La dictature biélorusse, maillon faible de la guerre contre l’Ukraine
En Biélorussie, État co-agresseur de l’Ukraine au même titre que la Russie, une population exaspérée par la dictature entre en résistance, par des actes de sabotage sur le réseau de chemins de fer et par l’engagement de volontaires.
Vladimir Poutine avait misé sur la vassalité d’Alexandre Loukachenko pour agresser l’Ukraine le 24 février 2022. Après deux mois de guerre de terreur, le dictateur biélorusse, complice de l’agression, est un maillon faible du dispositif stratégique du Kremlin. Il a buté sur de nombreux actes de résistance, notamment le sabotage de trains chargés de convoyer hommes et matériel vers l’Ukraine. La résistance biélorusse a contribué à la déroute militaire russe dans les régions de Kiev et de Tchernihiv, et autour de la centrale nucléaire de Tchernobyl.
Un État co-agresseur
La dépendance de Minsk envers Moscou s’est renforcée depuis la répression de la révolution civique des Biélorusses contre les fraudes électorales, à l’été 20201. Défait dans les urnes en août 2020, Alexandre Loukachenko se maintient au pouvoir plus que jamais par la force et les répressions, et au moyen de l’aide militaire et économique du Kremlin. Sviatlana Tsikhanoùskaïa, qui avait remporté la majorité des suffrages, a dû quitter le pays et a formé à Vilnius le gouvernement en exil. Loukachenko, comme Poutine, transgresse le droit et les principes fondamentaux, et pratique violences et crimes. Il fait arrêter et torturer les opposants comme de simples manifestants. En mai 2021, il a commis un acte de piraterie aérienne en détournant vers Minsk le vol Ryan Air Athènes-Vilnius, pour kidnapper le journaliste Raman Pratassevitch, qui vivait en exil en Lituanie, avec sa compagne russe. À l’automne 2021, il a organisé une crise migratoire à la frontière de la Biélorussie et de la Pologne pour déstabiliser l’Union européenne. Il n’y a pas réussi2.
Le 10 février 2022, des troupes russes, pas moins de 30 000 hommes, venant principalement de la Région militaire de l’Extrême-Orient russe, ont été placées en Biélorussie sous couvert d’exercices militaires conjoints contre le terrorisme. Ceux-ci, baptisés « Détermination de l’Union » (Soïouznoe rechimost’) étaient menés dans le cadre de l’Union étatique Russie-Biélorussie3. Auparavant, les deux États nous avaient habitués aux exercices baptisés « Ouest » (Zapad) dans l’hypothèse, montée en épingle, d’une agression contre la Biélorussie venant de la Pologne ou de la Lituanie. Mais, en février 2022, les exercices militaires se déroulaient au sud de la Biélorussie, à proximité de la frontière ukrainienne. Ils devaient prendre fin le 20 février. À cette date, sous prétexte de « tensions avec l’Otan », les troupes russes ne sont pas rentrées en Russie. Cette présence russe sur le sol biélorusse, autorisée par le régime illégitime d’Alexandre Loukachenko et à laquelle s’oppose vigoureusement Sviatlana Tsikhanoùskaïa, est de facto une occupation militaire russe de la Biélorussie.
À partir du 24 février 2022, la Biélorussie a servi de base arrière pour l’agression de l’Ukraine par sa frontière nord, que ce soient l’intervention terrestre des troupes russes dans les régions de Kiev ou de Tchernihiv, les départs d’avions militaires russes des bases et aéroports biélorusses de Baranavitchy et de Brest, ou les bombardements visant les villes du nord-ouest de l’Ukraine, dans les régions de Jytomir, de Volhynie (Loutsk), de Rivne et jusqu’à Lviv. État co-agresseur au même titre que la Russie, la Biélorussie fait l’objet d’un renforcement des sanctions européennes et internationales décidées fin février 2022, sanctions qui se sont ajoutées à celles ayant suivi la répression du mouvement de 2020. Aux débuts de l’agression armée, les garde-frontières ukrainiens ont envoyé un message d’insulte à leurs homologues biélorusses, pour avoir permis l’invasion de leur pays par la colonne de blindés russes qui filait vers Kiev.
L’exaspération de la population
Toute tentative d’expression publique contre la guerre est réprimée en Biélorussie, comme en Russie, avec la même férocité que l’ont été toutes les expressions de la société biélorusse mobilisée contre le dictateur. En mars dernier, le pays comptait plus de 1 110 prisonniers politiques, tels que recensés par l’organisation de défense des droits humains Viasna. Pourtant, les Biélorusses insoumis ont conservé ce qui a fait la force de leur auto-organisation durant l’année 2020 : les messageries Telegram alimentées avec des photographies ou des vidéos prises par les citoyens eux-mêmes. Les rédactions des principaux medias indépendants biélorusses, toutes attaquées par le régime de Minsk, ont ouvert leurs propres canaux Telegram, qui tendent à supplanter non seulement les éditions papiers mais aussi les sites internet comme supports des médias d’information. En avril 2022, le canal Telegram « Nexta Live », emblématique du mouvement de 2020, comptait encore plus d’1 750 000 abonnés, tandis que d’autres (« Basta », « MKB », « Zerkalo », « Nacha Niva » ou « Charter 97 ») comptent aussi de leurs côtés des dizaines voire des centaines de milliers d’abonnés. Ils sont pour la plupart considérés comme « extrémistes » par le régime loukachiste mais, depuis avril 2022, les messageries « Nexta » et « Nexta Live » sont même qualifiées de « terroristes ».
Depuis le 24 février 2022, tous ces canaux Telegram se sont mis à l’heure ukrainienne et relaient les actes de résistance des Ukrainiens contre l’agression poutinienne. Ils dénoncent également les actes du dictateur Loukachenko et rappellent que les Biélorusses n’ont aucune animosité envers leurs voisins ukrainiens. Par ces messageries, la société biélorusse applaudit toutes les positions fermes et sanctions prises contre Minsk et contre Moscou, par l’Union européenne et les autres pays occidentaux. Elle voit dans les sanctions économiques extérieures le prolongement des grèves ouvrières d’août 2020, qui ont essayé de mettre à l’arrêt les grands groupes industriels, pourvoyeurs d’importants revenus pour le régime, tels que la grande usine de métallurgie, les deux raffineries de produits pétroliers ou la mine de sels de potasse servant à la production d’engrais. Ces grèves s’étaient soldées par les licenciements des grévistes et par l’arrestation des meneurs comme prisonniers politiques, ou par leur départ en exil.
Depuis l’invasion de l’Ukraine, les messageries Telegram relaient les informations sur les difficultés de ces groupes industriels qui sont privés d’accès aux ports lituaniens et lettons sur la mer Baltique et qui perdent toutes leurs recettes d’exportation vers l’Union européenne ou l’Ukraine. Ils gonflent les stocks d’invendus, mettent leur personnel au chômage partiel et commencent à les licencier. Les médias sociaux biélorusses font aussi remonter des informations concernant les approvisionnements erratiques de certaines denrées alimentaires sur les étals des magasins et des prix des légumes frais en forte hausse.
Ces messageries Telegram témoignent aussi du passage d’une résistance passive à une résistance plus active des Biélorusses contre la guerre et contre la Russie. Elles font état de l’exaspération de la population envers les militaires russes, en permanence en état d’ébriété, qui se comportent au quotidien en pays conquis, dans les magasins alimentaires ou dans la rue envers les femmes. Ils font savoir, en dépit du secret qui est imposé aux personnels hospitaliers, l’ampleur des pertes humaines de l’armée russe sur le front de Kiev et de Tchernihiv durant le mois de mars, les hôpitaux et les morgues de Homel (Gomel en russe) et Mazyr (Mozyr en russe), au sud-est de la Biélorussie, étant submergés de blessés et de tués transportés à l’arrière des lignes de front.
Les soldats russes qui, jusqu’à fin mars, ont occupé le nord de la région de Kiev, où ils ont perpétré des massacres de civils, ont transformé Homel et les autres villes biélorusses alentour en plaques tournantes des trafics d’écoulement de biens, notamment électro-ménagers, qu’ils ont pillés. Les messageries Telegram relaient aussi des photos et vidéos prises discrètement sur les mouvements de troupes et de blindés russes, dans les régions de Brest et de Homel, sur les routes ou sur les rails. Depuis le début du mois d’avril, alors que les régions de Kiev, Tchernihiv et Soumy au nord de l’Ukraine ont été libérées, les canaux Telegram biélorusses renseignent les départs de troupes russes vers la Russie pour se concentrer au nord de Kharkiv. Mais ils annoncent aussi en même temps l’arrivée de nouvelles troupes de Russie, provenant notamment de Bouriatie, qui se concentrent de nouveau sur la frontière sud de la Biélorussie avec l’Ukraine.
La bataille du rail
Alexandre Loukachenko a affirmé qu’aucune troupe biélorusse n’était engagée dans l’intervention terrestre en Ukraine. Or il semblerait que, fin février, des Biélorusses aient participé à l’attaque contre Tchernihiv. La réalité est que la population biélorusse ne soutiendrait pas un engagement militaire terrestre contre l’Ukraine aux côtés des troupes russes. L’État-major ukrainien a plusieurs fois alerté sur la possibilité de provocations fomentées par les Russes, sous la forme de fausses agressions ukrainiennes en Biélorussie, pour forcer Loukachenko à engager les troupes biélorusses. Ils ont évoqué la possibilité d’un ajout de 10 000 à 15 000 hommes aux troupes russes. Les experts occidentaux en évoquent plutôt seulement 6 000, dans l’armée biélorusse, réellement en capacité de mener des combats, notamment les troupes aéroportées. Loukachenko a été relancé par Poutine, qui lui promettait report de dette et octroi de crédits sur cinq ans. Mais il n’a pas été en mesure d’engager l’armée en Ukraine. Les canaux Telegram biélorusses ont relayé des messages sur des rébellions qui seraient survenues dans l’armée biélorusse, tant à la base, dans les casernes de la région de Brest, que parmi les officiers et l’état-major, au cours du mois de mars. Des troupes spéciales biélorusses ont toutefois été signalées fin mars comme ayant été présentes à Boutcha, ville proche de Kiev, qui a subi d’atroces tueries de civils.
Par ailleurs, le régime de Minsk semble avoir été pris de court par l’ampleur que prennent les actes de sabotage de la résistance intérieure biélorusse, sous la forme d’une « bataille du rail » qui fait référence à la gloire passée des partisans biélorusses contre l’occupant nazi. Dès le 27 février, des hackers baptisés « Cyberpartizans » ont perturbé le système de régulations des chemins de fers biélorusses pour paralyser le trafic. Ils ne cessent depuis de conduire des attaques informatiques. Par ailleurs, les cheminots biélorusses et des habitants des bourgades situées près des rails ont multiplié les incendies d’armoires-relais de signalisation ou les jets de ferrailles sur les voies, pour désorganiser les branches du réseau ferré biélorusse reliées à la Russie ou menant vers le sud, à la frontière ukrainienne. Les actions, qui ont pu apparaître isolées et désespérées au début du mois de mars, ont pris une tournure plus systématique et stratégique ensuite, au point qu’au 8 avril 2022, on estimait à quatre-vingt le nombre d’actes de sabotage recensés sur les chemins de fer biélorusses depuis fin février. Fin mars, le chef des chemins de fer ukrainien a salué ses homologues cheminots biélorusses pour leur engagement dans cette « bataille du rail ».
Le régime de Minsk a procédé à l’arrestation d’une cinquantaine de personnes, dont une trentaine de cheminots soupçonnés d’être les saboteurs, notamment au cours de la dernière semaine de mars. Les personnes arrêtées sont poursuivies comme « terroristes ». Si la plupart restent à ce jour des héros anonymes, les services du ministère de l’Intérieur biélorusse ont diffusé début mars une vidéo d’une ancienne employée du Centre principal d’informations des chemins de fers, présentée comme une « traîtresse » car ayant rejoint le mouvement de sédition contre le régime (intitulé, par les forces en exil en Lituanie et en Pologne, le « Plan de la Victoire »). Début avril, les visages de trois de ces saboteurs du rail circulent également publiquement : trois jeunes hommes âgés de 25 et 26 ans, de la ville de Babrouïsk, située entre Minsk et Homel.
Les volontaires
L’autre démonstration du passage des Biélorusses à une résistance active contre Loukachenko et Poutine est l’engagement de volontaires dans la lutte armée en Ukraine, pour repousser l’agression russe. Il s’agit, pour ces volontaires, de défendre l’Ukraine libre et démocratique et de sauver l’honneur de leur pays. Des Biélorusses, notamment parmi ceux qui s’étaient installés en Ukraine avant 2022, prennent les armes aux côtés des Ukrainiens dans plusieurs villes, d’Odessa à Marioupol. Le corps de volontaires biélorusses armés le plus en vue sur les réseaux sociaux est le bataillon baptisé « Kastous Kalinoùski4 », rassemblant des volontaires engagés depuis fin février pour la défense de Kiev. Le centre de recrutement, servant à la fois à filtrer les volontaires et à prodiguer un premier entraînement de terrain, est situé à Varsovie. Il a trouvé un écho dans l’importante diaspora locale, constituée par les exilés depuis 2020, notamment parmi les anciens membres des structures armées et des services de sécurité biélorusses ayant fait défection.
Une vingtaine de volontaires biélorusses seraient envoyés chaque jour en Ukraine et ils seraient déjà plus d’un millier sur place. Ils diffusent des images de leur regroupement sur le théâtre des opérations et des appels aux Biélorusses à la prise des armes, lors de diffusions vidéo sur leur canal Telegram qui compte 27 000 abonnés.
Depuis le 25 mars, jour national de l’opposition biélorusse en référence à la République populaire de Biélorussie de 1918, les volontaires du bataillon Kastous Kalinoùski sont pleinement intégrés dans les forces armées ukrainiennes, disposent du livret militaire, de la solde et des assurances sociales de l’armée ukrainienne. Les premiers morts ont reçu les honneurs militaires sous les deux drapeaux, l’ukrainien et le biélorusse blanc-rouge-blanc (qui est à la fois le drapeau de la République populaire de 1918, de la Biélorussie indépendante de 1991 à 1995 et, depuis, de l’opposition à Loukachenko et de la société mobilisée à l’été 2020). S’ils affichent comme objectif premier la libération de l’Ukraine, pilier d’un avenir démocratique dans la région, certains assument vouloir ensuite continuer la lutte armée pour libérer la Biélorussie. Ils mettent en avant qu’ils acquièrent une expérience militaire de haut niveau, auprès du commandement ukrainien, selon les critères de l’Otan, avec le maniement du matériel fourni par les pays occidentaux. Ils prétendent pouvoir défaire une armée loukachiste déliquescente. Ils envisagent ainsi de constituer le noyau de la future armée nationale biélorusse, dans un avenir sans Loukachenko.
Sviatlana Tsikhanoùskaïa, à la tête du gouvernement en exil à Vilnius, incarne aujourd’hui la Biélorussie réelle et légitime, soutenant l’Ukraine et le président Volodymyr Zelenski contre les crimes de Poutine et de Loukachenko. Le 10 avril 2022, elle a salué les actes de résistance anti-guerre des Biélorusses qui ont bloqué l’intervention des troupes de Minsk contre l’Ukraine. Le sort de Loukachenko dépend de celui de Poutine et de la dictature en Russie.
- 1. Laurent Germain, « Le légalisme de la société biélorusse », Esprit, octobre 2020.
- 2. Marie Mendras, « Le chaos migratoire orchestré par la Biélorussie et la Russie n’a pas déstabilisé l’Europe », Le Monde, 17 novembre 2021.
- 3. L’Union Russie-Biélorussie, signée en 1999 par les présidents Elstine et Loukachenko, puis mise en œuvre par Poutine et Loukachenko, n’a pas véritablement créé d’instances supranationales, mais a servi des politiques de coopération au cas par cas.
- 4. Ou Kastous Kalinowski, du nom du héros national biélorusse lors du soulèvement de 1863-1864 contre la Russie impériale, de concert avec les mouvements polonais et lituaniens de l’époque.