Michel Ciment au Salon du Livre de Paris en 2010 / Wikimedia Commons
Michel Ciment au Salon du Livre de Paris en 2010 / Wikimedia Commons

Michel Ciment, le sérieux et l'éclectisme

La disparition de Michel Ciment laisse un vide dans le monde de la critique cinématographique française. Par l'acuité de son regard critique, comme par son ouverture d'esprit, sa large culture et la qualité de sa langue, il a représenté une figure phare pour les amateurs de cinéma et  la formation de la nouvelle génération de cinéphiles français.


Pour qui découvrait la cinéphilie à la fin des années 2000, Michel Ciment apparaissait comme une figure incontournable. L'organisation par la Cinémathèque Française d'une exposition Kubrick en 2011 coïncida avec cette découverte. Positif, qu'il mena pendant cette période à travers un transfert d'éditeur jusqu'à en garantir aujourd'hui l'indépendance grâce à Actes Sud et à l'Institut Lumière, et vers l'adoption d'une maquette entièrement en couleurs, incarnait le journal de référence, un pôle de stabilité face à des Cahiers du Cinéma choisissant au fil des années une ligne explicitement tranchée et politique. Les lycéens en cinéma-audiovisuel en découvraient les numéros par le choc visuel des couvertures (Madds Mikkelsen dans une plaine brumeuse pour Le Guerrier Silencieux en mars 2010, Jesse Eisenberg en peignoir pour The Social Network en novembre), avant d'en comprendre la qualité par les dossiers et les entretiens. Ainsi la patte et l'exigence de Ciment se devinaient : traiter d'un art graphique par l'intellectualité, rechercher le beau style, sans négliger les autres arts, pour comprendre le cinéma. Sa verve argumentative aidait à l'adhésion à sa personne et à sa vision du cinéma : souvenir du sourire devant un éditorial où il ironisait sur des critiques prompts à rejeter La Princesse de Montpensier, mais qui encenseraient un film traitant de guerre civile et de rivalités religieuses en Iran ou en Turquie…

L'exposition Kubrick de 2011, justement, transforma Ciment en maître de la synthèse, y compris pour les jeunes générations : celui qui permettait de comprendre les fils rouges et la cohérence des films du cinéaste américain, de dépasser les préjugés à son égard pour se concentrer sur son œuvre. Le sérieux prôné par Ciment, passant aussi par l'étude des romans adaptés, la connaissance de l'histoire de la peinture, permettait aux cinéphiles et aux critiques en devenir de dépasser la subjectivité comme base de l'analyse et la biographie des réalisateurs comme motif d'explication des films. Surtout sa méthode critique, qui effaçait presqu'entièrement la première personne du singulier dans l'écriture, les intentions et les messages des films dans la thèse, pour se concentrer sur le sens créé par les images et le montage, complétait les cours reçus dans les sections cinéma-audiovisuel des lycées. En quête d'inspirations, les jeunes cinéphiles trouvaient un professeur de pratique.

L'exposition Kubrick de 2011 transforma Ciment en maître de la synthèse, y compris pour les jeunes générations.

Ciment s'inscrivait aussi en continuité d'une tradition critique française : celle de l'oral combiné à l'écrit, dans ses interventions au Masque et la Plume, et dans les livres. Une capacité de synthèse d'une minute ou deux sur un film, et celle d'écrire de longs chapitres sur un cinéaste. Véritable médiateur, sa Projection Privée du samedi après-midi était une écoute obligée, dont les duplexs depuis Berlin, Cannes et Venise faisaient voyager les cinéphiles provinciaux, et se confronter les critiques internationaux. Dans sa dernière période, il publia Jane Campion par Jane Campion (Éditions Cahiers du Cinéma, 2014, réédition augmentée en 2022) et Andreï Konchalovsky. Ni dissident, ni partisan, ni courtisan (pour reprendre le titre de son livre d'entretiens avec Andreï Konchalovski, Actes Sud, 2019), féminisant et diversifiant les cinéastes de ses admirations, montrant que lui et Positif n'étaient pas, comme le prétendent des clichés masquant une flagrante ignorance, uniquement des défenseurs du cinéma américain, il parvint  à se détacher de sa revue, à montrer qu'elle pouvait exister et garder ses abonnés et son exigence sans lui, qui ne se comportait pas comme un directeur en surplomb. Le voir en mars 2011 dans une interview vidéo pour Télérama admettre avoir détesté à tort Playtime donnait envie de le découvrir, et sa recherche admise de l'équilibre entre objectivité et subjectivité semblait une méthode pour les jeunes plumes.

De fait, Ciment parlait de tout, et ne rejetait jamais un jeune auteur voulant écrire dans Positif. Il cherchait toujours, au Masque et la Plume, à distinguer ce qui pouvait être sauvé de la forme d'un film, là où les critiques négatives se contentent de décrire les effets ou les messages des œuvres. L'écouter parler de ses souvenirs de séances mémorables au micro de Laure Adler dans Hors Champs le rapprochait de tous les cinéphiles : il associait chaque œuvre ayant marqué sa vie à une salle, à la ville de sa découverte ; son récit des heures à marcher dans Londres après 2001 L'Odyssée de l'Espace rejoignait les stupéfactions que les jeunes cinéphiles pouvaient ressentir. À dix-huit ou vingt ans, Ciment impressionnait, mais il n'effrayait pas et ne méprisait pas, Positif devenant le phare grâce auquel chaque mois pouvaient se découvrir les comptes-rendus de festivals, les ouvrages à acquérir, et aussi la seule publication en français à parvenir, chaque année, à un relevé exhaustif des films de Cannes. Il semblait qu'il avait réussi à accueillir de nombreux auteurs sans jamais les formater : les exemples de Philippe Rouyer ou de Yannick Dahan viennent en tête, et il est clair qu'il ne tentait nullement de créer une école ou des suiveurs.

Le croiser en sortie de projection de presse à Berlin, le voir arriver à un enregistrement en public du Masque et la Plume, rassurait, car on pensait alors qu'il restait un critique faisant le lien avec le début des années 1960 et capable de curiosité même à la fin des années 2010. Ciment, plus jeune que Jean Douchet (né en 1929), représentait en effet la génération de critiques qui, dans la continuation de Bazin et sans la tentation de la bande des Cahiers de passer à la réalisation, durent imposer leur genre et leur place dans la presse jusqu'à atteindre une influence inimaginable aujourd'hui. Il siégea au jury de Cannes en 1978 ; depuis quand cette assemblée n'a-t-elle pas accueilli un critique ? Le temps des longues discussions sur France Inter, des débats argumentés à coup de référence, peut-il revenir à une époque de sorties nombreuses et de culture littéraire et picturale se perdant chez les critiques ? Les silences se faisant chez ses confrères et dans le public du Masque lorsqu'il parlait, montraient moins une révérence qu'une conscience que Ciment savait ce qu'il énonçait ; il était possible de le contester, pas de méconnaître sa passion et les sources de ses interprétations. L'enjeu d'une critique cinématographique ne traitant pas que de cet art, pouvant fonder ses analyses sur une connaissance de la philosophie, de l'histoire ou de la peinture, se pose après sa disparition. Positif, et les jeunes plumes qu'il a inspirées, sauront la préserver.