Lars Von Trier, le long au revoir
Souffrant de la maladie de Parkinson, Lars Von Trier ne tournera plus de films. Au-delà des provocations faciles, son œuvre poursuit une réflexion exigeante sur le malaise et les parts inavouables de la psyché humaine.
Pour les cinéphiles de moins de trente ans, Lars Von Trier s’appréhenda par trois scandales. En 2011, ses propos cannois sur sa compréhension de Hitler choquèrent d’autant plus que Melancholia était un film apollinien et apolitique qui n’interpellait le spectateur qu’esthétiquement. En 2014, Nymphomaniac ne se voyait analysé que par des polémiques sur des scènes sexuelles non simulées et sa nécessaire interdiction (ou pas) aux mineurs, ce qui effaçait toutes ses recherches formelles et un scénario novateur sur la subjectivité et le plaisir féminins. En 2018, The House That Jack Built se trouva rejeté par beaucoup en tant que récit complaisant sur la violence, sans comprendre que son réalisateur y poursuivait sa réflexion constante sur le malaise et les parts inavouables de la psyché humaine. Chaque nouveau film du cinéaste danois semblait devoir s’accompagner d’avertissements, de préventions, comme si leurs images allaient forcément traumatiser les regards. Le cinéma de Von trier souffrait de cette catégorisation dans le « choc » ou l’épreuve, qui empêchait de sentir tous ses emprunts à Bergman et Tarkovski, avec la dramaturgie du premier mais sans le mysticisme du second, ce qui le rendait souvent agréable. Enfin, pour qui souhaitait approfondir ses réflexions, seuls les Entretiens avec Stig Björkman(Cahiers du Cinéma, 2000) étaient disponibles ; non republiés depuis leur parution, ils n’aidaient pas à comprendre l’évolution de son cinéma vers la théâtralisation (Dogville, 2003), la comédie (Le Direktør, 2006) ou l’esthétisme dramatique (Antichrist, 2009), à moins de se raccrocher à des motifs biographiques sur ses origines familiales complexes ou l’adoption d’un pseudonyme le rendant faussement noble (Von Trier plutôt que Trier).
Et voici que plus aucune image ne viendra de lui. Diagnostiqué de la maladie de Parkinson en 2022, il donnait, certes tremblant et avec des difficultés d’expression, encore des nouvelles sur Instagram, et avait annoncé l’an dernier tenter de réaliser un nouveau film. Les cinéphiles pensaient à sa maladie dégénérative en espérant qu’elle le laisserait encore en capacité d’échanger et de créer pendant quelques années. Aussi le communiqué annonçant, le 12 février 2025, son transfert vers un centre de soins en journée attrista fortement, tant il signait la défaite du créateur face à son affection. Comme Lynch confiné chez lui par l’emphysème, comme Tarkovski et Truffaut face au cancer, Von Trier se retrouvait rattrapé par son corps, empêché de filmer. Un long au revoir non prévu, avec The House That Jack Built pour dernier film et la troisième saison de L’Hôpital et ses fantômes comme dernier récit proposé, sa société Zentropa, très active dans la production du cinéma danois, continuant son œuvre et la préservant. Ce qui plaisait chez Von Trier n’était pas l’anticipation d’un choc ou d’un déplaisir dans son fauteuil, mais la croyance qu’il demeurait comme un des derniers cinéastes, avec Lynch, Gaspar Noé, Terrence Malick, chez qui tout pouvait se passer à l’écran : le plus absurde, des renvois entre les images du réalisateur et celles du cinéma muet ou de photographies de guerre, une utilisation du chapitrage rendant les scénarios découpés à l’extrême et transformant parfois les fictions en essais dogmatiques…
Sous le nom de Dogma 95, justement, le Danois avait tenté, avec son compatriote Thomas Vinterberg, de réinventer le cinéma d’art et d’essai en éliminant le plus d’artifices possibles, jusqu’à interdire les films de genre et les musiques originales, dans ce qui constituait, le 13 mars 1995, un des derniers manifestes artistiques du xxe siècle. Comme Kubrick, il constitua son indépendance depuis son univers de production, en posant ses conditions aux vedettes souhaitant tourner avec lui : le Danemark et les tournages longs, jusqu’à devenir éprouvants ou abusifs comme en témoigna Björk après Dancer In The Dark (2000). Lui restera pour autant un sens de l’écriture des personnages féminins (Björk, Charlotte Gainsbourg, Kirsten Dunst, Prix d’interprétation à Cannes pour des rôles dans ses films, Stacy Martin n’ayant pas encore retrouvé les sommets de son jeu ambigu dans Nymphomaniac, tout comme Emily Watson dans Breaking the Waves en 1996) et une relative faiblesse pour ses figures masculines, sauf à en faire des lâches, ce à quoi l’acteur Stellan Skarsgård excellait. Ainsi, The House That Jack Built ne s’avéra supportable qu’avec son récit plaçant son tueur médiocre aux côtés de Virgile aux Enfers. Toutefois, Von Trier se perdait pour la première fois dans le méta-textuel et les références ; les spectateurs ne pensaient plus, comme d’habitude devant ses œuvres, ne jamais avoir vu ça, mais comprenait trop vite le discours, qui surplombait l’intrigue, empêchait l’immersion. Le cinéaste s’était perdu dans la complexité qu’il recherchait depuis les super-ralentis en noir et blanc et le renard parlant de Melancholia, qui impressionnaient l’œil et surprenaient l’esprit ; cette recherche formelle devint peu à peu une complexification à outrance du fond, dès la longue intrigue de Nymphomaniac qui nécessita, contre sa volonté, une sortie en salles en deux parties raccourcies, son montage originel n’étant disponible qu’en vidéo. Combien il émut, au contraire, dans un drame, Breaking The Waves, aussi intense que la modestie de sa forme !
Depuis l’expérience cinéphile, il restait singulièrement émouvant de penser à Von Trier comme à Lynch ou Noé : des expérimentateurs, des cinéastes auxquels des producteurs et les spectateurs donnaient assez d’argent et d’entrées pour continuer leurs intrigues innovantes. Mais les deux derniers n’existaient que comme cinéastes d’art et d’essai, ne cherchant plus à convaincre ni à plaire, tandis que Von Trier resta, jusqu’à son auto-bannissement de Cannes, un réalisateur célébré par les festivals et la critique. Un dernier parallèle existait : il ressemblait à Terrence Malick dans sa capacité d’attirer des acteurs connus pour des formes marginales ou des récits surprenants, avec pour summum Dogville, relecture de Brecht avec une Nicole Kidman au plus haut de sa renommée. Devant les interrogations croissantes du public de ses œuvres, il demeurait difficile de faire la part des provocations faciles pour discerner le discours. Une des dernières analyses fut proposée par Les Cahiers du Cinéma d’octobre 2018 (numéro 748) avec un long entretien sur The House That Jack Built, tout comme les jeunes critiques de La Septième Obsession et Jean Douchet dans une de ses ultimes exégèses apportèrent leurs clés. Aussi la peine survenue tant chez les amateurs que les journalistes dans l’annonce de cette fin de carrière forcée est-elle magnifiée : une maladie dégénérative typique du vieillissement pour un jeune innovateur devenu vieux provocateur, un explorateur des formes parfois complaisant, un misanthrope traitant souvent mal ses personnages féminins mais les écrivant avec brio. Un réalisateur trop humain dont les films transposaient les névroses, mais qui ne s’épancha jamais dans l’autobiographique ; n’est-ce pas là une exigence de plus en plus rare chez les créateurs de fictions ?