© Dulac Distribution
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Dans la salle de Premières classes

Premières classes, le film documentaire de Kateryna Gornostai, montre la poursuite du système éducatif ukrainien en plein conflit, tout en captant les moments poignants de rupture dans la normalité.


Trois ans et demi après son début, la guerre d’Ukraine semble intéresser si peu que même un samedi après-midi dans un cinéma parisien de la rive gauche, il ne se trouve que sept spectateurs pour découvrir un documentaire à la durée pourtant raisonnable (moins de deux heures) et sans violences sur un de ses aspects périphériques et pourtant essentiels : la poursuite de son système éducatif en plein conflit, en représentant aux élèves une normalité au milieu de circonstances exceptionnelles. On se souvient de la plaque à l’entrée du ministère de l’Éducation nationale, rue de Grenelle, en hommage aux maîtres morts en 1914-1918 : « Ils avaient instruit les enfants, ils ont donné l’exemple aux hommes. »

Or Premières classes de Kateryna Gornostai réussit justement à se concentrer sur les enfants autant que sur les hommes, en suivant à la fois des écoles primaires et des établissements secondaires, la mise en place d’une école dans une station de métro et la cérémonie du diplôme dans une ville à plus de quatre cents kilomètres du front, bien que le conflit ne s’oublie jamais. Cette guerre diffère en réalité des représentations françaises ou britanniques, qui voudrait y voir un décalque dans l’ex-URSS de notre Première Guerre mondiale : à la fois car le conflit est aujourd’hui mixte, enrôlant des femmes, et parce qu’il reste des professeurs, des directeurs d’écoles et des maires à l’arrière. Ce faisant, Premières classes devient aussi un film sur comment une nation en armes, même envahie, crée autant que possible une continuité administrative et éducative.

Le fond du film décrit très bien un peuple mobilisé à chaque instant, tout en tentant de maintenir un semblant d’évasion de la violence pour les plus jeunes, y compris par des jeux ou des chansons dans les abris anti-aériens pendant les alertes ou des visites auprès d’une artothèque et d’un professeur d’arts plastiques dans un espace souterrain à l’abri des dangers. La conscription n’est pas représentée, pas plus que la quête de soldats pour partir combattre, mais le sujet de l’engagement vient spontanément pour presque la moitié des élèves terminant le lycée. Sans romantisme toutefois : la soldate présente devant eux leur explique qu’ils ne trouveront ni résilience ni avantage caché dans cette crise nationale, devant se voir comme une tragédie et un acte nécessaire de survie pour la nation ukrainienne.

Sur ce point, le spectateur français comprend très bien assister à un documentaire sur un pays aussi patriote et déterminé qu’une partie de la France au début du xxe siècle : la pratique du pentathlon moderne dans les cours de sport, les exercices paramilitaires pour les jeunes souhaitant se maintenir en forme, reproduisent les anciennes sociétés de tir ou les gardes civiles qui parsèment l’histoire du long xixe siècle français avant la Revanche. L’absence de parallélisme avec la militarisation complète de la société ukrainienne se comprend en constatant que nulle conscription obligatoire n’existe et que les jeunes bientôt majeurs se mobilisent par un instinct de survie que la caméra parvient à capter, une croyance réelle et désintéressée en un retour à l’intégrité territoriale de leur pays telle qu’elle existait avant 2014. Cette attente de la société ukrainienne ne peut être ignorée par les chancelleries ukrainiennes et Premières classes en montre l’imprégnation dans la jeunesse chargée de la reconstruction ou de la victoire.

Un autre thème implicite, dessiné en fil rouge, tient en la disparition de la culture russophone ou de l’entente possible avec ce grand voisin et ancien maître, comme le montre la seule scène d’un cours d’histoire où le professeur enseigne les oukases impériaux interdisant l’écriture ou l’impression en ukrainien avant de demander si le tsarisme, comme le bolchévisme, peut se définir comme totalitarisme. Premières classes permet de comprendre l’impossible retour, en apparence, à une double culture et appartenance, ukrainienne et russe, passant également par le bilinguisme, comme elle pouvait exister avant février 2022. Cela rejoint les analyses d’André Markowicz sur la défaite complète de Poutine, dans ses buts idéologiques de guerre, qui pensait attaquer une nation ukrainienne inexistante et n’a réussi qu’à détruire le reste d’identité russe ou d’histoire partagée dans ce pays1. Ici, tous les élèves ne portent que des costumes traditionnels ukrainiens, plus personne ne se définit comme russe et la nation regarde à l’ouest ou au nord plutôt qu’à l’est : image émouvante de la Lituanie finançant un nouveau collège, avant que la cinéaste ne montre les retards du chantier et la contestation de la corruption par les habitants devant leur maire, signe que la démocratie en Ukraine n’est pas détruite par l’union sacrée que montre le film.

La forme parvient, grâce à des transitions fréquentes entre plusieurs localités dont la distance avec les affrontements est précisée à chaque carton, à créer une impression de continuité et de « journée unique », comme l’utilise Frederick Wiseman dans ses documentaires. Ainsi Premières classes ne devient-il jamais abstrait ou ennuyeux, puisque le spectateur a l’impression d’assister à une seule journée de cours à travers l’Ukraine et que ce montage crée un parcours à travers un système scolaire se voulant normal alors même qu’il ne peut plus l’être, ainsi que le montre les scènes de cours en ligne ou de cérémonie du baccalauréat pour les lycéens de régions réfugiés ou de la ville-martyre de Boutcha. Les trois instants les plus indélébiles dans l’esprit sont précisément ceux qui représentent la conscience soudaine de l’anormalité du cadre éducatif : quand des adolescents visitent avec leur proviseure leur établissement désormais en ruines ; quand un village assiste aux obsèques d’une directrice d’école tuée lors d’une frappe ; lorsqu’une élève de primaire pleure car elle aperçoit son père parmi les photos de parents mobilisés dans les locaux. À ces trois moments, la caméra et le montage captent une rupture dans la normalité que l’administration scolaire et le gouvernement ukrainien tentent de reproduire chaque jour, qui fonctionne tant que le conflit et ses réalités ne rattrapent pas le cadre rassurant inventé par les autorités.

En cela, le regard au départ trop influencé par la recherche de parallèles historiques familiers comprendra qu’il n’assiste en réalité pas à un documentaire représentant un pays vivant son 1914-1918, mais à un portrait de solutions pédagogiques improvisées rappelant celles mises en place au Royaume-Uni pendant la Seconde Guerre mondiale pour l’évacuation des enfants (puis leur lent retour vers les grandes villes) et leur stabilité psychologique (D. W. Winicott contribuant aux travaux sur ce point). Aussi Premières classe s’avère-t-il indispensable pour le public cherchant un pas de côté aussi réaliste qu’émouvant sur le conflit en Ukraine. Les enfants et professeurs du film ne bénéficient pas du luxe français de détourner le regard ou de se désintéresser d’une guerre vitale pour leur pays et leurs familles. Les spectateurs français devraient permettre à ce documentaire de rester en salles longtemps et de bénéficier d’un plus grand public à chaque séance.

 

  • 1. André Markowicz, Et si l’Ukraine libérait la Russie ?, Paris, Seuil, 2022.