Renaissance du cinéma corse
La Corse devient enfin un sujet filmique sans que sa représentation ne se fonde sur des stéréotypes. En témoignent notamment Le Royaume de Julien Colonna et Borgo de Stéphane Demoustier.
Quarante-deux ans après l’adoption d’un premier statut de la Corse, neuf ans après la victoire d’une majorité associant autonomistes et indépendantistes au conseil régional, la Corse devient enfin un sujet filmique plutôt qu’un objet. Sa représentation ne se fonde plus sur des tropes et des clichés, ceux associant sa population à la criminalité mafieuse ou au milieu de la nuit. Comme un symbole, la décennie passée, qui s’était ouverte en mars 2013 par la diffusion sur Canal+ des Anonymes - Ùn’ pienghjite micca, où Pierre Schoeller interrogeait l’enquête sur l’assassinat du préfet Claude Érignac, a vu émerger de nombreux cinéastes, acteurs et techniciens voulant montrer eux-mêmes leur île, en dépasser les préconceptions tout en sachant représenter ses côtés obscurs.
Cette nouvelle vague corse semble répondre au malentendu entre le cinéma français et cette île au cours des années 2000. L’exemple de Jean-Pierre Jeunet, ayant transformé un personnage de poilu lâche marseillais en Corse dans Un long dimanche de fiançailles (2004), avait choqué les insulaires attachés au passé militaire de ses habitants. Parallèlement, la langue corse ne s’était jusqu’à récemment faite entendre au long cours que dans Un Prophète (Jacques Audiard, 2009), dans un univers carcéral où elle jouait, pour les détenus que côtoyait le héros, le rôle d’un dialecte de distinction et de dissimulation, cependant que le parrain corse servant de mentor se voyait interprété par Niels Arestrup, sans aucun lien avec cette région (ce qui rajoute à son génie d’acteur). Désormais, les cinéastes, acteurs et techniciens corses se saisissent de leur territoire et de ses histoires, interrogent ses ombres et magnifient ses paysages, mélangent le corse et le français, et le public les suit. Sur la question linguistique, la réussite thématique et formelle d’I Comete (Pascal Tagnati, 2022), longue fiction suivant un village et ses habitants le temps d’un été, aura été de proposer un film choral presque entièrement en corse, montrant comment cette langue, associée, parfois par erreur, à l’autonomisme et l’indépendantisme, est pratiquée par toutes les générations, et aussi par des Corses plus récemment arrivés sur l’île. Il s’agit, au fond, de ne pas réduire la Corse à un folklore, mais de l’utiliser comme terrain et sujet pour tous les genres cinématographiques, comme n’importe quel autre territoire.
Ainsi de Julien Colonna dans Le Royaume (2024), qui parvient à maintenir la salle en tension pendant toute sa durée, la faisant alterner entre empathie et chocs. Si le scénario semble reproduire, dans les premières scènes, des tropes associés à la société corse et à son milieu criminel (sens de l’honneur et du secret, concision, protection des proches et clientélisme), le réalisateur parvient à intriguer en centrant son film sur une relation père-fille et en montrant son personnage de père autant comme un être aimant que comme un calculateur froid capable de violences. Ainsi, le régime émotionnel du film, entre suspension d’incrédulité grâce aux émotions et retour soudain vers une loi du talion et un enfoncement dans les règlements de compte, affecte les spectateurs en leur demandant à la fois de croire en ces personnages et de se souvenir de leurs mauvaises parts. Une telle subtilité surprend dans le cinéma actuel, surtout devant le traitement de l’héroïne qui ne se trouve pas épargnée par les bouleversements, y compris moraux, du temps de l’intrigue. Anthony Morganti, que l’on retrouve dans le rôle primordial d’un prisonnier dans Borgo (2023) de Stéphane Demoustier, se distingue ici dans un second rôle, tout comme Saveriu Santucci dont les spectateurs peinent à croire, devant la capacité à incarner violence et bienveillance, à réciter une tirade ou à nuancer son laconisme, qu’il s’agit de son premier rôle.
Symbole d’une Corse à la fois affirmée et territoire comme un autre du cinéma français, la carrière de Thierry de Peretti se déroule tout autant sur son île natale que sur le continent. S’il a proposé, dans Une Vie violente (2017), une réflexion sur l’engagement indépendantiste de gauche dans les années 1990 et l’impossible affirmation d’un tel courant face aux clientélismes et criminels locaux, Enquête sur un scandale d’État (2022) signe le refus de se cantonner à un cinéma régionaliste. Le cinéaste y retrouve l’étude de la radicalité et de l’engagement jusqu’à la perte de contrôle qu’explore son premier film, son intérêt pour les jeunes gens incarnant leurs croyances jusqu’à s’y perdre. Son retour prochain en Corse pour À son image promet le portrait de cette société à travers la vie d’une photographe dans les années 1990 ; et pourtant de Peretti figure bien parmi les meilleurs cinéastes français actuels, sans qu’il faille le séparer de son pays ou le mettre à part dans l’industrie cinématographique.
Seul film de cet ensemble récent à être réalisé par un cinéaste non corse et à compter, hormis le jeune Louis Memmi qui impressionne le regard en mélangeant voix et physique juvéniles et maturité du jeu et de la diction, une distribution non insulaire, Borgo n’a d’ailleurs que partiellement été tourné en Corse, les scènes de prison étant filmées dans une maison d’arrêt désaffectée à Compiègne. Inspirée de l’histoire réelle d’une surveillante pénitentiaire dont le procès pour complicité dans un assassinat s’est déroulé peu après la sortie du film, l’œuvre repose sur la confrontation entre trois institutions : la prison – ici administrée par des personnels extérieurs à l’île et souvent féminins, devant gérer des détenus locaux et masculins –, le milieu – tout reposant ici sur des sous-entendus et des formules de type personne ne nous oublie et on n’oublie personne – et la Corse – scènes critiques mais notables pour une fiction filmée à Ajaccio sur le mauvais accueil réservé à un couple de minorités ethniques ou sur les prisonniers corses demandant des faveurs ou un régime spécial, puisque la Corse, il faut l’aimer. Hafsia Herzi porte cette tension et sert de support aux interrogations des spectateurs : arrivée de région parisienne, elle doit incarner l’administration pénitentiaire et ses règles, et maintenir le droit dans une micro-société carcérale au sein d’une micro-société insulaire. Borgo fonctionne ainsi car sa mise en scène et son scénario interrogent l’enfermement autant dans la prison qu’à l’extérieur : l’héroïne se retrouve peu à peu aussi privée de liberté de mouvement que ses détenus, son cercle social se réduisant au sein de l’île, jusqu’aux compromissions finales. Le film ne fonctionnerait pas de la même manière dans une autre région, et tout le talent de Stéphane Demoustier tient en sa capacité de livrer un tel récit en tant que non résident, non familier de ce territoire. Ce qui démontre l’universalité de la Corse comme décor et sujet, malgré les réussites indéniables des artistes de l’île dans la dernière décennie, le dépassement des clichés entretenus sur ses habitants par ces créateurs, l’invention de nouveaux imaginaires, y compris dans le genre policier, à partir de son passé récent.