Crédit : photo de Daniel Oberhaus via Flickr Attribution 2.0 Generic
Crédit : photo de Daniel Oberhaus via Flickr Attribution 2.0 Generic

Que veut (encore) Elon Musk ?

Le patron de X (ex-Twitter) propose un récit pour le futur, qui s’avère être une énième fable transhumaniste où la performance est devenue une morale, et l’hybridation technologique une nécessité. Sa force consiste à tirer profit des espaces laissés vacants par les États.


Depuis le rachat officiel de Twitter par Elon Musk en octobre 2022, après six mois de tergiversations, la valorisation financière du réseau social a été divisée par deux, passant de 44 à 20 milliards de dollars. Pour autant, Elon Musk n’a jamais été aussi présent dans les discussions. Au printemps dernier, invité d’honneur du salon VivaTech à Paris, il est reçu en grande pompe à l’Élysée. Dans la grande salle du Dôme de Paris-Palais des Sports, ouverte spécialement pour lui, il intervient devant près de 4 500 personnes. S’adressant à une audience conquise, le milliardaire affirme qu’il n’est pas « un génie du mal », mais qu’il souhaiterait « simplement » sauver une humanité menacée.

Un nouveau régime de vérité

Musk répète à l’envi qu’il ne cherche pas à réguler Twitter et se pose en défenseur de la liberté d’expression. Les propos outranciers, monnaie courante sur le réseau social, ne seraient selon lui que l’expression d’une opinion contraire à la fameuse « bien-pensance ». Musk a ainsi permis à de nombreuses personnalités de l’extrême droite américaine de revenir sur le réseau social. Citons Andrew Anglin, suprémaciste blanc et fondateur du site internet néonazi The Daily Stormer ; Patrick Casey, affilié au groupuscule d’extrême droite America First, qui avait été banni pour son implication dans l’assaut du Capitole ; ou encore le média parodique transphobe The Babylon Bee. D’autres comptes « amnistiés » (pour reprendre le terme de Musk) avaient contribué à diffuser des théories du complot à propos de la Covid-19, de l’élection présidentielle américaine de 2020 ou étaient proches de la mouvance complotiste QAnon.

Pourtant, le moral est en berne chez Twitter, dont les revenus publicitaires en France ont fondu de 80 % (la tendance est mondiale) suite au départ de nombreux annonceurs. Si Elon Musk est adepte d’une « économie de la post-vérité1 », les chiffres démontrent une forme de déroute, en grande partie provoquée par l’intéressé. Son achat de Twitter avait été rapidement suivi du licenciement de la moitié des employés, et les départs ne se sont pas arrêtés là. Selon diverses estimations, sur les 7 500 employés que comptait l’entreprise avant l’arrivée de Musk, il en resterait aujourd’hui moins de 2 000. Une force de travail très restreinte qui jette de sérieux doutes quant à sa capacité à gérer les problèmes techniques et la modération des contenus publiés. Souhaitant un changement radical de son réseau social vers une application qui « ferait tout », Elon Musk a également décidé de renommer Twitter en X, se rapprochant du nom de son entreprise spatiale SpaceX, préfigurant sans doute le regroupement de toutes les entreprises de Musk sous une unique bannière.

Chantre de la non-intervention, Elon Musk s’en remet à une gouvernance par les algorithmes : « Si certains se comportent mal et disent n’importe quoi, on les laissera s’exprimer, mais l’algorithme fera que rares sont ceux qui pourront les entendre. » Cette passion pour une gouvernance automatisée ne lui est pas propre et traverse tous les secteurs économiques et politiques. Selon les tenants de celle-ci, ce choix ne serait que la suite logique des avancées scientifiques depuis le xviie siècle. L’être humain étant soumis à ses émotions et faisant preuve d’irrationalité, il n’est plus jugé capable de prendre les « bonnes » décisions. L’application d’une gouvernance par algorithme aux réseaux sociaux, devenus des espaces publics dans le sens habermassien du terme, crée les conditions d’une automatisation des opinions. Ce faisant, les réseaux sociaux créent un nouveau « régime de vérité ».

L’humanité menacée

Mais le grand récit de Musk ne concerne pas tant Twitter que celui d’une humanité en danger. Menacée par l’intelligence artificielle (IA), l’espèce humaine n’aurait d’autre choix que d’opter pour le transhumanisme en s’implantant une puce dans le cerveau dans le but d’augmenter ses capacités et de pouvoir rivaliser avec l’IA. Fort heureusement, Elon Musk a développé une entreprise destinée à nous armer contre cette menace. Neuralink développe en effet des implants cérébraux d’interfaces directes neuronales et vient d’obtenir de la part de l’autorité sanitaire américaine, la Food and Drug Administration, l’autorisation de lancer une phase d’essais cliniques chez l’être humain.

Lui seul semble proposer un récit pour le futur.

Elon Musk voit loin. Sa force est de réussir à combler le manque de perspectives politiques actuelles : lui seul semble proposer un récit pour le futur. Fervent défenseur du « solutionnisme technologique », il fait rêver.

Ce discours d’une humanité menacée par les développements techniques est de plus en plus courant de la part des inventeurs mêmes de ces technologies, qui s’alarment dans des lettres ouvertes des risques éthiques posés par leurs propres produits. Opportunément, ces barons de la tech feignent l’inquiétude tout en se déresponsabilisant. Cette position rejoint la tradition d’un développement technique considéré comme inévitable et indépendant de la volonté humaine ou des choix citoyens. Jacques Ellul montrait déjà comment la technique, sacralisée par l’être humain, avait cessé d’être un moyen en vue d’une fin pour devenir une fin en soi2.

Musk vs Zuckerberg

Si le projet de Musk se veut à long terme, cela ne l’empêche pas de réagir en direct aux événements internationaux, distillant le doute et des sous-entendus aux accents souvent conspirationnistes. Dans le contexte des événements qui ont suivi la mort de Nahel à Nanterre à l’été 2023, Musk s’est par exemple demandé où les émeutiers s’étaient procuré leurs armes.

Ses nombreuses interventions sur l’actualité sont bien souvent teintées politiquement, comme lorsqu’il exhorte la population à faire des enfants, lui-même étant le père de dix enfants et considérant la baisse de la natalité comme un risque pour la survie même de l’espèce humaine – théorie démentie et souvent associée à la thèse complotiste du « grand remplacement ».

Quel que soit son projet final de sauvegarde de l’humain, Musk se retrouve aujourd’hui confronté au lancement de Threads, le nouveau réseau social de Meta, la maison mère de Facebook et Instagram, dont le principe reprend largement celui de Twitter, mais avec une force de frappe bien supérieure – l’application a réalisé le meilleur démarrage de l’histoire. Réagissant à cet affront, Musk s’est déclaré prêt à se mesurer à Mark Zuckerberg dans un combat d’arts martiaux mixtes (MMA).

Un homme indispensable

Il y a quelques années encore, Elon Musk représentait de manière presque unanime l’entrepreneur à succès visionnaire (voire sympathique). Aujourd’hui, il est le gourou de certains, le fer de lance d’une (extrême) droite décomplexée, mais est aussi honni par les autres. Il n’en reste pas moins un homme d’affaires qui cherche à avancer ses pions, de plus en plus politiques.

Désormais, il est devenu indispensable. S’inscrivant dans la tradition idéologique libertarienne d’un désengagement de l’État, Musk a réussi à occuper la place laissée vacante par l’État américain. Il est ainsi devenu, avec SpaceX, un fournisseur de premier ordre pour la NASA. En Ukraine, son réseau de satellites Starlink permet une connexion internet (quasi) permanente à l’armée ukrainienne. Jusqu’à la douche froide, lorsque Musk propose un « plan de paix » dans lequel la Crimée resterait russe et demande, en février 2023, à l’armée américaine de prendre le relais. Un accord est finalement conclu pour assurer le déploiement de Starlink en Ukraine aux frais du Pentagone. Jusqu’où ira Elon Musk ? Se voit-il président des États-Unis ? Interrogé à ce sujet, il a rétorqué que les pouvoirs du président américain sont trop limités. Pourtant, sans le soutien du gouvernement américain, il n’aurait accès ni aux financements clés ni aux marchés internationaux, et perdrait un client majeur de ses différentes entreprises.

Cet épisode témoigne de l’extraordinaire pouvoir concentré aujourd’hui entre les mains d’Elon Musk, y compris dans la conduite de la guerre. Musk et les autres géants de la tech sont devenus des acteurs géopolitiques majeurs et remettent en cause la souveraineté des États.

  • 1. Voir Asma Mhalla, « La doctrine Musk : techno-politique d’un géant technologique » [en ligne], Le Grand Continent, 18 octobre 2022.
  • 2. Voir Jacques Ellul, La Technique ou l’enjeu du siècle [1954], Paris, Economica, 2006.