Bong Joon-ho : cinéphilie, humour noir et société
Alternant films d’auteurs et productions importantes, Bong a un parcours unique dans le cinéma, obtenant des succès publics et critiques internationaux. Mais qui est donc vraiment Bong ?
Il est difficile de ne pas apprécier Bong Joon-ho en tant que cinéaste et citoyen de la Corée du Sud contemporaine. Son succès aux Oscars, quoi que l’on pense de cette autocélébration de l’industrie hollywoodienne, représente l’obligation pour l’industrie dominante de reconnaître l’existence d’autres voix (et d’autres voies).
Toutefois, Bong, dont le grand-père, célèbre écrivain coréen, a volontairement rejoint la Corée du Nord au moment de la guerre, a probablement décidé d’une autre stratégie, dont Parasite est peut-être l’allégorie : celle de miner l’ennemi de l’intérieur. Par exemple, après avoir été remarqué pour Memories of Murder, adaptation virtuose d’une pièce de théâtre à succès de l’époque, il s’est vu engagé sur un blockbuster, The Host, à propos duquel il jurait en 2015, lors de sa tournée en France, qu’on ne l’y reprendrait plus. Pourtant, il s’est lancé dans un projet de presque huit ans, Snowpiercer, où il devra lutter contre celui qui est désormais connu comme un démon international, Harvey Weinstein, producteur et distributeur du film. Il est vrai qu’entretemps, Bong aura tourné Mother, qui revient sur ses préoccupations essentielles.
Alternant films d’auteurs intimistes et productions relativement importantes, naviguant entre les clans qui divisent le milieu du cinéma local, Bong a un parcours unique dans le cinéma de Corée du Sud, obtenant des succès publics et critiques internationaux. Mais qui est donc vraiment Bong ?
À l’ombre du mouvement démocratique
Le cinéaste a débuté au moment où le mouvement démocratique et ses effets sur le cinéma étaient à leur apogée en Corée du Sud. Cela aura une certaine influence sur l’étudiant de sociologie qu’était alors Bong Joon-ho, né dans une famille d’écrivains célèbres. Son grand-père maternel Park Tae-won, écrivain avant-gardiste des années 1930, engagé à gauche lors de la libération du joug nippon en 1945, est passé en Corée du Nord en 1950 pour y devenir un éminent professeur de littérature à Pyongyang. Après une formation rapide aux techniques du septième art, son petit-fils Bong Joon-ho réalise une flopée de court-métrages, tels qu’Incoherence en 1994, film court qui fera le tour de plusieurs festivals internationaux. Surtout, il co-signe en 1999 le scénario de Phantom: The Submarine avec Jang Jun-hwan. Bong Joon-ho se rapproche alors du producteur-phare de cette époque : Cha Seung-jae.
En 2000, Bong Joon-ho réalise son premier long-métrage avec Cha Seung-jae et sa société SIDUS à la production : Barking Dogs Never Bite. Ce film étrange et réaliste, avec son désormais célèbre gardien de parking mangeur de chien, intrigue les critiques qui voient le cinéaste comme un possible alter ego de Hong Sang-soo ou de Im Sang-soo qui commencent alors à se faire un nom. Mais c’est surtout le film Memories of Murders qui mettra en lumière le style particulier de Bong. Il s’agit à nouveau d’une histoire étrange, d’un thriller judicieusement adapté d’une pièce de théâtre à succès, qui dispose de plus de cohérence que les scénarios originaux de Bong. Cette fois, Bong et Cha ont misé sur un casting de poids avec les acteurs Song Kang-ho et Kim Sang-kyung. Ce thriller parfois loufoque, fondé sur une affaire de crime irrésolu dans l’atmosphère des années de plomb de la dictature, a séduit les critiques et le public par son raffinement à la fois dans ses détails réalistes et dans son intrigue complexe et tragi-comique. Déjà, sans s’y appesantir, Bong Joon-ho opère une critique sociale indirecte qui va devenir sa marque de fabrique.
Critique sociale déguisée
Deux ans plus tard, Bong Joon-ho a failli se fourvoyer en acceptant la commande d’une superproduction (12 millions de dollars, l’un des plus gros budgets coréens de l’époque) : The Host, film de monstres qui relance l’anti-américanisme coréen tout en essayant de surfer sur la vague néo-nationaliste des années 2000, nécessite le renfort d’effets spéciaux. Le projet comprenait aussi le portrait d’une famille pauvre sud-coréenne. Seul ce dernier aspect avait intéressé Bong, avec l’idée de film de genre, style qu’il affectionne depuis son enfance. Mais l’ampleur de la production et des effets autour du monstre qui hante les eaux du fleuve Han a failli couler le jeune cinéaste. Ce fut, finalement, un succès public et un peu moins au niveau de la critique. Bong lui-même dira – trop vite – qu’il ne recommencerait plus ce genre d’aventures.
Après une période de récupération, il enchaîne sur un omnibus, Tokyo, en compagnie des Français Leos Carax et Michel Gondry. Bong y fait le portrait intimiste d’un hikkikomori, un jeune japonais reclus volontairement. La critique sociale se fait alors plus forte et plus claire. S’il a déjà pour projet l’adaptation de la bande dessinée Le Transperceneige, la production en est sans cesse retardée. Il enchaîne donc sur un thriller familial et intimiste : Mother. Un peu comme The Host, qui sera le modèle de Parasite, le film, qui raconte les mésaventures d’une mère pour défendre son fils handicapé accusé de meurtre, joue sur l’ambiguïté entre critique sociale (la misère du contexte) et défense des valeurs nationales (la piété filiale). Le film sera un succès critique et public.
Grosse production
Bong n’est pas un cinéaste prolifique. Il prend le temps de préparer des projets sur le long terme. C’est le cas du film Transperceneige, adapté d’une bande dessinée culte française, porteuse des réflexions de l’après-Mai 68, sur la critique de la société voire ses désillusions qui annoncent le postmodernisme. Le cinéaste se voit à nouveau, et paradoxalement, à la tête d’un budget colossal (grâce à Weinstein et Miramax). L’enjeu de ce projet, pour Bong Joon-ho, est de conserver son ambiguïté entre critique sociale et satisfaction des goûts consensuels du « grand public ». Ce projet courageux, dans un contexte coréen frileux, est très attendu par la critique française et internationale.
Comme beaucoup d’auteurs du cinéma sud-coréen, de Hong Sang-soo à Lee Chang-dong, Bong Joon-ho a profité de l’appui des festivals internationaux. D’emblée, ses films se mettent au niveau des réflexions qui habitent le cinéma des auteurs internationaux : qu’est-ce que le réel ? Quelles sont les limites de la représentation ? Quel est le pouvoir de l’auteur ? Quelle est la puissance des images ? Quelles sont les limites de la modernité et les leurres de la postmodernité ?
Dès Barking Dogs Never Bite, qui n’a fait presque aucune entrée dans son pays natal, Bong obtient un prix au festival de Hong Kong, à l’époque l’un des meilleurs d’Asie. Puis les festivals de Tokyo, Torino et San Sebastian ont primé Memories of Murder. Sitges, Fantasporto et Busan ont ensuite primé The Host. Enfin, Mother a obtenu des prix à Mar del Plata et à Dubaï. Okja sera convoité par tous les festivals, mais sa production par le nouveau mastodonte télévisuel américain Netflix, qui tente d’utiliser le film comme un cheval de Troie pour s’introduire dans la distribution cinématographique, va l’empêcher de recevoir des prix. Ce sera chose faite avec Parasites en 2019, qui décroche la Palme d’or, marquant la fin réussie de l’ascension festivalière de Bong Jon-ho, désormais devenu « Bong Cannes » à l’instar de « Park Cannes », son compère Park Chan-wook. Avec quatre Oscars, Bong passe une ligne « rouge » qui n’était pas celle des auteurs coréens qui lui ont permis de faire carrière, peu impressionnés par l’Amérique.
Le goût du détail
Avec son art de jongler entre les thèmes familiaux coréens et des visions plus internationales, Bong excelle aussi dans le goût du détail. Le goût du détail, chez lui, est lié à son admiration pour des cinéastes réalistes tels que Hou Hsiao Hsien, Edward Yang, Imamura Shoei ou Yu Hyun-mok. En effet, ses films permettent de découvrir bien plus de lieux et de détails de la vie quotidienne sud-coréenne que la majorité des films de la péninsule. Pourtant, un autre style connu plane sur ses films : celui de Hitchcock, de sa passion pour les détails symptomatiques qui vont se révéler décisifs et pour les situations a priori rationnelles qui vont s’avérer totalement folles.
Un autre aspect de son style, qui n’est pas étranger à son succès, est son intérêt pour les enfants. De Snowpiercer à Parasites en passant par Okja, leur présence à la fois angélique et dérangeante demeure essentielle et révélatrice d’une obsession de Bong similaire à celle de Park Chan-wook pour les portraits de femmes. On peut y voir l’influence du néo-réalisme italien de De Sica, Visconti et Rossellini, entre autres, pour qui les enfants devaient évaluer justement la catastrophe dans laquelle leurs pères s’étaient laissés embarquer. Mais on peut y voir aussi une aspiration à une métaphysique de pureté originelle ou, plus prosaïquement, une fixation cinéphilique de l’adolescent faisant des films pour l’adolescent qu’il était.
Détournement de genre
D’un point de vue local coréen, la plupart des films de Bong dissertent et ironisent gentiment sur la famille, entre tradition et modernité. D’un point de vue international, Bong propose une critique sociale à travers l’humour noir (rappelons que Bong est diplômé de sociologie et, avec Park Chan-wook, il a soutenu un parti de gauche sud-coréen anti-gouvernemental aujourd’hui dissout ou, en partie, illégal).
Barking Dogs, par exemple, nous plonge dans la folie des « apparts » en Corée, nirvana des femmes au foyer, symbole de la réussite financière des hommes. Bong y a trouvé des chasseurs de chiens cachés dans les sous-sols. Memories of Murder nous ramène aux duos de flics sympas à l’américaine mais, en réalité, nous plonge dans le doute de tout, et de tous, le doute lié à l’aliénation de l’époque des dictatures, où ce qu’on nomme la post-vérité était la règle.
Ce faisant, Bong pratique le détournement de genre. Même le crypto-nationaliste The Host finit par décrire une étrange famille vivant à l’ombre de la modernité coréenne, symbolisée par les gratte-ciels le long du fleuve Han qui traverse Séoul.
Avec Snowpiercer, Bong se détache du contexte coréen pour livrer une métaphore plus générale sur le système social et ses hiérarchies. Quoi qu’on pense de ce film à la gestation plusieurs fois revue et corrigée, Bong a déjà gagné son pari : celui de réaliser une vraie co-production internationale fondée sur une œuvre d’auteur, loin des projets inter-asiatiques (sino-coréens, notamment, qui fleurissaient, à l’époque, sur les bureaux des financiers) formatés par le marketing ou du débauchage laborieux des réalisateurs asiatiques par Hollywood (les quatre Oscars de Bong, marqueraient-ils leur victoire finale ?).
C’est fort de cette expérience que Bong se lance dans le projet Okja avec Netflix. Cette fable écologiste au casting prestigieux et international (Tilda Swinton, Jake Gyllenhaal, Paul Dano, Steven Yeun, etc.) fera couler beaucoup d’encre à Cannes. Bong dira que, pour lui, seul le film compte. Et une nouvelle fois, Bong gagne son pari : le film emporte l’adhésion des critiques et des spectateurs. Ce qui n’empêche pas Bong de se réconcilier avec le monopole de production-distribution coréen CJ Entertainment pour Parasites. Le succès international de cette nouvelle fable postmoderne et familiale confirme le talent unique de Bong à jongler entre les divers types de superproductions (locales, internationales, télévisées).
Bong change en or tout ce qu’il touche, avec des films qui sont aussi des œuvres appréciées des critiques et des cinéphiles. Les films de Bong font penser aux films du Nouvel Hollywood des années 1970 (De Palma, Scorcese, Cimino, Nichols, Penn, Lumet, etc.). Reste à savoir s’ils auront les mêmes effets – durables et ambigus – sur le public, fasciné quoi qu’il en soit. Pour l’instant, Bong, qui aurait pu se contenter de la Palme d’or à Cannes, fait entrer l’industrie sud-coréenne (CJ Entertainement) dans le saint des saints de la riche industrie mondiale avec, paradoxalement, un film sur la rude vie des pauvres.