Ça ira. Joël Pommerat interroge la politique à travers la Révolution française
« Vous verrez, ça ira ! » Au moment où tout s’écroule et que la situation est définitivement hors de contrôle, tel est le mot de la fin de la pièce que Joël Pommerat consacre à la Révolution française, mise en scène de cette dégringolade, où chacun pense que ça ira comme il le souhaite, tout en voyant bien que l’on tombe, que les choses vont mal.
« Vous verrez, ça ira ! » Au moment où tout s’écroule et que la situation est définitivement hors de contrôle, tel est le mot de la fin de la pièce que Joël Pommerat consacre à la Révolution française, et c'est son Louis XVI qui le prononce. Un roi en costume trois-pièces, dont la taille fait irrésistiblement penser à Juan Carlos d’Espagne et dont le visage ressemble un peu au prince Albert de Monaco… Un roi dont on se dit qu’il a l’allure d’un élégant énarque. On n’entend pas la Carmagnole, mais le canon, les coups de feu… « Ça ira ! ».
Depuis le début de la pièce, « ça va », comme dans l’histoire de l’homme qui tombe du vingt-cinquième étage : jusque-là, au vingt-troisième, au vingtième, au dix-septième, « ça va ». La Révolution de Pommerat est la mise en scène de cette dégringolade, où chacun pense que ça ira comme il le souhaite, tout en voyant bien que l’on tombe, que les choses vont mal. Chacun pense que ça ira en continuant à jouer sa partition, son jeu, à défendre son point de vue sans vraiment considérer les choses avec une intelligence plus large.
Pour qui a lu La Roue rouge, l’œuvre fleuve que Soljenitsyne a consacré à la révolution russe, Ça ira (1) Fin de Louis, a d’étranges résonances avec la chute du dernier des tsars. Dans l’un et l’autre cas, le lecteur, ou le spectateur, a le sentiment d’être témoin d’une course à l’abîme. La mise en scène de Pommerat qui englobe la salle enveloppe le public en faisant de la salle de théâtre le forum des débats. Le public est l’assemblée. Il vibre au rythme des prises de parole, des invectives, des passions oratoires, il pourrait lui aussi devenir un acteur de la révolution selon Pommerat.
Et que voit-on ? Un double mouvement. D’un côté, une forme d’abandon qui naît de la pusillanimité d’un souverain qui, malgré sa taille physique, n’est pas à la hauteur de la situation. Il est aimable, ce Louis, touchant, sympathique, mais dépassé. Ceux qui le conseillent sont intelligents, surtout son premier ministre, mais cette intelligence n’est pas clairvoyante. À chaque nœud dramatique, aucun n’est capable d’anticiper la manière dont les différents acteurs vont interagir. Chacun croit à l’idée qu’il se fait du bien, sans être capable de penser à ce que pourrait être le pire… De l’autre, la dictature des radicaux. De part et d’autre, ce sont eux qui mènent le bal. Ils se haïssent, mais se renforcent et se prêtent la main dans la course au maximalisme, dans l’attisement des passions, dans la calomnie et les procès d’intention. Ce couple accélère la machine à détruire la confiance et précipite les événements jusqu’à les rendre ingouvernables. C’est alors, le corps du peuple qui devient fou, folie dont on entend seulement les grondements lointains, puis de plus en plus proches, tandis que ceux qui ont en leur main le destin du pays semblent de plus en plus dépassés par ce qu’ils ont mis en branle.
Pommerat n’a convoqué, hormis Louis et Marie-Antoinette, aucune des grandes figures de la révolution. Ni Danton ni Robespierre ni Saint-Just ni Mirabeau… Son texte est nourri d’histoire, mais il transcende celle-ci pour donner à son récit une autre portée. Il nous fait réfléchir sur « la complexité humaine de ce moment politique », et donc aussi sur la complexité humaine de notre moment politique. Ça ira (1) Fin de Louis, éclaire singulièrement notre présent. C’était déjà évident dans la seule perspective des prochaines élections régionales, mais c’est criant après les attentats du 13 novembre.
La redoutable efficacité du dispositif mis en place par le metteur en scène (félicitons tous les acteurs), dont l’avancée méthodique nous glace, plus qu’elle ne nous surprend, laisse cependant une question dans l’ombre : y avait-il une autre issue ? Certes, l’homme de théâtre peut objecter que la réponse ne lui appartient pas, qu’il lui suffit, et c’est nécessaire, de mettre sous nos yeux le piège qui nous est tendu. Cependant, quand son Louis dit le mot de la fin, l’idée qui s’impose, c’est que la roue de l’histoire est inexorable. Que nous n’avons pas d’autre issue que de passer par cette broyeuse… Et l’on se dit que pour être sublime, ce fatalisme est redoutable. Il le semble d’autant plus quand on regarde dans cette lumière crépusculaire la manière dont agissent aujourd’hui une bonne part des acteurs de la scène politique française. Mais céder à cette lecture, n’est-ce pas accélérer la chute ? Non, ça ne va pas…
Jean-François Bouthors
Ça ira (1) Fin de Louis. Mise en scène de Joël Pommerat. Au Théâtre des Amandiers à Nanterre, jusqu’au 29 novembre, puis en tournée à Cergy, Villeurbanne, Chambéry, Annecy, Marne-la-Vallée, São Paulo, Ottawa, Luxembourg, Mulhouse, Lille, Grenoble (jusqu’au 27 mai).