Une armée d’adultes. À l’écoute de Judith Godrèche
Le témoignage de Judith Godrèche ouvre un espace d’écoute et de parole sur la place des actrices dans notre société au regard des dominations et des violences sexistes et sexuelles. Il nous engage aussi à demander que la justice soit à la hauteur, pour que les médias ne constituent pas le seul tribunal pour ces prédateurs.
Jeudi 8 février 2023, dans un entretien historique avec Sonia Devillers sur France Inter, Judith Godrèche a décrit ce qu’elle a vécu à quatorze ans, qui a fait l’objet d’une plainte pour viol sur mineur à l’encontre de Benoît Jacquot. Depuis, elle a parlé aussi devant l’Académie des Césars et devant le Sénat, réclamant l’ouverture d’une commission d’enquête sur les violences sexistes et sexuelles dans le milieu du cinéma, ce que d’aucuns appellent le « #MeToo français ». Bien sûr, le rôle des médias dans ce moment du débat national interroge, en particulier quand ils prétendent suppléer à une justice défaillante, lente et qui n’entend pas toutes les plaignantes au même rythme, creusant les inégalités entre les femmes qui sont déjà au cœur des agressions (les femmes ne sont pas égales face aux prédateurs sur un plateau de tournage, comme partout ailleurs). Mais cet entretien entre Judith Godrèche et Sonia Devillers montre aussi ce que peuvent les médias : libérer une parole et une écoute, sur un plateau de radio et dans la société. Car, dans cet entretien, la journaliste accouche d’une parole infiniment douloureuse, et fait ce lien – qu’il nous faut toutes et tous faire désormais – entre notre cinéphilie, la construction du mythe si français de l’auteur au cinéma et la sexualisation de très jeunes filles, ainsi que l’emprise exercée sur elles, pour réexaminer nos perceptions d’hier et exprimer nos attentes d’aujourd’hui.
Le public a découvert Judith Godrèche dans La Désenchantée (Benoît Jacquot, 1990) ; elle avait 14 ans. Et, sous le regard de tout le gratin du cinéma d’auteur, elle devenait la « petite femme » du cinéaste de quarante et un ans, « son enfant femme ». Ensemble, Judith Godrèche et Sonia Devillers ont décrypté, dans ce moment de radio d’une exceptionnelle intensité, ce qu’il a fallu de solitude, de silence de toute une société autour d’elle, pour que les sévices subis restent enfouis si longtemps. S’entraidant et se soutenant dans la parole, les deux femmes ont offert un magnifique exemple de ce que peut faire, parfois, le « peuple des femmes1 ». Elles ont regardé avec lucidité, intransigeance et tendresse l’enfant que fut Judith Godrèche, encensée par le réalisateur tout puissant, qui a fait d’elle tout à la fois son amante et une actrice. Judith Godrèche a raconté comment Benoît Jacquot venait la chercher à la sortie du collège, l’emmenait avec lui aux dîners, en festivals et, très vite, l’a dominée, humiliée, frappée, enfermée. Elle a évoqué sans faiblir mais d’une voix étranglée ce quadragénaire fasciné par les (très) jeunes filles, son besoin de les contrôler, les chosifier, ses habitudes et les multiples règles qu’il lui imposait lorsqu’ils vivaient ensemble (avocat au déjeuner, salade de riz une fois par mois…). La manière dont il a pris le pouvoir sur elle pour en abuser. Sans aucun désir, aucun consentement, jamais. Puis, elle a évoqué les abus de Jacques Doillon, sur le tournage de La Fille de quinze ans (1989), qu’elle accuse de viol.
Quand elle a réussi à mettre un terme à son supplice, Judith Godrèche s’est exilée pendant trente ans aux États-Unis. À Los Angeles, elle a eu une fille, qui a eu 14 ans en 2019, et a progressivement trouvé la force d’affronter ce traumatisme. Et parler. Sa parole produit une déflagration salutaire, car elle appelle un examen de conscience collectif. Très tôt dans l’entretien, Judith Godrèche le dit : « Pour résister à cela, il aurait fallu une armée d’adultes. » En lieu et place de cette armée protectrice, garante des droits d’enfant, rempart contre leur abus, elle a rencontré des hommes et des femmes qui étaient fascinés par l’auteur Benoît Jacquot, ainsi que par l’amour libre et nécessairement transgressif qu’ils incarnaient. Des adultes dont le silence aujourd’hui est assourdissant : Philippe Carcassonne, producteur de La Désenchantée, Isabelle de la Patellière, agente de Benoît Jacquot, Serge Toubiana, directeur de la rédaction des Cahiers du cinéma, parmi d’autres. Il importe de mesurer la force de cet entretien si nous voulons progresser collectivement, comprendre pourquoi hier nous n’avons pas été, et à quelles conditions nous pouvons devenir cette armée d’adultes.
C’est d’autant plus important que celle qui parle est une actrice. De nouveau, la voix des femmes abusées est celle d’une actrice qui se dresse et témoigne de l’extrême vulnérabilité dans laquelle son métier, qui la soumet au regard du metteur en scène et du public, l’a placée. Le témoignage de Judith Godrèche renvoie à la place des actrices dans notre société au regard des dominations et des violences sexistes et sexuelles : surexposées dans une industrie soumise au diktat scopique (comme l’a montré Laura Mulvey dès les années 19702), sur-fragilisées, réceptacles de toutes les impasses et violences des rapports hommes-femmes. Et, il faut le rappeler, inégales entre elles face aux violences sexistes et sexuelles. Les actrices sont tout à la fois sur-entendues, aux avant-postes des dénonciations de #MeToo qui ont touché, après le cinéma, toutes les sphères sociales. Pour cette raison, il était si joyeux de voir évoluer les actrices féministes de Les filles vont bien (Itsaso Arana, 2023), petite pépite du cinéma espagnol sur les écrans en fin d’année 2023. Dans ce conte de fées, une poignée de comédiennes se retirent à la campagne pour répéter ensemble une pièce de théâtre ; occasion de s’écouter, s’entraider et se demander aussi souvent que nécessaire, comment ça va même quand ça va mal. Cela faisait du bien de les voir, car ces femmes exemplaires, observées avec chaleur par Itsaso Arana, engageaient au cœur de leur jeu une capacité de soin et de solidarité exemplaire. En écoutant l’échange entre Judith Godrèche et Sonia Devillers, on repense à cette force des femmes ensemble, comme celle des actrices américaines lors du procès Weinstein (auquel Judith Godrèche a participé en tant que plaignante).
À l’aune de cette solidarité, il nous faut aujourd’hui regarder en face cette époque du cinéma français ; « la ruée de cinéastes vers ce que Benoît Jacquot nommera une poignée d’années plus tard la “chair fraîche” dans certaines de ses interviews », que dénonce si justement Anne Diatkine (Libération, 8 février 2024). Les années 1980 ont vu la découverte d’actrices très jeunes au centre de films d’auteurs : Sandrine Bonnaire, 16 ans dans À nos amours (1983) de Maurice Pialat, Charlotte Gainsbourg, 14 ans dans L’Effrontée (1985) de Claude Miller, Vanessa Paradis, 17 ans dans Noce Blanches (1989) de Jean-Claude Brisseau. Le cinéma d’auteur avait le goût de la sexualisation des fillettes ; ce que Catherine Breillat a pointé dès son premier film, Une vraie jeune fille(1975), puis dans 36 Fillette (1988). Ces actrices « nubiles » seraient l’invention d’une décennie à certains égards viriliste et misogyne du cinéma français. Il reste beaucoup à faire pour en comprendre l’histoire. Nous nous en relevons à peine. D’où le fracas, ou la résonnance, des propos de Judith Godrèche. Ils font écho à l’éclat de voix de Adèle Haenel, quittant la cérémonie des Césars à l’annonce du prix du meilleur réalisateur décerné à Roman Polanski : « Bravo la pédophilie ! », en 2020. Ce geste avait divisé. On reprochait à l’actrice – déjà, ce reproche si souvent adressé aux femmes – son ingratitude. Comme si les femmes, en particulièrement les actrices, avaient une dette éternelle vis-à-vis de ceux qui les regardent. Comme s’il leur fallait être dociles, reconnaissantes et silencieuses si possible, en raison de ce qu’elles sont sous leurs yeux. Souvenons-nous que la célèbre cantatrice de Gaslight (George Cukor, 1944), victime de féminicide, était actrice et chanteuse d’opéra, et que cette conquête de la voix des femmes fut l’un des grands sujets du mélodrame hollywoodien. Les mélodrames et leurs lecteurs (de Molly Haskell à Stanley Cavell) savent que les larmes des actrices ont longtemps coulé dans le désert, leurs protestations sont longtemps restées lettre morte3. Le temps que se libère notre écoute.
Certains disent que Judith Godrèche avait déjà parlé depuis longtemps : dans son roman écrit à 22 ans, d’abord (Point de côté, 1994) et récemment dans sa série (Icon of French Cinema, sur Arte). Elle avait livré par à-coups, dans des fictions, des récits déplacés de sa propre histoire, sans encore dire « je » ni nommer Benoît Jacquot. Certes. Mais l’entretien radiophonique, et avant lui de l’enquête publiée dans Le Monde quelques jours plus tôt, ont fait événement. Un drame en deux actes, avec pour personnage central, aux côtés de la plaignante, une certaine idée du service public de l’information dont la mission est de constituer, instituer l’information comme telle autant que la recueillir. C’est tout à l’honneur du Monde et de Radio France, d’avoir su créer l’espace d’écoute et de parole permettant à cette information d’éclore, et à nous tous de nous trouver interrogés par ces faits dévoilés et réfléchis comme ils l’ont été. Depuis plusieurs semaines, au café, sur les réseaux sociaux, entre collègues, avec nos étudiants, on converse, on commente, on s’interroge. Un espace de débat démocratique s’est ouvert, en lieu et place du silence des adultes fascinés, interdits, que rencontra Judith Godrèche naguère.
La force de cet entretien tient à l’ouverture de cet espace d’écoute et de parole. Dans les interstices des échanges entre les deux cinquantenaires s’est glissée une solidarité, une empathie, qui en fait un entretien exceptionnel. Sonia Devillers y est pleinement engagée, actrice des rebonds de la parole qu’elle suscite, impliquée comme jamais – ou peut-être comme elle avait déjà su l’être pour restituer dans un livre bouleversant, Les Exportés (Flammarion, 2022), l’histoire de sa famille juive roumaine, et comme elle de milliers de juifs dont le départ vers l’Ouest a été monnayé, des années 1950 jusqu’à la chute de Ceaușescu. Elle ne laisse à aucun moment s’installer une fausse distance avec Judith Godrèche ; distance que d’autres journalistes auraient ménagée pour préserver la fameuse présomption d’innocence. Pour faire éclater la parole de son interlocutrice, Sonia Devillers comprend d’instinct qu’elle doit être pleinement à ses côtés ; que sa juste place est là. Quitte à intervenir pleinement dans le témoignage qu’elle recueille aussi. Ainsi quand Judith Godrèche hésite à répondre à ses questions concernant les agissements de Jacques Doillon, désolée pour sa fille Lou Doillon qu’elle aime beaucoup… Sonia Devillers l’interrompt : « De toutes façons, ça ne fait plaisir à personne de remuer ces atrocités. » Peu après, Judith Godrèche évoque les nombreuses lettres reçues de jeunes filles qui se sont enfermées dans des relations avec des adultes quand elles avaient quatorze, quinze ans, car elles avaient trouvé en Judith Godrèche un modèle, ou encore les victimes ultérieures de Benoît Jacquot (accusé également par Isild Le Besco). Sa voix se casse, elle peine à reprendre son souffle. Semble pour la première fois au bord de s’effondrer. Et Sonia Devillers de prendre la parole, dans cet entretien décidément hors norme, le temps d’une respiration profonde pour l’actrice : « Vous vous en voulez d’avoir été une petite fille de 14 ans qui rendait beau un amour avec un adulte de 40 ans. Mais ça n’était pas vous. Vous aviez 14 ans et vous avez été enfermée… », dit-elle d’une voix douce, empathique et claire. Alors Judith Godrèche reprend, explique le système de prédation mis en place par Benoît Jacquot, la haine des femmes sous couvert d’amour des très jeunes filles. Elle se relève et déploie ses grands bras pour se rappeler de moments où elle a elle-même véhiculé ses discours, en ventriloque de son amant. Les deux femmes montrent comment la parole a besoin d’accueil pour se déployer, comment deux femmes peuvent s’accoucher l’une l’autre, et produire ensemble cette assertion très forte et puissante qui se lit dans les gestes déployés de Judith Godrèche en cette fin d’entretien (entretien filmé et retransmis sur le site de France Inter) : des gestes et des paroles de dénonciation et de pensée tout à la fois, qui transforment ceux qui les voient.
Sonia Devillers et Judith Godrèche ont fait de nous des tiers et des adultes, capables par leur écoute de faire résonner ce dialogue dans la société ; nous enjoignant de déployer autour de nous, dans les écoles (de cinéma, entre autres, comme celle où j’enseigne) cet espace d’écoute et de parole. Une très belle photo a circulé dans les réseaux sociaux le soir de la diffusion de cet entretien. Une photo qu’entre amies, collègues, nous sommes nombreuses à nous être transmises. Photo de l’instant d’après. Quand l’entretien s’est achevé, Sonia Devillers et Judith Godrèche sont tombées dans les bras l’une de l’autre. Cette étreinte est la réponse que nous aimerions partager avec elles : vous serrer dans nos bras, chère Judith Godrèche. Vous n’êtes plus seule. Vous avez passé le mur de cette solitude dans laquelle l’abus vous a enfermée. Votre libération nous concerne toutes et tous. Ensemble, il nous faut aujourd’hui, comme me l’a rappelé Fabienne Brugère, demander que la justice soit à la hauteur, pour que les médias ne constituent pas le seul tribunal pour ces prédateurs.
- 1. Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc, Le Peuple des femmes. Un tour du monde féministe, Paris, Flammarion, 2022.
- 2. Laura Mulvey, « Plaisir visuel et cinéma narratif » [1975], dans Au-delà du plaisir visuel. Féminisme, énigmes, cinéphilie, trad. par Florent Lahache et Marlène Monteiro, édition de Teresa Castro et Clara Schulmann, Paris, Mimesis, coll. « Formes filmiques », 2017.
- 3. Voir Molly Haskell, From Reverence to Rape: The Treatment of Women in the Movies [1974], préface de Manohla Dargis, Chicago, The University of Chicago Press, 2016 ; et Stanley Cavell, La protestation des larmes. Le mélodrame de la femme inconnue [1996], trad. par Pauline Soulat, Nantes, Capricci, coll. « Cinéma », 2012.