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Symboles de la Justice (la balance et le glaive) ornant la frise du premier étage, palais du parlement de Bretagne, Rennes - Édouard Hue
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La perspective du procès de Salah Abdeslam

Au printemps 2016, après l’arrestation de Salah Abdeslam, Antoine Garapon s’interrogeait sur ce que l’on pouvait attendre de son procès à venir. Au-delà de l’éclairage des faits et de la possibilité pour les familles de regarder l’accusé en face, un tel procès pose la question du sens de la peine dans les sociétés démocratiques.

La nouvelle de l’arrestation, puis du transfèrement en France, de Salah Abdeslam a été accueillie avec un grand soulagement dans notre pays[1]. Comment expliquer ce sentiment ? Bien que sa présence puisse motiver de nouveaux attentats, les Français sont tout d’abord satisfaits de le savoir neutralisé et de marquer ainsi une victoire symbolique sur Daech.  Attendent-ils d’en savoir plus sur les faits ? La police a déjà mené un travail titanesque que l’on connaît en grande partie à travers la presse et on peut tout au plus espérer que l’accusé précisera quelques points. La justice va probablement en savoir plus sur cet individu, sur son parcours, ses motivations, la manière dont il s’est radicalisé, ce qui est décisif pour la lutte contre le terrorisme.

Ne misent-ils pas trop sur le procès ? Il est certains qu’il offrira aux familles des victimes la possibilité de regarder en face l’accusé, et l’on sait depuis le procès Barbie combien c’est important. On va passer du temps sur sa personnalité, son histoire ; il y aura des témoins de moralité (!). Les familles risquent toutefois de découvrir une personnalité médiocre et d’être déçues par un profil qu’elles n’attendaient pas. Mais justement, le procès est un moment de découverte d’un homme, pas d’un monstre. Songeons à des précédents célèbres comme Nuremberg quand les dignitaires nazis ont été confrontés à ce qu’ils avaient fait. Le procès humanise l’acte criminel ; il permettra aussi à l’accusé de comprendre ce qu’il a fait et de mesurer le mal causé aux victimes.

Le procès est, sauf imprévu, sans grand suspense : l’accusé sera condamné à une peine très longue. Mais faut-il la peine maximum ? Ne serait-ce pas montrer notre supériorité que de dire à la face du monde que l’on est capable de proportionner notre réaction ? Cela pose la question du sens de la peine : est-ce que l’on punit pour réprimer le criminel et donc pour venger la mémoire des victimes ? Depuis qu’on a renoncé à la peine de mort, on a définitivement tourné le dos à la vengeance. Le condamné devra bénéficier des remises de peines et d’un travail éducatif, par souci d’égalité devant la loi, mais aussi pour montrer que l’on ne répond pas au fanatisme par le fanatisme, que l’on ne tombe pas dans le piège que nous tendent les terroristes. Dans la récente condamnation de l’Etat norvégien pour traitements inhumains et dégradants à l’encontre du terroriste norvégien Breivik, l’État s’est-il ridiculisé ? Au contraire, il s’est grandi car il a donné la preuve d’une réelle indépendance de la justice et d’une égalité de tous devant la loi.

On peut croire que le procès de Salah Abdeslam constituera un épilogue et qu’il nous aidera à tourner la page, notamment les victimes qui pourront s’occuper un peu plus d’elles-mêmes,  l’âme apaisée, du moins on peut l’espérer.

Tout cela est vrai mais les raisons de ce soulagement sont plus profondes et liées à la nature du crime terroriste. Nous avons en effet à faire avec un terrorisme justicier. Ben Laden avait explicitement justifié l’attentat du 11 septembre par la volonté de rendre au bourreau la monnaie de sa pièce et de faire endurer au peuple américain la souffrance qu’endurent les musulmans[2]. Les auteurs des attentats de janvier 2015 à Paris, les frères Kouachi, ont prétendu quant à eux « venger le Prophète ». Ces assassinats étaient donc adossés à un récit de justice que l’on pourrait résumer comme suit : « le prophète a été insulté, il fallait le venger au nom de tous les musulmans du monde (ils ont d’ailleurs été applaudis par certains), nous avons fait notre devoir. » Ce sont donc deux théories de la justice qui s’affrontent : l’une, démocratique et ouverte, l’autre, appuyée sur une transcendance dont la violence est impitoyable (comme en attestent les exécutions, notamment celle des homosexuels précipités du haut des immeubles) et dont les références ne peuvent être partagées.

L’horreur suscitée par les attentats-suicides dans les sociétés démocratiques tient aussi au fait que le geste terroriste, un crime hors de proportion, interdit a priori tout mécanisme de justice rétributive. Ce crime marque une disproportion qui rend la justice impuissante. L’arrestation de Salah Abdeslam nous offre la possibilité de rendre justice, bien ou mal, et de ne pas laisser le dernier mot à la mort.  



[1] Ce texte reprend la chronique, « Le monde selon Antoine Garapon », du 8 mai 2016 sur France Culture.

[2] Voir Marcel Hénaff, « Terreur et vengeance. Une immense demande de reconnaissance », Esprit, mai 2016.

Antoine Garapon

Magistrat, juge pour enfants, il a fondé l'Institut des Hautes Etudes sur la Justice (IHEJ), où il observe les mutations de la place du droit dans nos sociétés. Il anime sur France culture une émission consacrée à la pensée juridique, « Le Bien commun ». Il a développé sous le même nom une collection d'ouvrages, aux éditions Michalon, qui permettent de présenter des auteurs qui, sans être…