Source :  https://palaisdetokyo.com/exposition/ma-pensee-serielle/
Source : https://palaisdetokyo.com/exposition/ma-pensee-serielle/

Régression violente

Les actes de vandalisme commis sur des œuvres d’art, comme récemment celle de Miriam Cahn, témoignent d’une forme de régression narcissique au sein de nos sociétés démocratiques. Certains, convaincus de détenir la vérité, se donnent le droit de l’imposer de manière violente. Pour éviter l’affrontement de vérités indiscutables, il faut rétablir un sens collectif du bien commun.


Le 7 mai 2023, un ancien élu municipal du Front national a vandalisé l’une des peintures de Miriam Cahn exposée au Palais de Tokyo. Cette œuvre, intitulée Fuck Abstraction!, a été créée par l’artiste suisse après qu’ont été connues les atrocités commises par l’armée russe à Boutcha, près de Kiev, entre le 27 février et le 31 mars 2022, comme une protestation contre ces crimes et en particulier contre l’usage de la sexualité comme moyen de domination et de déshumanisation. Le titre dit la tentative de Miriam Cahn de faire éprouver au spectateur la matérialité des faits, mais aussi leur puissance symbolique, pour susciter la révulsion et la condamnation. En parler de manière abstraite et distante, sans en être atteint, lui paraît insupportable. On peut bien sûr discuter de la fonction de distance que mettent les mots et considérer que la pétition de l’artiste selon laquelle « la colère est un excellent moteur pour l’art » n’est pas sans ambiguïté. Hélène Mugnier a très bien exprimé les doutes que l’on éprouve face à son exposition, Ma pensée sérielle, au Palais de Tokyo1. Mais jamais l’expression d’un questionnement ou d’une réprobation ne saurait justifier l’acte de vandalisme qui a été commis.

Au départ de cette désastreuse affaire, l’interprétation que l’on qualifiera à la fois d’« épidermique » et de « manipulatoire » que la députée du Rassemblement national du Pas-de-Calais, Caroline Parmentier, ancienne rédactrice en chef du quotidien d’extrême droite Présent, a répandue sur les réseaux sociaux, considérant que l’artiste avait représenté une scène de pédocriminalité, contrairement à ce qu’a toujours affirmé Miriam Cahn. Or, dès le début de l’exposition, un cartel accompagnait l’œuvre pour l’expliquer et la référer au massacre de Boutcha. On pouvait lire ceci : « Pour l’artiste, “il s’agit d’une personne aux mains liées violée avant d’avoir été tuée et jetée dans la rue. La répétition des images de violence dans les guerres ne vise pas à choquer, mais à dénoncer”.  » Miriam Cahn a ensuite précisé que la disproportion des deux personnages figurait « la puissance de l’oppresseur » par contraste avec « la fragilité de l’opprimé agenouillé et amaigri par la guerre  ».

Ce vandalisme en rappelle un autre, commis, là encore, par des membres de l’extrême droite, à Avignon le 17 avril 2011 : après une campagne de dénigrement comparable, la photographie d’Andres Serrano, intitulée Immersion (Piss Christ), avait été endommagée par des individus qui l’avaient frappée à coups de marteau, prétendant ainsi régler son compte à un blasphème. L’artiste américain d’origine afro-cubaine et hondurienne qui se revendique, au contraire, d’une tradition de foi populaire, cherchait en fait à exprimer ce que Jésus avait traversé d’humiliation et de violence. Mais ces iconoclastes postmodernes n’en avaient cure.

Ce qui frappe dans ces deux affaires, comme dans maintes autres, c’est le refus absolu et radical des auteurs des actes de vandalisme de faire place et droit à l’intention de l’artiste, au nom d’une vérité indiscutable et non négociable qu’ils pensent posséder. Une vérité dont la manifestation absolue ne s’obtient que par une condamnation sans appel et, dans quelques cas, comme ceux que nous venons d’évoquer, par l’exécution d’une sentence décidée hors de tout principe de droit, en tenant pour rien la fonction de tiers que doit exercer la justice pour que la société ne bascule pas dans d’interminables règlements de compte. Dans le cas du Palais de Tokyo, à la suite des protestations douteuses de Mme Parmentier, des associations avaient demandé à la justice le retrait de l’œuvre en affirmant y voir un viol d’enfant. Le tribunal administratif de Paris, puis le Conseil d’État les avaient déboutés. C’est la même certitude de détenir la vérité et de devoir agir par soi-même pour la faire valoir qui aboutit à l’incendie de la maison du maire de Saint-Brevin ou à d’autres agressions d’élus ou de personnalités dont on veut interdire l’expression.

Au-delà de l’instrumentalisation politique et médiatique de sujets ou d’objets polémiques, il est nécessaire de considérer le phénomène dans sa manifestation psychosociale, qui relève d’un processus qui menace en profondeur notre capacité à faire société. Cette affirmation d’une vérité que l’on détiendrait en propre, cette manière de s’installer en défenseur de telle ou telle valeur, ou d’un « droit » qui n’est pas le fruit d’une délibération et d’une décision collective, mais qui devrait s’imposer à tous comme une évidence positive, est une expression de la prétention à la toute-puissance de l’individu – ou du groupe – qui la brandit. C’est une forme de divinisation de soi, qui réduit l’autre à peu de chose et permet d’exiger de lui qu’il se soumette. Freud en a donné la grammaire psychanalytique en évoquant un phénomène de régression par lequel le Moi idéal, construction narcissique illusoire constituée dans la petite enfance, se substitue à l’idéal du Moi, construction symbolique, qui est toujours un horizon, une promesse, une quête inachevée2. Il semble que nous soyons entrés dans une période où s’agrège une multiplicité de comportements singuliers, qui sont le fait d’individus insécurisés en quête de réassurance, pour devenir un phénomène social dans lequel chacun de ceux qui y participent se voit conforté par ceux qui lui ressemblent ou agissent comme lui. Cynthia Fleury en a illustré les mécanismes dans le livre qu’elle a consacré au ressentiment et à ses effets collectifs3. Wilhelm Reich, avant elle, avait ouvert la voie de l’étude de la « psychologie de masse »4.

Ce mouvement de régression psychique gagne du terrain.

Ce mouvement de régression psychique gagne du terrain dans une époque de grande incertitude, où la complexité du monde et de la technique nous échappe de manière de plus en plus manifeste, après plusieurs siècles pendant lesquels les progrès du savoir et de la science installaient une perspective de maîtrise presque totale à venir, suite à l’effondrement des appareils de représentations symboliques que constituaient les grandes religions. L’individu hallucine une réassurance en réactivant cet état de la petite enfance où le Moi ne connaît pas de limite, pas d’autre, où il conçoit ce qui lui est extérieur comme le prolongement de soi ou sous sa domination. C’est bien sûr une illusion, mais elle est très forte. Chez certains, elle s’accroche fanatiquement, en les vidant de la dynamique symbolique qui leur est propre, à des représentations religieuses et permet d’imaginer une forme d’investissement de soi dans et par la transcendance. Mais pour beaucoup, il suffit de s’imaginer que la réalité peut se plier simplement aux nécessités qui s’imposent, ou plus exactement à celles que décide l’individu installé (seul ou dans une bulle cognitive) dans une forme d’omniscience (autre face de la toute-puissance) favorisée par l’usage des réseaux sociaux. Cette omniscience relève d’une prétention à la transcendance de soi, un phénomène anthropologique qui remonte sans doute aux origines de l’humanité et dont se saisit le livre de la Genèse, lorsqu’il raconte, dans son troisième chapitre, que le serpent promet à l’être humain et à sa femme qu’ils deviendront « comme des dieux  » en s’appropriant la connaissance du bien et du mal.

Le néomoralisme dans lequel nous baignons et qui fait désormais lourdement sentir sa férule n’est qu’une des multiples manifestations de cette régression massive des individus vers le Moi idéal et le fantasme de toute-puissance. C’est évidemment le cas de toutes les formes d’absolutisation identitaires, dont l’extrême droite n’a pas le monopole. Mais quelque chose de cela entre aussi en jeu dans le champ politique lorsque des figures charismatiques se mettent à en jouer en validant ce penchant dans une partie de l’opinion. Le cas de Donald Trump est à cet égard exemplaire. La responsabilité des institutions, autorités et acteurs politiques, du fait de cette configuration psychosociale qui s’installe, est considérable. Il importe en effet, pour paraphraser Freud, qu’ils agissent en sorte que le débat démocratique soit le moyen de discerner collectivement « l’idéal du Bien commun » et de rechercher les moyens de l’atteindre – en ayant conscience que notre maîtrise du réel est toujours imparfaite, et donc en ne laissant pas croire qu’il existe quelque part un « Bien commun idéal » dont d’aucuns détiendraient, pour une raison ou une autre, le privilège de la connaissance, au point de considérer que le débat est superfétatoire ou, au mieux, « pédagogique ». C’est urgent, si nous voulons enrayer le mouvement de bascule, déjà bien avancé, vers l’affrontement violent des vérités indiscutables. Sans doute faut-il craindre autant le chaos que le fascisme.

  • 1. Hélène Mugnier, « Miriam Cahn, ma pensée sérielle », Esprit, avril 2023.
  • 2. Merci à Christian Aubert qui m’a signalé la distinction que fait Freud entre Ichideal (l’idéal du Moi) et Idealich (le Moi idéal) dans Pour introduire le narcissisme (1914).
  • 3. Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2020.
  • 4. Wilhelm Reich, La Psychologie de masse du fascisme [1933], Paris, Payot, 1972.