universitaires, des scientifiques, des philosophes, pouvait sembler une initiative pertinente. Certes, chaque innovation a suscité en son temps des levers de boucliers et des prophéties alarmistes, cependant, la transformation engagée par le déploiement de l’IA et la rapidité avec laquelle il se produit sont sans précédent. L’absence de garde-fous fait craindre le pire quant aux dérives possibles de cette technologie qui promet de bouleverser le monde.
Le mélodrame autour de Sam Altman a achevé de démontrer que la quête radicale du profit (Microsoft a investi plus de dix milliards de dollars dans OpenAI) prend presque systématiquement le pas sur la réflexion critique, toujours suspectée de fébrilité et de couardise. Un an après sa sortie, ChatGPT est visité chaque semaine par 100 millions d’utilisateurs. Jamais un « produit » n’avait été si rapidement adopté. Depuis, OpenAI multiplie les projets commerciaux d’IA génératives (des modèles fondés sur de l'intelligence artificielle destinés à « générer » du contenu écrit, des images, des voix, des vidéos…). Le 6 novembre dernier, Altman annonçait triomphalement la sortie des « GPTs », c’est-à-dire des ChatGPT personnalisables. Toutes ses annonces ravissent les investisseurs, à commencer par Microsoft, et autres solutionnistes technologiques mais semblent aller à l’encontre d’un développement de l’IA « pour le bénéfice de l’humanité ».
Qui gouverne l’IA ?
Dans un marché devenu ultra-concurrentiel, OpenAI doit trouver des financements pour faire fonctionner ses modèles tout en finançant la recherche afin de rester compétitif face aux géants du numérique comme Meta (maison-mère de Facebook) ou Google qui bénéficient de gigantesques revenus provenant de leurs autres activités.
OpenAI avait pourtant été lancée comme une Association à but non-lucratif en 2015. L’objectif des fondateurs était « de faire progresser l’intelligence artificielle de la manière la plus susceptible de profiter à l’humanité dans son ensemble, sans être contrainte par la nécessité de générer un rendement financier ». OpenAI promettait en outre de publier toutes ses découvertes en open source, d’où le nom choisi pour l'association. Finalement, face à la réalité capitaliste de l’univers du numérique, l’Association était devenue en 2019 une entreprise à « but lucratif plafonné » afin d'attirer des investisseurs et faire face à la concurrence et les promesses de transparence se sont évanouies.
La gouvernance de l’IA pose en retour celle de la gouvernance par l’IA.
La recherche autour de l’IA est aujourd’hui très largement privatisée. Dans un entretien sur la citoyenneté économique paru dans la revue Esprit, Alain Supiot1 reprenait les mots de Roosevelt selon lequel « la liberté d’une démocratie n’est pas assurée si le peuple tolère que le pouvoir privé croisse à un point tel qu’il devienne plus fort que l’État démocratique lui-même ». Depuis le tournant néolibéral des années 1980, la dérégulation et le désengagement de l’État ont laissé libre court au pouvoir économique qui a constitué des « puissances industrielles et financières qui s’imposent aux États ». Les géants du numérique en sont le parfait exemple. Dès lors, il ne reste, pour les États, que le soutien à leurs champions ou l’affrontement avec les géants. L’Union Européenne de ce point de vue est pour le moment cantonnée au second scénario, même si elle envisage de créer des champions européens de l’IA.
Mais la question de la gouvernance de l’IA pose en retour celle de la gouvernance par l’IA alors que des solutions fondées sur de l’IA sont de plus en plus utilisées afin de déléguer tout ou une partie de certains processus de prise de décision. Ce mode d’exercice du pouvoir qui tend à gouverner la conduite des individus par le biais de moyens technologiques supposés apolitiques relève ainsi de la gouvernementalité foucaldienne2. Si cette délégation pose des problèmes éthiques – biais discriminatoires et désinformations en tête, le fait que des systèmes automatiques puissent un jour exercer un pouvoir sur les individus reste pour le moment de l’ordre de la spéculation. En réalité, derrière toute technologie se cache des motivations humaines (politiques, économiques, idéologiques). Les géants de la Tech agitent le chiffon des risques technologiques futurs et délégitiment d’emblée toute critique politique et sociale3.
Si les péripéties de Sam Altman à la tête d’OpenAI permettent de mettre en lumière certaines questions, il n’en reste pas moins que cette affaire est avant tout d’ordre économique, et démontre la mainmise de Microsoft sur OpenAI. L’affaire a été montée en épingle par les acteurs eux-mêmes et les médias, attisant les discours catastrophistes sur l’IA comme menace pour l’humanité, et empêchant l’ouverture d’un débat sur les enjeux de régulation. Partisan d’une accélération, Altman est convaincu qu’il atteindra une « intelligence artificielle générale », utopie (ou dystopie) technologique par excellence. Ce feuilleton et la victoire totale d’Altman et Microsoft démontre qu’il ne faut pas compter sur les entreprises pour s’auto-réguler et défendre des libertés chèrement acquises.
- 1. Alain Supiot, « De la citoyenneté économique », Esprit, 2018/3 (Mars), p. 52-63.
- 2. Michel Foucault, Dits et écrits, tome III : 1976-1979, Paris, Gallimard, Collection Bibliothèque des sciences humaines, 1994. À partir de la notion de « gouvernementalité », la chercheuse Antoinette Rouvroy en est venue à définir la « gouvernementalité algorithmique », soit « un certain type de rationalité (a)normative ou (a)politique reposant sur la récolte, l’agrégation et l’analyse automatisée de données en quantité massive de manière à modéliser, anticiper et affecter par avance les comportements possible » (Rouvroy, Antoinette, et Thomas Berns. « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d'émancipation. Le disparate comme condition d'individuation par la relation ? », Réseaux, vol. 177, no. 1, 2013, pp. 163-196).
- 3. Voir le dossier « L’idéologie de la Silicon Valley », Esprit, mai 2019