Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Le président Obama annonce la nomination d’Alan Krueger à la tête du Conseil économique le 29 août 2011 © Chuck Kennedy
Le président Obama annonce la nomination d'Alan Krueger à la tête du Conseil économique le 29 août 2011 © Chuck Kennedy
Flux d'actualités

Alan B. Krueger (1960-2019), économiste du travail

Alan Krueger a montré que l’augmentation du salaire minimum ne génère pas forcément de contraction d’emploi, contrairement aux prédictions du modèle standard du marché du travail.

Disparu le 16 mars 2019, Alan Bennett Krueger a renouvelé avec brio notre compréhension du fonctionnement des marchés du travail, d’abord comme chercheur à l’université de Princeton, puis au sein de l’administration Clinton, en réformant leur réglementation comme économiste en chef au département du Travail des États-Unis. Pour sa « remarquable utilisation des expériences naturelles afin de tester les hypothèses standards », Alan Krueger a reçu avec David Card, en 2006, la plus prestigieuse distinction en économie du travail, le prix IZA[1].

Jusqu’aux années 1980, la littérature économique fait l’hypothèse que les marchés du travail sont plus ou moins fluides : les employeurs sont censés offrir des rémunérations compétitives avec le niveau des salaires du marché et les salariés sont supposés quitter les emplois les moins bien rémunérés. Compte tenu des possibilités de délocalisation des emplois ou de substitution du travail par du capital investi dans l’automatisation, toute hausse du salaire minimum renchérissant le coût du travail est alors susceptible, selon la théorie, de se traduire par un niveau d’emploi plus faible. Cette construction théorique constitue alors le vade-mecum des économistes pour élaborer des recommandations de politique publique sur l’emploi, notamment celles concernant le salaire minimum. Pour autant, ces hypothèses de compétitivité et de mobilité sur les marchés du travail sont-elles empiriquement vérifiées ?

Dans la foulée de sa thèse soutenue à Harvard en 1987, Alan Krueger s’attaque aux facteurs expliquant la rémunération des salariés. Une lecture attentive des sections méthodologiques des revues médicales le convainc que l’économie peut répondre de façon scientifique à ce type de question par l’analyse d’expériences naturelles[2]. Résultant de modalités exogènes d’une politique publique qui s’applique de manière différenciée au sein d’un même espace économique, les expériences naturelles répartissent les individus de manière indépendante et aléatoire entre un groupe « traité », subissant à des degrés divers les effets de cette politique publique, et un groupe « de contrôle », exempté de ses conséquences, à l’instar des méthodologies statistiques utilisées dans les essais cliniques pour démontrer l’efficacité curative d’un traitement médical.

Sur la base d’une étude empirique entreprise au début de la décennie 1990, Alan Krueger va alors montrer, avec David Card et Laurence Katz, que l’augmentation du salaire minimum ne génère pas forcément de contraction d’emploi, contrairement aux prédictions du modèle standard du marché du travail[3]. Durant les années 1980, les hausses fédérales du salaire minimum aux États-Unis sont trop faibles et pas assez fréquentes pour compenser les effets de l’inflation. Certains États de l’Union réagissent en augmentant leur propre salaire minimum, créant ainsi cette expérience naturelle recherchée par Krueger et ses comparses. Aussi ont-ils pu déduire les effets de l’augmentation du minimum salarial sur la situation de l’emploi dans la restauration rapide au New Jersey en 1992, en les comparant avec la situation en Pennsylvanie voisine qui n’avait alors procédé à aucune revalorisation complémentaire. Leur analyse, utilisant la méthode des doubles différences, ne permet pas de détecter d’éventuel effet négatif sur le niveau d’emploi. Même si l’interprétation de ces résultats en faveur du rejet de l’hypothèse de fluidité des marchés du travail a alimenté bien des controverses, leur publication a eu un effet indéniable. Vulgarisée par un livre intitulé Myth and Measurement[4], cette recherche a considérablement encouragé les approches hétérodoxes des marchés du travail : les économistes admettent désormais que ce type de marchés puisse ne pas être « fluide », soit parce qu’il est trop coûteux pour un salarié de changer d’emploi dans certaines situations, soit parce que certains marchés sont dominés par des firmes coalisées pour limiter les hausses de salaire.

Fort de ce succès, Alan Krueger a étendu cette approche à d’autres domaines tels que l’éducation, la santé ou l’environnement, par maintes contributions qui ont consolidé sa réputation scientifique. Son ouvrage, Education Matters[5], revisitant les recherches sur les externalités positives des investissements dans la formation, constitue un plaidoyer en faveur de mesures ciblant les enfants issus des familles les plus démunies. Cependant, dans Inequality in America, coécrit avec James Heckmann[6], il souligne que l’éducation ne peut être l’unique levier d’une politique de lutte contre les inégalités qui prétendrait à l’optimalité. Plus récemment, il s’est interrogé sur les racines du terrorisme en montrant que, contrairement aux idées reçues selon lesquelles les terroristes seraient peu éduqués et viendraient de milieux défavorisés, ils ont le plus souvent effectué des études supérieures et appartiennent à la classe moyenne[7]. Enfin, ayant contribué avec Daniel Kahneman à l’émergence du concept de bien-être subjectif[8], Alan Krueger a légitimé par ses recherches les enquêtes et indicateurs nationaux mesurant la qualité de vie.

Personnalité courtoise, Alan Krueger ne prisait guère l’arène politico-médiatique. Cependant, appelé en 2009 comme adjoint à la politique économique par Timothy Geithner, secrétaire d’État au Trésor, puis en 2011 nommé par Barack Obama pour diriger le Conseil économique de la Maison-Blanche, il s’avéra un communicant émérite, mettant ses talents de pédagogue au service de l’administration américaine durant la récession économique issue de la crise des subprimes. Contributeur régulier aux colonnes du New York Times, il est intervenu généreusement dans le débat public pour expliquer à ses concitoyens l’objectif des recherches effectuées par ses confrères économistes et vulgariser les résultats de leurs travaux.

Peu d’universitaires peuvent se flatter d’avoir provoqué une reformulation des paradigmes de leur discipline tout en influençant de manière significative la conception des politiques publiques mises en œuvre par les gouvernements. In fine, l’ambition intellectuelle de ce natif du New Jersey aux origines modestes a été de renouveler les concepts de sa discipline pour mieux rendre compte de la fabrique des réalités économiques : infatigable pourfendeur d’idées reçues, Alan Krueger occupe une place particulière au panthéon des économistes.

 

[1] Institut de recherche pour l’avenir du travail, www.iza.org.

[2] www.ipp.eu/methodes/le-recours-aux-experiences-naturelles.

[3] David Card, Lawrence F. Katz et Alan B. Krueger, “An evaluation of recent evidence on the employment effects of minimum and subminimum wages”, NBER Working Paper, n° 4528, novembre 1993.

[4] Alan B. Krueger, Myth and Measurement: The New Economics of the Minimum Wage, Princeton, Princeton University Press, 1995.

[5] Alan B. Krueger, Education Matters: Selected Essays, Cheltenham, Edward Elgar, 2001.

[6] Alan B. Krueger et James Heckmann, Inequality in America: What Role for Human Capital Policies?, Cambridge, MIT Press, 2003.

[7] Alan B. Krueger, What Makes a Terrorist: Economics and the Roots of Terrorism, Princeton, Princeton University Press, 2007.

[8] Daniel Kahneman et Alan B. Krueger, “Developments in the Measurement of Subjective Well-Being”, Journal of Economic Perspectives, 20(1), mars 2006.