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Photo : Sebastian Hans via Unsplash
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De l’écologie à l’écocritique

L’écologie s’est imposée ces dernières années comme une nouvelle matrice de l’engagement en littérature. La défense des écosystèmes ou le décentrement par rapport à la perspective humaine sont à la fois les vecteurs d’un positionnement politique et d’un renouveau esthétique. Que faut-il attendre de cette tendance ?

Pas plus que la politique, l’économie ou la philosophie, la littérature n’a été exemptée d’un tournant écologique qui a transformé en quelques générations le rapport au monde de l’Occident : allant à l’encontre d’une longue tradition faisant de la littérature la mise en scène du conflit des « hommes en action  » (Aristote), la critique s’est mise à découvrir l’importance, massive et ancienne, du monde naturel et animal chez les écrivains. Si les littératures d’intervention contemporaines qui dénoncent l’industrialisation de l’animal (Jean-Baptiste Del Amo dans Règne animal ou Arno Bertina dans Des châteaux qui brûlent), ou les expérimentations littéraires cherchant à réfuter le « spécisme » en nous faisant vivre la vie d’un arbre (L’Arbre-Monde de Richard Powers) ou d’un animal (À la table des hommes de Sylvie Germain, adoptant le point de vue d’un cochon ; Tombouctou de Paul Auster celui d’un chien), en sont les pointes les plus spectaculaires, l’écologie est en passe de devenir une grille herméneutique essentielle pour la critique littéraire. Trouvant sa source dans le préromantisme de Jean-Jacques Rousseau et le transcendantalisme américain d’Emerson, l’écologie littéraire y est irréductible, comme la parution récente de plusieurs travaux importants en langue française tend à le montrer : je pense ici à ceux du Belge Pierre Schoentjes, Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique (Wildproject, 2015) et Littérature et écologie. Le Mur des abeilles (Éditions Corti, 2020) mais aussi à la belle enquête de Sébastien Baudoin, Aux origines du nature writing (Le mot et le reste, 2020) ou à celle de Sara Buekens, Émergence d’une littérature environnementale. Gary, Gascar, Gracq, Le Clézio, Trassard à la lumière de l’écopoétique (Droz,  2020).

Faire surgir une autre histoire littéraire

La « géopoétique », inventée par Michel Deguy et Kenneth White, ou « l’écopoétique » restent centrées sur l’étude formelle des moyens par lesquels la littérature représente l’environnement. L’écocritique, version moderne de la critique de la culture riche de résonances politiques au sens de Cassirer et Benjamin, possède une dimension militante que l’on retrouvera en France chez un Bruno Latour, sa figure de proue contemporaine. Née aux États-Unis dans les années 1990, à travers le travail de Lawrence Buell, l’écocritique participe des études culturelles et vise à décrire les formes de domination humaine sur l’environnement, le « racisme environnemental », selon une formule de Deane Curtin. Elle s’articule souvent à d’autres luttes, en particulier l’écoféminisme qui souligne la place particulière des femmes dans le partage nature/culture, ou l’écologie postcoloniale qui interroge les liens entre colonialisme et exploitation extractiviste des ressources et prône une écologie « transculturelle ». Mais loin d’être uniquement anglo-saxons, les penseurs autant que les écrivains de l’écocritique sont souvent français : dans un essai paru en 2017 – French Écocritique: Reading Contemporary French Theory and Fiction Ecologically (University of Toronto Press) –, Stéphanie Posthumus a ainsi montré la cohérence théorique unissant Félix Guattari et Marie Darrieussecq, Michel Serres et Marie-Hélène Lafon, Bruno Latour et Jean-Christophe Rufin ou encore Jean-Marie Schaeffer et Michel Houellebecq, couples auxquels on pourrait ajouter celui de Maylis de Kerangal et Baptiste Morizot.

La première tâche de l’écologie critique – thématique, si l’on veut – a été de restituer leur importance aux représentations des animaux et de l’environnement dans la littérature en redécouvrant des textes négligés (le magnifique Flush de Virginia Woolf, biographie fictive de la poétesse Elizabeth Barrett Browning vue par son cocker, les romans un peu oubliés de Maria Borrély ou ceux de Maurice Genevoix) ou des auteurs dont la passion pour la nature en fait, rétrospectivement, des précurseurs (Pierre Gascar). C’est une tout autre histoire littéraire qui naît lorsque l’on déroule un tel fil : chez ces écrivains, parmi tant d’autres, la nature est non seulement la source profonde de l’inspiration littéraire, l’objet de l’action et pas seulement son décor, mais participe pleinement des formes de son humanisme, au sens inclusif que lui donnait par exemple Jacques Derrida. Cette attention est particulièrement aiguë, montre Pierre Schoentjes dans son dernier ouvrage, pour une littérature contemporaine qui, depuis quelques décennies, s’est tournée vers le réel et a cherché à renouer des liens sociaux et culturels fragilisés : l’environnement est au cœur des œuvres de Jean Rolin ou de Sylvain Tesson, essentiel à celles d’Alice Ferney, Maylis de Kerangal, Guillaume Poix, Laurent Mauvignier ou encore Maryse Condé en francophonie. Non seulement l’écologie nous conduit à revoir à nouveaux frais le canon littéraire, mais elle encourage une création littéraire et critique innovante, qui a ses maisons d’éditions (comme Wildproject), ses prix (le Prix du roman d’écologie dont Esprit est partenaire et qui a récemment couronné Serge Joncour pour son roman Chien-Loup, ou le prix littéraire François-Sommer décerné au Musée de la chasse et de la nature), ses festivals (le Festival du livre et de la presse d’écologie).

Plus que n’importe quelle autre question, celle de la nature démontre le pouvoir de l’imagination littéraire, dans sa capacité à faire voir et même à faire parler ce que Jakob von Uexküll nommait les Umwelt, les mondes propres des non-humains, sans les réifier ou les anthropomorphiser. Les écritures contemporaines de la nature visent à repenser les modalités du récit pour tenter de combler la césure moderne entre l’homme et son environnement, en évitant de penser la nature comme un miroir de l’homme ou d’en faire un espace cultivé, civilisé, aliéné par l’animal humain, dans la filiation des anthropologies modernes combattant l’ethnocentrisme, exemplairement illustrées par le travail de Philippe Descola, elles tendent à dénaturaliser les césures et à modifier les points d’observation, sans jamais perdre conscience de la dimension utopique de leur rêve de réconciliation. Ainsi, dans ce que la philosophe française Anne Simon a proposé de nommer « zoopoétique », loin d’être amusant ou anecdotique, loin d’embrasser des genres ou des styles préconçus, le fait de donner voix à des animaux ou d’inventer des créatures hybrides (pensons au narrateur mi-homme mi-ours de La Peau de l’ours de Joy Sorman, ou à celui de Truismes de Marie Darrieussecq) suscite un renouvellement formel et ontologique essentiel : non seulement les violences faites aux animaux participent d’une forme inacceptable de domination que l’écrivain dénonce avec empathie, mais le langage de la nature change la nature du langage, et le décentrement de la parole humaine produit un effet de défamiliarisation, l’occasion d’une expérience éthique pluraliste, au bénéfice d’une meilleure manière d’habiter le monde vivant.

Vers de nouvelles écritures du savoir

Tout autant que ces projets de fiction ou les récits de dénonciation documentaires (par exemple La Malchimie de Gisèle Bienne ou Les Fils conducteurs de Guillaume Poix), les utopies et plus encore les dystopies écologiques constituent un autre type d’expérience, dans laquelle la littérature dénonce les risques pesant sur les écosystèmes ou les menaces d’extinction des espèces animales : avec les inquiétudes relatives aux technologies de surveillance et d’intelligence artificielle, la fiction collapsologique centrée sur la destruction de l’environnement et ses conséquences est centrale à notre imaginaire de l’anthropocène.

La littérature écologique a pour le xxie siècle l’importance qu’a eue la « littérature engagée » pour le xxe : elle en est la « repolytisation », pour employer un beau néologisme d’Antonio Damasio. L’écologie féconde la littérature et favorise non seulement l’interdisciplinarité entre la biologie, les sciences physiques et les sciences humaines et sociales (de l’anthropologie ou la sociologie), mais aussi les hybridations des discours. Pour restaurer ou produire comme un « monde sans coupure », pour reprendre une formule suggestive de Maylis de Kerangal décrivant l’océan dans lequel se meut une baleine, les écrivains se font éthologues ou géologues et les philosophes, écrivains. Dans la filiation des textes inclassables d’une Anna Tsing (Le Champignon de la fin du monde, 2017), les méditations de Nastassja Martin sur les fauves, celles de Vinciane Despret sur les oiseaux ou de Baptiste Morizot sur les loups empruntent à la littérature des méthodes d’enquête et de réflexion qui sont autant de nouvelles écritures du savoir où le sensible devient indispensable à l’analyse.

La littérature écologique a pour le xxie siècle l’importance qu’a eue la « littérature engagée » pour le xxe.

Loin d’être un effet de mode, en démontant l’opposition nature/culture, le sens de la supériorité humaine et les faux clivages, en renouvelant des questions littéraires aussi essentielles que celle des genres, des personnages et du point de vue, l’écocritique est une vraie rupture épistémologique. Qu’il s’agisse de mobiliser les métaphores écologiques pour penser les écosystèmes littéraires, ou de proposer de « naturaliser » l’esthétique, par l’intermédiaire des sciences cognitives, par rapprochement avec des processus existants chez les animaux, comme le fait Jean-Marie Schaeffer en proclamant « la fin de l’exception humaine », on rêverait une histoire littéraire environnementale aussi ambitieuse qu’Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques de Pierre Charbonnier (La Découverte, 2020). D’ici là, les pistes de méditations poétiques ou romanesques ne manquent pas, comme les programmes d’action permettant de se comporter avec « diplomatie » (Baptiste Morizot) à l’égard des autres habitants de notre Terre et d’éviter de voir le vivant disparaître de notre expérience du monde. Dans ce programme idéaliste, c’est peut-être en sortant de lui-même que l’homme doit désormais se trouver.

Alexandre Gefen

Historien des idées et de la littérature, critique littéraire, Alexandre Gefen est Directeur de Recherche au CNRS. Il a également fondé le site internet Fabula, consacré à la recherche en littérature. Il est l'auteur de Réparer le monde. La littérature française face au XXIe siècle (José Corti, 2017), et de L'Idée de la littérature (Éditions Corti, 2021).…

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Science sans confiance

On oppose souvent science et croyance, comme si ces deux régimes de discours n’avaient rien de commun. Pourtant, l’expérience nous apprend que c’est généralement quand l’un des deux fait défaut que l’autre subit une crise. Dans le contexte pandémique actuel, l’incapacité des experts et des gouvernants à rendre compte dans l’espace public des conditions selon lesquelles s’élaborent les vérités scientifiques, aussi bien qu’à reconnaître la part de ce que nous ne savions pas, a fini par rendre suspecte toute parole d’autorité et par faciliter la circulation et l’adhésion aux théories les plus fumeuses. Comment s’articulent aujourd’hui les registres de la science et de la croyance ? C’est à cette question que s’attache le présent dossier, coordonné par le philosophe Camille Riquier, avec les contributions de Jean-Claude Eslin, Michaël Fœssel, Bernard Perret, Jean-Louis Schlegel, Isabelle Stengers. À lire aussi dans ce numéro : l’avenir de l’Irak, les monopoles numériques, les enseignants et la laïcité, et l’écocritique.