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Sally Mann, Ponder Heart (détail), 2009, tirage gélatino-argentique, Washington, National Gallery of Art, Fonds Alfred H. Moses et Fern M. Schad © Sally Mann
Sally Mann, Ponder Heart (détail), 2009, tirage gélatino-argentique, Washington, National Gallery of Art, Fonds Alfred H. Moses et Fern M. Schad © Sally Mann
Flux d'actualités

Sally Mann, l’écriture photographique du tragique

Sally Mann, « Mille et un passages », exposition au Jeu de Paume à Paris, jusqu’au 22 septembre 2019

Le bonheur n’est pas simplement fragile, quelque chose en amont de ce bonheur en fait douter ou le trouble.

Gisèle Freund, Robert Doisneau ou Irving Penn ont témoigné par leurs portraits d’écrivains de la fascination que ces derniers peuvent exercer sur les photographes. L’Américaine Sally Mann, à qui le Jeu de Paume consacre une très belle exposition[1], n’a pas fait qu’admirer les auteurs ; elle a puisé dans leurs œuvres l’âme de son travail, s’éloignant considérablement de « l’instant décisif » cher à Henri Cartier-Bresson.

La fiction pour modèle

Pour elle, la photographie n’est pas l’art de capturer une étincelle furtive que seul l’œil d’un « regardeur » en alerte peut distinguer et arrêter dans le cadre du viseur, pour la proposer ensuite au spectateur par le tirage, l’impression ou la projection. C’est bien davantage – comme la littérature ou la poésie – l’élaboration d’une fiction qui va rendre présent un questionnement, une émotion, une mémoire.

Il faut entendre le mot de fiction dans son sens littéral : ce que l’on façonne, ce que l’on modèle avec une intention déterminée. On pourrait ainsi dire que, dans le récit de la Genèse, l’être humain est présenté comme la « fiction » de Dieu qui le modèle dans la glaise. C’est précisément dans cette volonté de fiction que Sally Mann rejoint l’écriture littéraire qu’elle n’a jamais cessé de côtoyer.

Son rapport à la littérature est double. Il est d’abord une affaire de goût. Jeune, elle aime la littérature et songe à en faire son métier. Elle y renonce quand elle se dit qu’elle ira plus loin par la photographie. Son père, photographe amateur, lui a offert en 1969, son premier appareil, un Leica III 35 mm. Elle a dix-huit ans. Pensionnaire à la Putney School, dans le Vermont, elle écrit alors de la poésie. Or sa première expérience photographique personnelle est un choc incomparable. « Toutes mes images – composition, profondeur, netteté – sont très réussies, explique-t-elle à ses parents après avoir développé son premier rouleau de pellicule. Je suis absolument éperdue de bonheur et de […] fierté. Je n’en reviens vraiment pas, et c’est peut-être un simple coup de chance, mais en tout cas, c’est sacrément excitant ! Dieu du ciel ! »

Un autre choc sera celui de la découverte de l’œuvre de William Faulkner. L’auteur d’Absalom, Absalom ! (1936) lui ouvre les clés de lecture de ce Sud dont elle est originaire – elle est née à Lexington – et qu’elle aime passionnément, mais dont la lumière magnifique est hantée par une ombre ténébreuse et obsédante. « Faulkner ouvrit grand la porte de ce qui avait été mon ignorance d’enfant, explique-t-elle, et le futur, le sombre futur avec ses questions jusqu’alors restées muettes, put alors s’introduire sans peine. La blessure fut instantanée, qui me dévoila l’immense tristesse et tragédie de la vie américaine, la vérité de tout ce que je n’avais pas vu, pas connu, pas interrogé. »

La gravité de la famille

Sally Mann, Gorjus, 1989, tirage gélatino-argentique, Sayra and Neil Meyerhoff © Sally Mann

 

Dans ce paradis solaire et végétal dans lequel elle a grandi, où elle a choisi de vivre, la mort ne semble jamais loin. En témoigne d’abord le travail qu’elle fait sur sa famille, avec son mari Larry et ses trois enfants, Jessie, Emmet et Virginia. Le lieu est enchanteur, le bonheur semble devoir être total, la complicité est parfaite entre tous. Dans cet Éden, la nudité est innocente. Loin de toute concupiscence et à mille lieues de la pédopornographie que certains voudront y voir. La photographe sera cependant rudement attaquée sur ce point et ses enfants ne cesseront de témoigner qu’ils n’ont jamais été contraints ni qu’aucune image ne leur a été volée et qu’ils revendiquent même leur part de la composition de celles qu’elle présente. Pourtant, comme si ses enfants avaient saisi, aussi bien qu’elle, la gravité de l’existence, les dangers qui la menacent, les fantômes qui encombrent la mémoire, et les ambiguïtés des apparences, ces photos traduisent une inquiétude et, plus encore, une angoisse profonde. Le bonheur n’est pas simplement fragile, quelque chose en amont de ce bonheur en fait douter ou le trouble. Il était sans doute plus facile d’accuser Sally Mann d’être une mauvaise mère, qui profitait de ses enfants, que de chercher à comprendre la nature et l’origine de ce trouble.

La même gravité habite les paysages qu’elle se met à photographier lorsqu’elle s’écarte du sujet de la famille, pour une part en raison des critiques qu’elle a essuyées, mais aussi parce qu’elle considère que ses enfants ont grandi et qu’elle doit désormais « se retirer », pour les laisser vivre leur vie. Sally Mann photographie la profusion de la nature, sa générosité, mais aussi son silence et son mystère. Elle travaille déjà la matière de ses images pour renforcer le sentiment d’une présence qui nous échappe, d’une profondeur insondable… Ses lectures de Poe, de Whitman, de Rilke, de Faulkner, de Pound, pour ne citer qu’eux[2], viennent nourrir non seulement son regard, ses questionnements, mais son écriture photographique.

Ce qui hante le Sud

Sally Mann, Battlefield, Antietam (Black Sun), 2001, tirage gélatino-argentique, Courtesy of Edwynn Houk Gallery, New York © Sally Mann

 

L’étape suivante dévoile une partie de ce qui hante le Sud : la guerre civile (que nous appelons en France la guerre de Sécession) et ses ravages qui dépassent l’entendement. Sally Mann visite et photographie les champs de bataille où la mort a fauché des milliers d’hommes, au point qu’on ne savait pas les enterrer. Les armes ont cisaillé à la fois les combattants et les champs de maïs, elles ont criblé les corps et les arbres, elles ont fait descendre sur la vie une nuit ineffaçable. Voilà ce que veut photographier Sally Mann, voilà pourquoi elle place sa chambre à hauteur des hommes tombés au combat, pour faire voir le paysage sur lequel leurs yeux se sont fermés. Elle cherche à voir comment la nature elle-même se souvient… On n’est pas loin de la manière dont Claude Lanzmann fait parler les lieux de la Shoah. Sally Mann produit alors des photographies d’une beauté étrange, indescriptible. Elle revient même techniquement dans le passé, en ayant recours à une technique du XIXe siècle : elle enduit ses plaques de collodion humide, et joue sur les « accidents » de fabrication, les aléas, les imperfections pour produire des images qui, à certains égards, lui échappent. Ici, la photographie tutoie la gravure et la peinture. Ces œuvres saisissantes ne visent pas tant à décrire ou à expliquer qu’à rendre présent ce qui hante la mémoire du Sud, mais aussi de toute l’Amérique.

L’autre versant, qui n’est pas sans rapport avec le précédent, tant s’en faut, c’est l’esclavage et le racisme. Sally Mann a été élevée par une gouvernante noire, Gee-Gee, dont elle et ses parents pensaient sincèrement qu’ils l’aimaient comme n’importe quel membre de la famille, sans voir le racisme dont elle souffrait, dont les siens pâtissaient. C’est cet aveuglement qu’elle voudra interroger de multiples manières, aussi bien en photographiant les églises où les Noirs se réunissaient que les paysages chaotiques de Blackwater près desquels avait vécu Nat Turner qui avait conduit en 1831 une révolte d’esclave, ou encore l’emplacement où fut tué Emmet Till, un jeune afro-américain originaire de Chicago, qui avait été enlevé et assassiné en 1955, par ceux qui l’accusaient d’avoir fait des avances à une Blanche (cet événement l’a si profondément marqué qu’elle a donné plus tard le prénom d’Emmet à son fils). Elle photographie aussi Gee-Gee – à qui elle a confié à son tour le soin de ses enfants – avec l’intention de sonder le mystère de cette femme exceptionnelle et, à travers elle, celui de celles et ceux qui portaient le fardeau d’être les descendants des esclaves… « Voilà qui illustre, dit-elle, le paradoxe fondamental du Sud : le fait qu’une élite blanche, déterminée à pratiquer la ségrégation publiquement[3], ait fondé son organisation domestique la plus intime sur l’effacement de cette séparation en privé. »

Face à la mort, face à la douleur, face à l’insoutenable, que dire d’autre que la parole du psalmiste : « Demeure avec moi, Seigneur » ? C’est précisément sous ce titre, Abide with me !, que Sally Mann a voulu réunir les photographies de rivières, des églises afro-américaines, de Gee-Gee, et des portraits d’hommes noirs auxquels elle a donné une dimension presque christique, dans une confrontation intense entre ombre et lumière. Comme une manière de dire qu’il y a derrière tout cela quelque chose d’impénétrable, en même temps qu’une invitation à garder un lien, à ne pas s’éloigner davantage les uns des autres, à rester ensemble pour faire face au mystère.

Présence de la mort dans la vie

Sally Mann, Ponder Heart, 2009, tirage gélatino-argentique, Washington, National Gallery of Art, Fonds Alfred H. Moses et Fern M. Schad © Sally Mann

 

La dernière série présentée au Jeu de paume est titrée « Ce qui reste ». En échos à ces vers d’Ezra Pound :

« Ce que tu aimes bien demeure,

Le reste n’est que cendre

Ce que tu aimes bien ne te sera pas arraché. »

On y découvrira les portraits abyssaux de ses enfants, aux visages immenses en très gros plan et déjà lointains, ses autoportraits après un grave accident de cheval, dignes du Goya de « la maison du sourd », les photos qu’elle a faites de Larry, son mari, atteint par la maladie. Séquence bouleversante, qui nous met, une fois de plus, face à la présence de la mort dans la vie. La dernière image, sans commentaire, est celle d’un homme photographié de dos qui s’éloigne dans un immense pays : The Turn. Il ne reste qu’à méditer en silence et à laisser se déployer en nous, tout ce que ces images portent dans leur flanc : le tragique de la condition humaine, ce qui fait justement la matière de la grande littérature.

 

[1] Sally Mann, « Mille et un passages », exposition au Jeu de Paume à Paris, jusqu’au 22 septembre 2019. Signalons le magnifique catalogue qui accompagne l’exposition, sous la direction de Sarah Greenough et Sarah Kennel. Non seulement les tirages sont superbes, mais les textes qui présentent le travail de Sally Mann sont remarquables et cet article leur doit beaucoup, notamment les citations de la photographe. Le Jeu de Paume présente simultanément une exposition de Marc Pataut, pour qui la photographie est un instrument d’exploration du social. Quoique fort différent, le travail de Marc Pataut – notamment sur son propre corps ou sur les visages des personnes marginalisées, pour une raison ou une autre, dont il s’est approché (d’où le titre de l’exposition : « De proche en proche ») – dialogue parfaitement avec celui de Sally Mann.

[2] Et même de Bossuet, Le Sermon sur la mort.

[3] Ce n’était cependant pas le cas de ses parents.

Jean-François Bouthors

Éditeur, journaliste et écrivain, il est l’auteur de plusieurs livres, dont La Nuit de Judas (l’Atelier, 2008), Paul le Juif (Parole et Silence, 2011), Délivrez-nous de "Dieu". De qui donc nous parle la Bible ? (Médiaspaul, 2014), Comment Poutine change le monde (François Bourin, 2016), Nous, Français (L’Observatoire, 2018) et, avec Jean-Luc Nancy, Démocratie ! Hic et nunc (François Bourin, 2019).…