Un Jour Fille, avant le genre
Jean-Claude Monod consacre son premier long métrage à l’affaire Anne Grandjean, jugée à Lyon en 1765. Il y met en scène la thèse de Michel Foucault selon laquelle c’est moins la nature hermaphrodite que la monstruosité de certaines conduites qui est en procès.
Merci à mon père.
Le 22 janvier 1975, Michel Foucault consacre son cours du Collège de France aux monstres et déviants dans l’histoire judiciaire. Vers la fin, il évoque deux affaires d’hermaphrodisme à l’âge classique : Marie Lemarcis ou « l’hermaphrodite de Rouen »en 1601, et Anne Grandjean, jugée à Lyon en 17651. Presque cinquante ans plus tard, Jean-Claude Monod consacre son premier long métrage à cette seconde affaire. Il en respecte parfaitement le cadre historique en contextualisant les débats médicaux et moraux sur cette question, en en faisant un thème mineur des Lumières, entre autres débattu par Diderot.
Son récit s’avère surprenant en ce qu’il diffère nettement de quasiment tous les débats philosophiques et légaux ayant eu cours depuis trente ans, après les travaux de Judith Butler. Ici, nulle question d’intervention chirurgicale, de correction du genre ou même de conscience individuelle de sa différence. Anne Grandjean a simplement « changé d'habit », ce que souligne sa rencontre avec une troupe de comédiens, puis son embauche chez un tailleur. Dans les scènes de procès, Jean-Claude Monod reprend l’analyse de Foucault en faisant dire à l’accusation que le problème n’est pas l’hermaphrodisme d’Anne, mais son atteinte au sacrement du mariage. Son allure et identité d’homme n’existent en effet que pour éviter un lesbianisme non explicité mais craint par son confesseur et ses parents, qui préfèrent la voir mariée – à une femme – que devenir l’objet de rumeurs. Le scénario reproduit dès lors une thèse majeure de Foucault, selon laquelle la période entre les deux procès (de 1601 à 1765) aurait vu l’abandon du ciblage de l’hermaphrodisme comme monstruosité au profit de l’adoption d’une répression des conduites déviantes de certains hermaphrodites : « apparaît l’assignation d’une monstruosité qui n’est plus juridico-naturelle, qui est juridico-morale : une monstruosité qui est la monstruosité de la conduite, et non plus la monstruosité de la nature2 ».
Jean-Claude Monod se distingue toutefois de son matériau d’origine en effaçant presque entièrement les médecins du récit. Ces derniers se montrent surtout ridicules au tribunal, des empruntés discourant abstraitement en latin sur l’intimité d’Anne. L’émancipation, dans la fiction, à l’égard des recherches de Judith Butler et de ses continuateurs, si souvent centrées sur une critique profonde de la médecine comme processus violent envers les personnes intersexes, est là aussi notable. Il n'est question ni de chirurgie réparatrice ni d'intervention sur les organes génitaux de l’héroïne, le débat juridique s'arrêtant simplement sur la recherche d’un hermaphrodisme « à dominante femme » ou non. L’identité mixte d’Anne est montrée comme l’arrangement bienveillant du curé, responsable de l’état-civil, avec ses parents, qui prient plus tard pour que ses règles surviennent, cependant que son épouse constate que « rien ne sort » de son sexe masculin. Le dualisme entre le ressenti et le visible habite d’ailleurs le film, Jean-Claude Monod montrant avec cohérence comment son personnage peut ne pas comprendre sa condition physique : sa reproduction de la France d’Ancien Régime et de ses interrogations médicales ne commet pas d’anachronismes en tentant d’y raccrocher la notion de genre. En cela, Un Jour Fille s’avère un film très foucaldien, explorant les archives et tentant de les donner à voir aux regards contemporains, au lieu de calquer des paradigmes sur des concepts s’en éloignant fortement.
Sur sa forme, l’œuvre se rapproche du François Truffaut de L’Enfant sauvage (1969) ou de L’Histoire d’Adèle H. (1975), ou du Rabah Ameur-Zaïmeche des Chants de Mandrin (2012) et Histoire de Judas (2015) dans la tentative de reconstitution historique sans profusion de moyens, la recherche d’une vraisemblance dans une modération d’effets, y compris pour les costumes, particulièrement réussis dans la scène du mariage. Karol Beffa propose une musique originale intrigante et les principaux acteurs incarnent sans emphase un récit surprenant dans son cadre historique. Le format numérique aide beaucoup les éclairages nocturnes de certains intérieurs, cependant que les scènes de jour cherchent à exploiter la lumière naturelle, dans une cohérence avec les usages d’époque, peu pratiquée au cinéma en dehors de quelques exemples comme La Princesse de Montpensier (Bertrand Tavernier, 2010). La seule tentative de rapprochement du sujet à notre époque, la reprise lors de la plaidoirie finale d'une phrase d'Éluard, « mon remord ce fut la victime raisonnable », cité par Pompidou lors d’une conférence de presse de 1969, ne fonctionne d'ailleurs pas du tout à l’écran. À l’inverse, l’inclusion du personnage de l’avocat dans les Lumières et l’opposition à un cadre légal et théocratique renversé en 1789 se comprend tout de suite, et s’apprécie.
Revenant à la source d’origine, Jean-Claude Monod explique le jugement en appel d’Anne Grandjean comme une solution de compromis, entre retour à la norme (interdiction de paraître en homme, dissolution du mariage avec une femme) et non-condamnation personnelle de l’hermaphrodite. Foucault explique bien, dans son cours, comment un des rares exemples de personne intersexe exécuté en France date de 1599, à Dôle. La peine de mort crainte par les proches d’Anne au début du film ne se reproduit pas. Avant le genre et la naissance de la morale victorienne, les anormaux ne sont pas encore atteints dans leur chair, ainsi que le montre Un Jour Fille.
- 1. Voir Michel Foucault, Les Anormaux. Cours au Collège de France 1974-1975, Paris, EHESS/Gallimard/ Seuil, coll. « Hautes études », 1999, p. 62-70.
- 2. Ibid., p. 68.