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Monsù Desiderio, Destruction de Sodome
Monsù Desiderio, Destruction de Sodome
Flux d'actualités

L’Église catholique rend-elle l’âme ?

À propos de Sodoma de Frédéric Martel

La corruption généralisée, tentaculaire, du corps de l’Église, d'un système devenu mafieux au cœur du Vatican, plutôt que l’homophilie généralisée, est le vrai sujet du livre.

Le titre parle de lui-même : la Sodome de la fin du XXe siècle et du début du XXIe se trouve au Vatican et, par extension, dans l’Église catholique. Le pape François a évoqué un jour le « lobby gay » du Vatican. Ce que révèle l’enquête de Frédéric Martel, menée durant quatre ans et dans trente-deux pays, est bien pire : « La réalité, c’est qu’il y a au Vatican une majorité de personnes homosexuelles avec du pouvoir. Par peur, par honte, mais aussi par carriérisme, ces cardinaux, ces archevêques, ces prêtres veulent protéger leur pouvoir et leur vie secrète. [Ils] n’ont aucunement l’intention de faire quoi que ce soit pour les homosexuels. » Ce n’est donc pas un lobby, qui cherche à parvenir à des fins propres. Mais le fait homosexuel au Vatican et dans l’Église est bien une réalité massive, structurée en « rhizome » : « Ce faisant…, elle occasionne des connexions multidirectionnelles innombrables : des relations amoureuses, des liaisons sexuelles, des ruptures affectives, des amitiés, des réciprocités, des situations de dépendance et des promotions professionnelles, des abus de position dominante et du droit de cuissage, tout cela sans que les causalités, les ramifications et les rapports puissent être établis clairement ni décryptés de l’extérieur. » Frédéric Martel prouve-t-il cette réalité massive, répandue à tous les niveaux, mais d’autant plus, à cause d’un système de cooptation implicite ou explicite, dans les hautes sphères de l’Église ?

Frédéric Martel n’a nullement pour objectif de vilipender la forte proportion de gays dans les hautes sphères de l’Église, parmi les cardinaux et les archevêques de Rome et du monde entier. S’il le fait, et même avec une certaine délectation, c’est parce qu’il est outré de ce que ces hommes ont été, durant les pontificats de Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI, les plus ardents dans la défense de la morale sexuelle la plus traditionnelle et les plus virulents dans l’opposition à une reconnaissance des unions entre gays (PACS, union civile ou mariage), c’est-à-dire aussi les plus homophobes. Pourquoi ? Parce qu’une des « règles systémiques » délivrées par Frédéric Martel dans Sodoma – règles qui nourrissent ou régissent une homophilie cléricale multiple, avec des manifestations ouvertes ou occultes (sublimées dans l’amour d’amitié ; conscientes, mais mal vécues et culpabilisantes ; en double vie avec la même personne ; donjuanesques et dans la drague permanente ; perverses et recourant à la prostitution…) – est celle-ci : « Plus un prélat est véhément contre les gays, plus son homophobie est forte, plus il a de chances d’être insincère et sa véhémence de nous cacher quelque chose », en l’occurrence – quatrième règle – « plus il est homophobe, plus il a de chances d’être homosexuel ». En somme, et sans faire de haute psychanalyse, le déni est leur loi, et il leur permet de donner le change et de se maintenir avec toutes sortes d’avantages dans un système verrouillé à leur profit. Ils ne sont pas, et les homosexuels en général dans l’Église non plus, à l’origine des crimes pédophiles, mais il leur arrive de les couvrir pour se couvrir.

 

Une enquête crédible (avec des limites)

Le lecteur a certes le droit d’être sceptique ou incrédule au départ : des turpitudes de toutes sortes oui, un scandale de temps à autre bien sûr, des gays qui se cachent à peine évidemment (tous les bons observateurs de Rome vous le chuchotent toujours d’un air entendu), mais non pas des homosexuels en veux-tu en voilà ! Non pas une Sodome (et une Gomorrhe) où, selon la Bible, il ne se trouvait même pas cinq justes qui auraient pu sauver ces villes du feu du ciel… Comment imaginer que le système entier ne soit pas seulement contaminé marginalement, par des cas peut-être nombreux et cependant isolés, mais littéralement traversé de part en part, corrompu jusqu’à l’os, jusqu’« au cœur du Vatican » pour reprendre le sous-titre, par la « dimension gay » ? Une réalité délétère surtout en raison de sa présence massive dans le « haut clergé » et des désordres multiples qu’elle génère : outre la rigueur (pour les autres) en matière de discipline sexuelle, de morale conjugale, etc., elle va fréquemment de pair avec le traditionalisme et le conservatisme théologiques et liturgiques, avec les formes les plus surannées du catholicisme, sans oublier les sympathies suspectes pour des régimes autoritaires et criminels. Ne parlons pas des réseaux financiers créés et cogérés en sous-main, au service d’œuvres catholiques pas toujours très estimables. À certains égards, cette corruption généralisée, tentaculaire, du corps de l’Église, d'un système devenu mafieux au cœur du Vatican, plutôt que l’homophilie généralisée, est le vrai sujet du livre.

Le pire a été vécu sous le long pontificat de Jean-Paul II (1978-2005), avant de continuer à un degré moindre sous celui de Benoît XVI. On sait combien aujourd’hui la mémoire du premier est ternie par son refus obstiné de prendre en compte, pendant des années, des affaires scabreuses dont il était parfaitement informé (comme celle de l’infâme Maciel), et par ses nominations, à des postes très importants, d’« éminences » aux opinions et aux comportements plus que douteux (tels le Colombien López Trujillo, ou les nonces Pio Laghi en Argentine et surtout Angelo Sodano au Chili). On apprend aussi (ou plutôt on en voit confirmées) de bonnes sur le secrétaire de Jean-Paul II, le futur cardinal Stanislaw Dziwisz. Frédéric Martel fait au pape polonais un procès impitoyable, en grande partie justifié sur ce point : l’anticommunisme n’excuse pas tous les aveuglements. Benoît XVI (2005-2013) trouve davantage grâce à ses yeux, sans être totalement excusé : s’il a eu le mérite de commencer, enfin, la lutte contre les abus sexuels dans l’Église, sa politique de nominations a été tout aussi catastrophique et, comme on sait, c’est sous son pontificat qu’a été prise une mesure très discutable : l’interdiction faite aux jeunes hommes homosexuels de devenir prêtres (ce qui signifie concrètement leur renvoi du séminaire quand on s’en aperçoit, ou s’ils en prennent alors conscience). À certains égards, c’est pourtant en traitant du pontificat de Paul VI (1963-1978) qu’il propose les deux chapitres peut-être les plus suggestifs, sur « l’amour d’amitié » – un amour non sexuel, théorisé et prôné notamment par Jacques Maritain et toute une génération d’intellectuels et d’écrivains chrétiens qui ont inspiré Paul VI et les intellectuels catholiques italiens et… français (on a cru comprendre que deux abuseurs notoires – le P. Thomas Philippe et son frère Marie-Dominique, fondateur des Frères de Saint-Jean, eux-mêmes mis en cause pour des scandales multiples – étaient adeptes de cette doctrine). Les spécialistes de Maritain vont sans doute hurler, non sans quelques bonnes raisons, devant le traitement par Frédéric Martel du « code Maritain », comme il le nomme plaisamment. Mais l’idée répandue de cet « amour d’amitié » (non charnel) a pu en effet encourager de jeunes catholiques à voir dans le sacerdoce une voie royale pour eux (débarrassés qu’ils seraient de la convoitise charnelle pour les femmes, qui afflige les prêtres hétérosexuels, tout en ayant permission ou possibilité de vivre un véritable amour chaste), sauf que, dans cette génération, les crises spirituelles et les doubles vies n’ont pas manqué non plus, et « le prêtre asexué dans les années 1930 peut très bien devenir homophile dans les années 1950 et pratiquer activement l’homosexualité dans les années 1970 », ou l’abus sexuel sur des femmes, comme on le voit avec les frères Philippe.

Il est néanmoins dommage que Frédéric Martel, tout à son enquête pour explorer la planète Sodoma et découvrir qui en est ou n’en est pas, à quel point et quelle quantité, n’offre que peu d’analyses pour appréhender le phénomène plus intérieurement. Il enquête, c’est-à-dire tente d’identifier les dignitaires et les prélats de tous rangs, en particulier ceux qui se sont fait remarquer par leur activisme homophobe, leur « croisade » contre plus d’accueil de l’homosexualité dans l’Église en général et du mariage gay en particulier. Pour ce faire, il fait feu de tout bois, de tout indice concordant, de toute rumeur et de tout ragot. Il s’efforce certes de rencontrer les protagonistes haut placés, cardinaux et autres, et cela nous vaut des descriptions cocasses de « princes de l’Église » gratinés, vivant dans des appartements cossus, où Frédéric Martel repère volontiers le « détail qui tue »… Néanmoins, il n’y a pas de dialogue quelque peu profond avec eux sur leur vie spirituelle, leurs questionnements éventuels, leurs engagements, leurs états d’âme, leur vision de la foi et des mœurs, leurs contradictions. De là sans doute l’impression, par moment, de se trouver devant les personnages d’une vaste commedia dell’arte ou d’un théâtre de marionnettes. De là aussi un sentiment de longueur par moment, ou d’un livre un peu répétitif, mono-idéique, et d’une investigation qui n’en finit plus, malgré la plume alerte de l’auteur et un sabir amusant d’expressions anglaises utilisées dans les milieux in des cadres cosmopolites. De là enfin quelques erreurs d’interprétation comme celle, signalée par plusieurs commentateurs, sur la consécration épiscopale de Mgr Gänswein, secrétaire de Benoît XVI – une cérémonie assez banale à Saint-Pierre de Rome : elle sidère pourtant Frédéric Martel qui y voit une cérémonie exceptionnelle (de Benoît pour son beau secrétaire), et il en fait une description féroce. En fin de compte, les seuls témoins « profonds » de l’auteur, qui le guident d’ailleurs dans ses recherches, sont des prêtres homosexuels qui sont partis un jour, écœurés, parce qu’ils ne supportaient plus le drame intérieur de leur double vie.

 

Au-delà de Sodome, une Église à bout de souffle

Malgré tout, il ne suffit pas de dire, comme on l’a beaucoup fait depuis la sortie du livre pour le disqualifier, qu’il ne dit rien qu’on ne sache déjà, ou qu’il est largement fait de ragots et de déductions peu crédibles – celles nées de l’intuition « gaydar » (Gay-Radar) et de l’imagination enflammée d’un militant gay. En dépit des critiques proférées par des adversaires du livre sur sa fiabilité, il me paraît bien difficile de contester les résultats de l'enquête. Même si la différence entre orientation et pratique effective mériterait plus de considérations, il pose au moins la question des homosexuels dans l’Église, et de la condition homosexuelle pour l’Église. Il raconte aussi et surtout le naufrage d’une institution qui pourrit, comme le poisson, par la tête, et se décompose au sommet par son incapacité à (se) réformer. Si Frédéric Martel avait été théologien, il aurait peut-être fait allusion au « mystère d’iniquité » évoqué par saint Paul en 2 Thessaloniciens 2, 7 – ce temps « suspendu » qui retient la venue de l’Antéchrist avant le retour du Christ, et où l’apostasie avance et gagne non seulement le « monde » mais aussi l’Église et ses chefs. Ce serait le temps terminal de la corruption même du Bien… On peut laisser ces spéculations eschatologiques (qui ont inspiré – autrement – le sulfureux Carl Schmitt) et se contenter d’un constat plus terre à terre, mais sans appel désormais : la « forme catholique », née au Moyen Âge (avec Grégoire VII et Innocent III), confirmée par le concile de Trente, durcie par le concile de Vatican I, contestée par celui de Vatican II, mais aussitôt restaurée par les papes qui ont suivi, est à bout de souffle. La dernière monarchie absolue, peut-on dire aussi, rend l’âme – et il faut entendre cette expression au sens fort. On est dans une gouvernance archaïque, où le catholicisme se consume voire s’écroule.

Certes on peut toujours se consoler avec la conviction que l’Église, forte de ses deux millénaires d’existence, traversera encore une fois cette tempête (qui vient, il faut tout de même le rappeler, non seulement de la victoire de « Sodoma », mais aussi de bien d’autres désordres). Les appels à l’espérance, de la part d’évêques et d’éditorialistes laïcs, se multiplient. Et c’est très bien, car il y aura toujours la foule des « simples catholiques », qui n’ont pas mérité ça. Il n’empêche : le livre de Frédéric Martel fait sentir, mieux que d’autres, à quel point le ver est dans le fruit de l’édifice, de ses plafonds et de ses murs. Concrètement : comment François, ce vieil homme qui se bat pour secouer ce système vermoulu jusqu’à l’os, pourrait-il arriver à un résultat en l’absence de forces capables de mettre par terre le « lobby » (pour parler comme lui) ? Le système qu’il a trouvé après la démission de son prédécesseur – après, rappelons-le, une série de scandales – était ainsi fait qu’il n’avait guère ou peu d’alliés forts, mobilisables pour son combat, dans une Église où les scandales de la pédophilie et d’autres abus n’ont fait que s’amplifier, jusqu’à boucher la vue sur toute solution. Frédéric Martel raconte, de manière plutôt convaincante, comment François a pu « virer » quelques titulaires de postes ubuesques – qui ne lui ont pas pardonné cette disgrâce. Mais s’il explique les paroles courageuses et sans concessions adressées par François à la Curie (et d’autres déclarations perçues comme des reculs), il fait aussi comprendre que ses hésitations, ses propos contradictoires, ses concessions à ses adversaires sont probablement dues à son impuissance, ou à l’évaluation d’un rapport de force qui n’est pas en sa faveur, et qui l’oblige à avancer par « ruse » et zigzags. L’ouvrage donne aussi à penser sur la « sainteté » de tous ces papes récents : les « vertus » personnelles, qu’ils ont vécues jusqu’à l’héroïsme et qui les ont portés sur les autels, n’avaient pas grand-chose à voir avec le bon gouvernement de l’Église. Il faut même faire le constat qu’elles ont aggravé la situation jusqu’à un point de rupture. Peut-être François a-t-il malgré tout, dans la présente déréliction, un atout : même quand il déçoit, il n’a manifestement cure de sauver les apparences de la sainteté voire de la cohérence hiératique et conforme des pontifes qui l’ont précédé. Son problème, c’est la sortie de la crise de la pédophilie et le « bon gouvernement » de l’Église. Malgré ses déclarations parfois confuses voire contradictoires, on sait bien que s’il tenait à lui, il bousculerait le fatras d’antiquités romaines qui ont recouvert l’Évangile. Mais il ne tient pas qu’à lui, loin de là hélas, et la voie des réformes semble pour l’heure impénétrable, sinon fermée.

Jean-Louis Schlegel

Philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur, Jean-Louis Schlegel est particulièrement intéressé par les recompositions du religieux, et singulièrement de l'Eglise catholique, dans la société contemporaine. Cet intérêt concerne tous les niveaux d’intelligibilité : évolution des pratiques, de la culture, des institutions, des pouvoirs et des « puissances », du rôle et de la place du…