Silvio et les autres de Paolo Sorrentino © Pathé
Flux d'actualités

Vérités politiques du cinéma italien

Deux films italiens sortis en salles en 2018, L’Ordre des choses d’Andrea Segre et Silvio et les autres (titre original Loro, jeu de mot sur l’or et les autres en italien) de Paolo Sorrentino, explorent le sujet politique. Le premier raconte, à travers le parcours d’un policier transalpin, les négociations entre l’Union européenne et la Libye pour stopper les migrants avant qu’ils ne traversent la Méditerranée. Le second, comme sa version française l’indique, traite de Silvio Berlusconi, mais surtout des autres, arrivistes et politiciens naviguant autour du Milanais avant sa reconquête du pouvoir en 2008. Ces deux œuvres audacieuses et franches réfléchissent sur les changements politiques et sociaux récents.

Pour L’Ordre des choses, il faudrait presque parler de « cruauté douce » pour résumer l’intrigue, le jeu de l’acteur principal, Paolo Pierobon et le contraste, renforcé par la mise en scène, entre le calme de la vie de ce personnage et les horreurs qu’il doit observer, gérer, mitiger. Pourtant, le scénario ne vire ni à un humanisme simple, ni à un cynisme complet ; lorsque le héros reçoit un appel d’une migrante qu’il a personnellement aidée, la conversation, dans un anglais primaire, ne porte que sur des banalités, et l’on ne devine pas beaucoup d’empathie entre eux.

L’Ordre des choses d’Andrea Segre © Sophie Dulac Distribution

 

Le film d’Andrea Segre fait le portrait d’un agent, rouage essentiel entre une politique d’envergure de « l’Europe », la restriction des flux migratoires, et le chaos concret de la Libye d’aujourd’hui, illustré par la visite par le policier, aux côtés des fonctionnaires de l’UE, des centres de rétention tenus par les dernières forces administratives de l’État libyen. La question des droits de l’homme, censée guider l’action, se voit au mieux réduite à de faibles considérations en faveur de la dignité humaine, qui n’empêcheront jamais les emprisonnements et les renvois.

L’Ordre des choses représente, de la part d’un film européen, les décisions de réalisme politique et cynisme occasionnel fondant, dans les faits, la politique migratoire de l’Union. Dans le contexte italien, il s’inscrit dans les accords passés entre Marco Minniti, ministre de l’Intérieur du Parti démocrate de 2016 à 2018, et les autorités libyennes, ayant permis une baisse des traversées de la Méditerranée de plus de 70 %.

Silvio et les Autres fait jouer l’homme politique qui transformé l’Italie depuis plus de trente ans par Toni Servillo, déjà interprète du Président du Conseil Giulio Andreotti dans Il Divo (Paolo Sorrentino, 2008)., justement,

Les choix formels de Sorrentino, à qui la critique reproche souvent une certaine vulgarité, dans son goût pour les images saccadées, les effets de style outranciers, la nudité, la crudité du langage et des corps, ne peuvent qu’être adaptés pour parler de Berlusconi, et en particulier de son entourage, une cour d’opportunistes pour qui le parti Forza Italia servira de plateforme afin d’obtenir un contrat public ou un siège de député européen. Les reproches envers le Cavaliere sur ses coupes budgétaires dans la culture ou les contenus imbéciles de ses chaînes de télévision sont bien connus. Mais son personnage déclame avec humour des syllogismes sur l’idéologie à son petit-fils ou répète « Je ne me vexe jamais ! » : l’emphase des acteurs, le comique de répétition et le jeu entre cabotinage et sérieux de la persuasion fonctionnent au cinéma autant qu’en politique.

Ainsi, la meilleure scène du long métrage, monté en un seul film de 2h38 en France mais sorti en deux parties totalisant plus de 3h20 en Italie, montre Berlusconi déjeunant avec son ami homme d’affaires Ennio Doris… également interprété par Toni Servillo ! La cohérence du sens se crée par ce procédé et le champ/contrechamp de la mise en scène de Sorrentino : le businessman convainc le politicien de se représenter aux élections, car les deux se ressemblent, et pour le propriétaire du Milan AC devenu Président du Conseil, les affaires publiques se mènent comme les négociations commerciales. Dans le fond, le réalisateur et son scénariste Umberto Contarello décrivent une certaine déculturation de la société italienne, où seuls comptent le sexe, la prochaine fête, les liens de complicité et de corruption… Paysage national qui semble mener, dix ans après l’action du film, à la coalition actuelle entre le Mouvement 5 Étoiles et la Ligue.

Les deux œuvres de Segre et Sorrentino ne nous montrent pas des vérités agréables. Mais leurs personnages agissent avec flegme et humour, tantôt dans l’application de la realpolitik communautaire, tantôt dans la conduite d’un parti conservateur cynique. Certes, L’Ordre des choses est cérébral et glaçant, alors que Silvio et les Autres propose de rire. Mais, en creux, ils proposent un autre récit, ainsi qu’une critique juste, d’un pays injustement considéré comme défaillant, alors qu’il compte parmi les dix plus grandes économies mondiales et exporte davantage que le Royaume-Uni. Sous les ruines se cache le durable, semble signifier Sorrentino dans la dernière scène de son film, où une statue romaine est délicatement sortie des décombres après le tremblement de terre de L’Aquila en 2009.

La fierté nationale par la culture et la franchise des propos, au risque d’une complaisance des images : voici le trait marquant de ces longs-métrages, parmi les meilleurs films politiques récemment distribués, récits novateurs et marquants pour un cinéma européen peinant à embrasser, par la fiction, les bouleversements de l’actualité récente.