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Seules les bêtes de Dominik Moll, un Country Noir

Seules les bêtes dépeint le désespoir et le malheur de cette population rurale isolée au milieu de ses bêtes, de ses rêves détruits et des fantasmes qu’elle échafaude pour remplir le vide.

Le film de Dominik Moll, Seules les bêtes, adapté d’un polar de Colin Niel (Rouergue Noir, 2017) met en scène une intrigue amoureuse entremêlée qui aboutit à un meurtre au cœur d’une vallée proche reculée du causse Méjean, en Lozère. Seules les bêtes diffère des précédents films de Dominik Moll, de Lemming (2000) à Harry, un ami qui vous veut du bien (2005), en ceci que le huis-clos bourgeois s’ouvre à une Afrique à moitié rêvée. Dès l’ouverture, la caméra rapprochée suit le périple d’un jeune homme noir, Armand, transportant sur ses épaules une chèvre à travers des rues labyrinthiques. Quels sentiments lient les faubourgs colorés et bruissant d’Abidjan avec la région austère du causse Méjan et ses habitant·e·s : Michel et Joseph les éleveurs, Alice l’assistante sociale, la belle et froide Évelyne, mais aussi la jeune Marion fraichement arrivée de Sète ? Moll dévoile une puissante fiction amoureuse et l’engrenage de fantasmes fatals qui associe une région française en déshérence à une capitale africaine. Cette ouverture géographique inscrit Seules les bêtes dans le genre du Country Noir venu des Etats-Unis, qui inspirait déjà le roman de Colin Niel, et interroge la relation de domination entre Europe et Afrique, Blancs et Noirs.

 

Un Country Noir intime et social

Le Country Noir, qu’on traduit parfois par « polar rural » en France, est un genre littéraire et cinématographique qui relève de la fiction criminelle située dans des régions rurales, dans un univers de whitetrash ou redneck aux États-Unis. Il a notamment émergé en 1996 sous la plume de Daniel Woodrell dans son roman intitulé Give Us a Kiss : A Country Noir mais s’est popularisé lors de l’adaptation au cinéma d’un autre roman de Daniel Woodrell, Winter’s Bone, par la réalisatrice indépendante Debra Granik en 2010. Si Woodrell donne au Country Noir son cadre géographique et social – la région marginalisée des monts Ozarks, peuplée de Blanc·he·s pauvres qui survivent par la production de méthamphétamines –, c’est Debra Granik qui confère au Country Noir sa grammaire visuelle, faite de longs plans contemplatifs sur un rude paysage enneigé parsemé de motifs gothiques, des balançoires rouillées dans de misérables arrière-cours à de sombres squelettes d’arbres découpés sur un ciel laiteux sans horizon. On retrouve cette ambiance désespérée dans le film de Moll grâce aux longs plans sur le causse Méjean, « cette immense étendue désertique cernée de gorges[1] », qui renvoie au désert sentimental des personnages.

Car le drame qui se joue dans Seules les bêtes est à la fois intime et social. Seules les bêtes dépeint le désespoir et le malheur de cette population rurale isolée au milieu de ses bêtes, de ses rêves détruits et des fantasmes qu’elle échafaude pour remplir le vide : Alice qui fantasme une passion pour Joseph l’éleveur isolé ; Michel, le mari d’Alice, qui s’abîme dans une romance virtuelle avec « Amandine », sa petite amie africaine rencontrée par chat internet interposé qui ne cesse de lui demander de l’argent entre deux déclarations d’amour formatées ; Marion, la jeune amante d’Évelyne, qui harcèle cette dernière bien trop âgée et trop mariée pour elle ; et enfin Joseph, l’éleveur solitaire sur le causse qui entretient un amour nécrophile pour le cadavre d’Évelyne qu’il cache dans sa grange à foin. La marginalité sociale se conjugue ici avec l’isolement affectif.

Cette fable raconte aussi le malheur des Noir·e·s, la misère et la poursuite de la fortune grâce aux arnaques sur Internet d’une bande de jeunes « brouteurs » d’Abidjan, dont fait partie Armand, le véritable arnaqueur derrière l’avatar d’« Amandine » qui séduit Michel à distance. On sort ainsi de l’entre-soi européo-centré pour interroger les relations de domination raciale entre les deux continents. Le discours porté par le film de Moll, tout comme le roman de Niel, est d’ailleurs empreint d’anticolonialisme : Armand ne se défend-t-il pas de son activité illégale en expliquant qu’il « aide à rembourser la dette coloniale » ? Cette inversion, temporaire, de la domination des Blancs sur les Noirs rend ainsi légitime l’exploitation des espoirs de Michel. Si Seules les bêtes dépeint bien une « guerre des pauvres » entre Blancs et Noirs, la puissance du grand mâle Blanc riche, Guillaume Ducat, qu’on ne fait qu’entrapercevoir, rappelle cependant que la richesse alliée à la blancheur reste l’outil de la domination absolue et suggère, dans une fin quelque peu différente du roman, un impossible rétablissement des forces.

 

Une fable gothique

Le film de Moll est construit comme une tragédie en trois actes : on suit la trajectoire d’Alice, assistante sociale des agriculteurs, qui tombe amoureuse de Joseph, un éleveur qui vit reclus sur le plateau du causse Méjean. Cet arc narratif nous livre les premiers éléments du drame : la disparition d’une certaine Évelyne Ducat, les recherches policières frénétiques dans la région et enfin la voiture abandonnée du mari d’Alice, Michel, un éleveur bourru. Durant le deuxième acte, on adopte le point de vue de Joseph, l’amant d’Alice qui vit seul avec ses bêtes et son chien, et qui retrouve le cadavre d’Évelyne Ducat sur le pas de sa porte. Le dernier acte présente l’élément perturbateur par un retour en arrière : l’arrivée sur le causse d’une jeune femme aux cheveux blonds et bouclés, Marion, qui concentre tous les fantasmes. Un peu à la manière de Rashômon, l’intrigue présente trois points de vue sur le meurtre d’Évelyne. Le drame avance lentement, à pas feutrés. Nous sommes véritablement dans une structure de fiction noire puisque « le récit coïncide maintenant avec l’action[2] ». L’ironie tragique qui clôt le film ne laisse d’ailleurs aucun doute : cette fin à la fois logique et cruelle confère au film « une noirceur à la fois terrible et jubilatoire[3] ».

Durant toutes les séquences en Lozère, la photographie presque en bichromie de la blancheur du causse gelé contraste avec la chaleur sépia des scènes tournées à Abidjan. Les deux mondes s’opposent sous la caméra de Moll, la vie foisonnante d’Abidjan contre la morbidité opaline d’un univers rural déclinant. Toutefois, la caméra de Moll perce souvent la plaque de givre du causse pour fouiller dans les recoins ténébreux, comme cet antre construit par Joseph entre des blocs de foin pour abriter le corps d’Évelyne qu’il chérit. Au cœur de ce boyau fourragé, le cadavre se relève pour mettre des mots sur la détresse de Joseph et du monde paysan en général : « T’es le dernier, ils sont tous morts », lui dit-elle d’une voix très douce.

Il règne sur Seules les bêtes une ambiance surnaturelle et horrifique. Les fantômes de femmes rêvées mènent les hommes blancs à leur perte, aussi bien Joseph et sa morte amoureuse que Michel et son amante virtuelle. Mais les croyances occultes sont aussi du côté d’Abidjan, où la magie noire et les sacrifices de chèvres marchent presque trop bien : Michel est si « accroché » par l’Amandine numérique qu’il commence à la voir à chaque coin de rue, sous les traits d’une autre. L’hommage à Hitchcock n’est pas loin. L’une des grandes forces du film de Moll tient au tendre lien qui se crée entre Armand/Amandine et sa cible Michel. La douceur s’installe entre l’arnaqueur ivoirien et l’éleveur français qui pianote sur son clavier au milieu de ses vaches dans la solitude de son étable : seules les bêtes L’intimité de cette relation à distance à travers un écran, crédible et douce, rappelle avec force la puissance du fantasme, de l’imagination et finalement de la fiction elle-même.

 

[1] Dominik Moll, dossier de presse de Seules les bêtes, accessible sur www.hautetcourt.com.

[2] Sur la différence entre le whodunnit traditionnel et le roman noir, voir Tzvetan Todorov, « Typologie du roman policier », Poétique de la prose, Paris, Seuil, 1971.

[3] Dominik Moll, dossier de presse de Seules les bêtes.

Alice Jacquelin

Normalienne, agrégée de lettres modernes, Alice Jacquelin est post-doctorante à l'université de Poitiers (EHIC) après avoir soutenu une thèse de littérature comparée sur le Country Noir.

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