© Thomas Schütte   ADAGP
© Thomas Schütte – ADAGP

Quand l’art arrive. Thomas Schütte à la Monnaie de Paris

L’œuvre de Thomas Schütte présente la mort, au cœur de la beauté, de la vie, comme un mystère inépuisable, comme un scandale révoltant.


« On ne fait pas de l’art, on ne peut que faire en sorte qu’il se produise. C’est tout ce qu’on peut faire : on se prépare et quelque chose arrive. L’art arrive. » Ainsi parle Thomas Schütte, dont la Monnaie de Paris présente une très belle rétrospective jusqu’au 16 juin 2019. L’artiste, dont le travail a été peu vu en France, confesse avoir choisi des études artistiques parce qu’il ne voulait pas passer les examens d’entrée qu’imposaient alors les facultés – hormis celle de théologie qu’il ne voulait pas fréquenter. Il pensait plutôt au cinéma, mais les trois années pré-universitaires imposées l’ont découragé. Reste que le choc qu’il avait éprouvé, en 1972, en visitant par deux fois, la Documenta 5 à Kassel, l’avait convaincu que tout était possible, dans le champ de l’art. L’année suivante, il entrait la Kunstakademie de Düsseldorf, une véritable fourmilière de talents. Il s’y est engagé avec frénésie. Si bien que lorsqu’il passe son diplôme, en 1981, après avoir séjourné à New York, exposé à Paris et à Munich, il pense qu’à ce rythme, sa vie sera brève. Il n’a que vingt-sept ans, mais il réalise Mein Grabe, la maquette de sa propre tombe, où l’on peut lire sa date de naissance, et une seconde date : 25.3.1996. « La mort, dit-il, est une idée qui vous éloigne de toute absurdité. Ce qui est vraiment intéressant, c’est le choc que génère le sentiment d’être mortel, quand il se manifeste. » Et la preuve qu’il y pense encore, ce sont ces deux visages colorés intitulés Me-Glasskoft (Moi-Tête en verre, 2018), couchés tels des masques funéraires.

 

Mann im Wind I, 2018, Pinault Collection © Aurélien Mole – Monnaie de Paris © Thomas Schütte – ADAGP

 

Telle est l’une des grandes sources d’inspirations de Thomas Schütte. Elle est au cœur de la dimension tragique de son œuvre. Ainsi de cette saisissante statue monumentale en bronze d’un homme sans visage (Man without Face, 2018) qui tient sa face dans sa main droite, à hauteur de cuisse. Comme Mann Im Wind I (Homme dans le vent I, 2018), la plupart de ses « héros », il semble avoir les pieds pris dans la glaise, incapable de bouger. Sa vision de l’homme est celle d’une puissance tragiquement impuissante. Y compris lorsqu’il érige une statue au Vater Staat (littéralement le « Père-État », selon l’expression allemande qui correspond à notre « Mère patrie »), à l’image d’un fort austère doge de Venise, visage fermé, traits creusés, ceinture nouée serrée… qui vous domine de son imposante stature, mais dont il apparaît qu’il est privé de bras !

 

Requiem, 1992, Carré d’Art © Thomas Schütte – ADAGP

 

Schütte excelle autant dans le dessin que dans la sculpture. Les cinquante aquarelles qui forment l’ensemble Requiem (1992) arrêtent longuement le spectateur. Ici, une silhouette pose un baiser sur un nuage gris, là, un ours en peluche chante a song about a man (un chant à propos d’un homme), ailleurs un visage s’impose par son air martial et, plus loin, le regard se perd dans une tache sombre, comme dans la profondeur énigmatique de l’univers. L’humour et la gravité s’entremêlent comme, plus loin, sa série en pâte à modeler de United Enemies (Ennemis-Unis, 1993-1994), dont il a tiré en 2011 des œuvres monumentales en bronze. Dans une salle voisine, dix Witche (Gnomes, 2006) en céramique, alignés en hauteur, dominent le spectateur à la manière d’empereurs romains, dont Daumier se serait emparé, avec une touche carnavalesque qui laisse entrevoir que l’histoire est une farce grinçante.

 

United Enemies, 1994, Centre Pompidou © Thomas Schütte – ADAGP

 

La mort encore avec ses tulipes, iris et roses fanées, à l’aquarelle, véritables vanités. Quand le Japonais Nobuyoshi Araki cherche et trouve dans l’exubérance des fleurs des allégories sexuelles puissantes, Thomas Schütte médite, à partir de leurs pétales flétris et de leurs tiges fatiguées, sur la fragilité de l’existence, sur la trace somptueuse qu’elles laissent, mais qui, justement, n’est qu’une trace. Contemplation bouleversante, temps suspendu au-dessus du gouffre. La proximité de ces dessins magnifiques, et d’une série – en verre coloré de Murano – de visages féminins inclinés en arrière, les yeux clos – inspirés d’un buste en bronze, Walser’s Wife (2011), portait imaginaire, par l’artiste, de l’épouse que le grand écrivain et poète suisse Robert Walser n’a jamais eue – ne fait que renforcer le silence qui se dégage naturellement de ces visions non pas d’un autre monde, mais de la présence de la mort en ce monde.

Les femmes tiennent elles aussi une place très importante dans l’œuvre de Thomas Schütte. Mais elles ne sont pas le pendant de ses « héros ». Ses « muses » sont charnelles, provocantes, crues, mais leur corps est déformé, tronqué, amputé, écrasé… comme si la sérénité leur était interdite, comme si aucun rapport à elle ne pouvait les laisser intactes. Elles sont magnifiques… et brisées. Là encore, c’est la mort, au cœur de la beauté, de la vie, comme un mystère inépuisable, comme un scandale révoltant. Misogynie ? Certes non, plutôt un chant désespéré…

Les œuvres de Schütte ne sont pas celles d’un moment. Elles ont une histoire longue, beaucoup ont commencé par de petites figurines, reprises plusieurs années plus tard, agrandies, transformées, réinterprétées, comme il leur fallait du temps pour « arriver », pour se développer. Elles s’inscrivent aussi dans une conception théâtrale – comme ces petites mises en scène de Mohr’s Life (La vie [du peintre] Mohr, 1988-1999) qui donnent à penser sur la solitude de l’artiste et sur son rapport aux marchands. Schütte construit un récit, une fiction, dont l’objet est de précisément de « faire », de produire un effet sur le spectateur pour l’introduire non pas dans une autre vie, mais dans une autre perception de cette vie même qui est la nôtre.

Le troisième « acte » de l’exposition (après celui « des muses et des héros », et celui de « l’autre et l’au-delà »), ce sont les architectures que l’artiste n’a cessé de concevoir, en parallèle, depuis le début de sa carrière. Des architectures à la taille d’une ou deux personnes – excepté ce qui est devenu sa Fondation pour la sculpture, dont l’inspiration commence par une chips, posée sur une boîte d’allumettes. Cette autre dimension du travail de Schütte – où l’on sent l’influence de l’austérité de l’arte povera, alors que sa sculpture, si l’on veut lui trouver des références, regarde du côté de Daumier, Rodin, Maillol, mais aussi Picasso ou César… –, cette manière de construire des lieux qui sont ceux du repos, de la méditation, de la contemplation, semble marquée de l’intention de vouloir prendre soin, à hauteur de l’individu, bien plus que de la collectivité, d’une humanité en souffrance, en péril, en délicatesse avec elle-même. Sans doute est-ce ainsi qu’il faut comprendre son étonnante Maison de vacances pour terroristes (2002), dont les vastes baies vitrées sont colorées, comme s’il fallait raviver pour ceux qui sont tentés de donner la mort les couleurs de la vie…

Ainsi, l’art arrive-t-il de la part de quelqu’un qui revendique d’« être un artiste et non une marque » et qui ne se soucie pas d’être à la mode. Peut-être est-ce pour cela qu’il n’avait pas eu d’exposition personnelle à Paris depuis trente ans. Autant dire qu’il ne faut pas manquer l’occasion de le découvrir, si on ne le connaît pas.