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© Xavier Lambours / Moby Dick Films
© Xavier Lambours / Moby Dick Films
Flux d'actualités

Histoires d’histoires d’amour

Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait d’Emmanuel Mouret

septembre 2020

Conte sur les illusions et les incertitudes de l’amour, le film d'Emmanuel Mouret propose une morale amorale : il y a un plaisir de la légèreté et de la rêverie, même dans les discussions sérieuses.

Maxime (Niels Schneider) rend visite à son cousin François (Vincent Macaigne) dans sa belle maison de campagne du sud de la France ; celui-ci, absent, le laisse aux soins de son épouse Daphné (Camélia Jordana). Ils ne se connaissent pas, mais, puisqu’il faut bien parler, ils vont faire le récit de leurs histoires sentimentales. Et comme le dit d’emblée Daphné : « Moi, les histoires damour des autres, jadore ça. » Les promenades des deux interlocuteurs dans les montagnes embrumées ou les jardins cachés des environs sont entrecoupées des images illustrant leurs récits et accompagnées par des airs magnifiques, comme le Clair de lune de Debussy.

Les récits dans le récit se multiplient, jusqu’à trois niveaux qui se superposent, mais l’on ne s’y perd jamais. Ces discussions sont comme entre les voix intérieures de chacun, dans un monde où personne ne cacherait ses sentiments. Ainsi, dans une sincérité totale, les amants mettent leurs contradictions au jour, comme cette femme mariée qui dit vouloir une relation avec Maxime mais aussi ne pas en vouloir, tout en l’embrassant. Ou cette femme qui se dit sûre de ne pas avoir voulu aller plus loin avec un homme qu’elle désirait, puisque d’autres femmes le voulaient. Un amant trop aimant se fait arrêter net : « Si tu veux coucher avec moi, il faut vraiment que tu arrêtes de dire que tu maimes, sil te plaît » – c’est elle qui l’aimera, plus tard.

Ce sont souvent les mêmes qui reviennent et se croisent, passant successivement de l’occasion manquée à l’amant caché et au mari. On remet sans cesse à l’ouvrage ses sentiments, jusqu’à trahir ses relations, ou rester étrangement fidèle à celles que l’on n’arrive pourtant pas à établir. D’où la théorie mimétique qu’un personnage croit découvrir, alimentant les jeux croisés à l’infini : « Je désire le désir de lautre. ». Ce désir, qui se veut dans chaque relation exclusif, est pourtant tant de fois ouvert à une autre. Un personnage laisse échapper, face à la douleur d’une rupture : « Rien ne dure, il suffit dattendre. »

Dans ces récits croisés, il y a plusieurs films en un, chacun avec leur ambiance et leur morale. C’est un joli batifolage, dans des décors raffinés et accompagné par un piano léger. Dans ces contes pas très moraux, de gentils personnages étalent leurs doutes tout en agissant avec certitude. Mouret oscille entre un Woody Allen sans son sérieux existentiel et un Éric Rohmer avec plus d’humour et de légèreté, même s’il y a dans ce conte sentimental une profondeur que le cinéaste n’avait jamais montrée.

Ou plutôt, l’absurde vient souligner la gravité des pensées et leur décalage avec les désirs qui font agir. Les situations insensées sont autant de prétextes pour jouer à l’amour et en décortiquer les raisons – pour parler amoureusement d’amour. Ainsi, l’humour élégant Maxime : « Mes pensées moccupaient tellement que j’étais incapable de prendre du plaisir. Cependant, par courtoisie, je montrais tout le plaisir que je devais prendre. […] Il fallait quentre nous deux, tout semble impérieux. » Une musique classique souligne le doux ridicule de la situation. Dans ces variations sur l’amour, porté aux nues dans les discours, réduit à un léger plaisir dans les actes (celui du marivaudage, non du sexe que l’on ne voit jamais), il n’y a que des histoires impossibles : chacun rêve d’amour, mais ne trouve que tromperies, désirs contrariés ou excités par l’interdit, romances légères et fantasmes inassouvis.

Conte sur les illusions et les incertitudes de l’amour, le film de Mouret propose une morale amorale : il y a un plaisir de la légèreté et de la rêverie, même dans les discussions sérieuses. Un plaisir du récit et des jeux humains, un plaisir de cinéma en quelque sorte. Alors qu’un philosophe ennuyeux avertit qu’on confond l’amour avec le désir de posséder, la seule histoire d’amour du film consiste en un rejet radical de la possession : son protagoniste garde la vérité de l’amour pour lui, laissant la scène à la belle insignifiance du jeu.