Photo : Dean Hergert
Flux d'actualités

La nostalgie du monde d’hier

Les incertitudes de la période de confinement sont propices à la nostalgie, mais faut-il vraiment regretter le monde d'avant ?  

En pleine crise du coronavirus, nombreux sont ceux qui s’interrogent. Saurons-nous tirer les leçons de cette pandémie planétaire ? Le monde de demain sera-t-il différent ? Les dysfonctionnements sociétaux mis en évidence aujourd’hui seront-ils corrigés ou retomberons-nous dans les travers d’hier ? Ces questions m’ont donné envie de relire Le monde d’hier[1], écrit par Stephan Zweig en pleine Seconde Guerre mondiale, dans son exil brésilien. Il y revient sur le déclin de l’empire austro-hongrois et l’avènement du nazisme. De cet immense livre, je retiens deux aspects.

Le premier est son constat de la fin de l’empire et de la vie qu’on y menait. « Mon père, mon grand-père, qu’ont-ils vu ? Toute leur vie se passait dans l’uniformité. Une vie unique du commencement à la fin, sans élévations, sans chutes, sans ébranlements et sans périls, une vie avec de légères tensions, des passages insensibles ; d’un même rythme paisible et nonchalants, le flot du temps les portait du berceau à la tombe. Une guerre éclatait bien quelque part (…), elle se déroulait loin des frontières, on n’entendait pas le bruit des canons, au bout de six mois elle était éteinte, oubliée, elle n’était plus qu’une page d’histoire desséchée, et l’ancienne vie reprenait, toujours la même. »[2]

Sa seconde réflexion est tragique. Zweig montre combien la bourgeoisie viennoise s’est refusée à prendre le nazisme au sérieux, comment ses exactions sont passées sous silence tant que celles-ci ne les touchent pas directement. Un mauvais moment à passer, pensent-ils, ensuite tout redeviendra comme avant.

Il faut se garder de raccourcis facile en comparant une crise sanitaire à la montée des fascismes dans les années 1930. Cependant, à observer nombre de réactions face à la pandémie, on est frappé par la nostalgie du monde d’hier. Il est vrai que l’on peut regretter l’époque précédente, celle où l’on vivait apparemment bien, endimanché dans nos petites querelles franco-françaises, avec une vague inquiétude écologique et une modeste conscience des inégalités, mais où l’on pouvait se dire : n’en a-t-il pas toujours été ainsi… ?

Cet univers étroit, on le retrouve dans l’impossibilité d’individus et de groupes à se comporter autrement en ces temps contaminés. Les exemples sont légion : des pressions de la FNSEA pour exiger et obtenir dans 25 départements – dont tous les départements bretons – des zones de protection pour l’usage des pesticides, aux partis politiques incapables de réviser le logiciel de leur soutien ou de leur opposition, en passant par l’appel à la grève de la CGT dans les services publics ou la volonté de ceux qui rêvent d’un nouveau procès de Riom et souhaitent traîner des ministres devant la Haute Cour. Dans ce pays de soixante-sept millions d’habitants, on découvre qu’il y a qu’il y quasiment autant de virologues, mais aussi nombre de clones de Robespierre. Quand toute l’énergie devrait être tournée vers le respect du confinement, sa sortie et l’invention de demain, ce « long dimanche » n’est qu’une parenthèse où beaucoup affûtent leurs armes pour, à nouveau, faire leur marché et continuer leurs querelles.

Le « nouveau monde » commencerait si l’on sortait de la rancœur et de la fureur pour se réjouir de ce qu’une crise produit de positif. Il serait simplement juste de mettre en exergue l’extraordinaire plasticité des hôpitaux et du système de santé, qui résiste à la pression incroyable de la maladie, les innombrables initiatives de solidarité, le courage des citoyens pour respecter le confinement, malgré, souvent, des conditions de logement très difficiles. On n’a pas affaire à des héros, mais à des « gens » qui font ce qu’ils ont à faire, et pour lesquels le plus surprenant serait qu’ils ne le fassent pas.

Le monde de Stefan Zweig n’a pas voulu voir le danger que représentait Hitler : c’était « un mouvement qui devait inévitablement s’effondrer de lui-même le lendemain ou le surlendemain[3] ». La crise du Covid-19 peut certes être lue ainsi : tout reprendra comme avant. Les plus pessimistes se résolvent à penser que, devant la puissance du capitalisme financier et la propension des humains à reproduire les mêmes perversions, nous irons de catastrophe en catastrophe. Il est vrai que l’on voit mal les pouvoirs actuels changer d’orientation. Il y aura des inflexions, circonstances obligent, mais pas de changement de trajectoire. Par exemple si, tirant les leçons d’une alerte écologique majeure, notre Président indiquait que désormais toutes les décisions devraient être prises à l’aune de l’impératif de sauvegarde de la planète, on pourrait se prendre à espérer, mais le mot « écologie » fait-il vraiment partie de son vocabulaire ? La manne financière qui va être, pour de bonnes raisons, distribuée aux entreprises, sera-t-elle soumise à des règles strictes et contrôlées de protection de l’environnement ? Nos concitoyens se détourneront-t-ils d’Amazon et des voitures SUV ? Rien n’est moins sûr tant, individuellement et collectivement, on voudrait retrouver les avantages ou les facilités perdus.

Zweig écrit Le monde d’hier un an avant de se suicider, par désespoir devant un univers détruit sans retour : il ne croyait pas qu’après le cataclysme de la Seconde Guerre mondiale, un monde nouveau se lèverait. Devant la menace de mort de la crise écologique que le virus révèle, il nous reste l’espoir que les nouvelles générations trouveront l’énergie intellectuelle et spirituelle, en bousculant les modes de vie, d’obliger les politiques à envisager autrement l’avenir économique et social. C’est loin d’être acquis. Affaibli par la crise des Gilets jaunes, par une gestion calamiteuse de la réforme des retraites et une communication qui ne passe pas, Emmanuel Macron joue gros, et nous avec lui. Car les tentations populistes sont plus aigües que jamais, attisées par la haine des réseaux sociaux qui fait de beaucoup des procureurs aux petits pieds. La période qui s’ouvre est dangereuse pour la démocratie. La vigilance et l’esprit de résistance sont plus que jamais de mise. Le sous-titre de l’ouvrage de Zweig est Souvenirs d’un européen. On veut croire que l’Europe sortira du Covid-19 autrement que sous la forme d’une nostalgie.

 

Notes

[1] Le Monde d’hier. Souvenirs d’un européen, Belfond,1982.

[2] Id., p. 11.

[3] Id., p. 419.