Le porteur du train de nuit de Suzette Mayr

Suzette Mayr choisit de privilégier l’image d’un homme assumant sa condition et habité par une ambition qui lui permet de s’abstraire de la violence qui lui est adressée


Ce sixième roman de l’autrice canadienne s’apparente à une fiction historique. L’action se situe en 1929, dans un des premiers trains qui parcourent le Canada de Montréal à Vancouver. À travers le personnage de R. T. Baxter, un Noir homosexuel caché qui y travaille comme porteur, dans l’espoir de financer ainsi ses études et de devenir dentiste, Suzette Mayr révèle les travers de la société de l’époque et les préjugés des citoyens. Le caractère répétitif des gestes et des tâches du porteur, la référence angoissée aux « points de démérite » pouvant aboutir à une mise à pied, l’obsession des pourboires ou encore les traits caricaturaux et les exigences des voyageurs : tout concourt, en filigrane, à dessiner le racisme en cours, l’homophobie viscérale et l’exploitation des plus faibles. Suzette Mayr choisit de privilégier l’image d’un homme assumant sa condition et habité par une ambition qui lui permet de s’abstraire de la violence qui lui est adressée et de la souffrance susceptible d’en résulter. L’alignement du rythme de la prose sur les mouvements du train renforce ce sentiment de cheminement vers une destination anticipée.

Les recherches sur cette période, menées pendant près de vingt ans par Suzette Mayr, impriment au roman une tonalité faite d’évidence et d’authenticité. Les étapes du voyage, les paysages traversés et notamment les montagnes Rocheuses, où un éboulement contraint le train à un arrêt prolongé, sont documentés avec précision. Les modalités du travail des porteurs noirs sont reproduites et réactualisées tout au long de la narration. La législation hostile concernant les homosexuels est suggérée par les risques de dénonciation – Baxter est menacé par la découverte en sa possession d’une carte postale, trouvée dans les toilettes du train et montrant l’accouplement d’un homme noir et d’un homme blanc – ainsi que par le rappel des risques encourus – les sanctions contre Edwin Drew, le mentor de Baxter, arrêté lors de l’une de leurs relations, en témoignent. Tous ces éléments servent de toile de fond à l’histoire de Baxter et en éclairent les enjeux.

Dès les premières pages, la posture du héros est affirmée : Baxter, « dentiste en devenir », hoche la tête en accédant aux multiples demandes des passagers, et somnole. Baxter est visualisé, photographié dans l’accomplissement récurrent d’actes mécaniquement opérés : cirer les chaussures, porter les valises, nettoyer les toilettes, préparer les couchettes, compter les serviettes. Il n’est qu’un anonyme, un invisible souvent gratifié d’un prénom, Georges, qui n’est pas le sien. Car pour les passagers blancs, il n’est qu’un outil interchangeable, un fournisseur de confort indifférencié et révocable à merci, un Noir parmi d’autres Noirs. Mais cette image de soumission et de passivité ne définit pas Baxter, qui ne ressent ni colère véritable ni rébellion, tout juste une inquiétude et une certaine lassitude, teintée de fatigue profonde. Suzette Mayr le munit de réflexes subtils, essentiels pour préserver son projet d’études dentaires et résister à ce qui aurait pu l’atteindre dans son identité de Noir et d’homosexuel : Baxter reste un être humain à part entière.

Baxter affuble de surnoms les passagers dont il a la charge : Colombine et Arlequin pour un couple dont les joues luisantes et le nez rouge les font ressembler aux marionnettes ; Pâte et Papier pour deux hommes toujours vêtus de costumes assortis, ou encore l’Araignée en l’honneur d’une pince à cheveux. Penser à son enfance, là-bas au pays, lui donne la force de tenir, surtout quand il se réfugie dans le souvenir de sa tante Arimenta, qui comprenait son désir de « devenir le capitaine Nemo et partir, voyager, loin, loin de chez lui  » et lui avait légué de quoi payer son voyage des Bahamas au Canada. La lecture d’un livre de science-fiction, Le Scarabée venu de Jupiter, apaise son goût du mystère et accompagne sa tendance à avoir des hallucinations quand un épuisement insurmontable l’envahit. La confiance de la petite Esme, qui reste accrochée à son cou pendant ses longues heures de travail, atténue la rudesse de son quotidien.

Baxter parvient même à se jouer du rapport dominé-dominant en s’appuyant sur tout ce qu’il a retenu d’un manuel dentaire, appris par cœur pour décrypter autrement la personnalité des voyageurs : il sait que si comportement et propos peuvent faire illusion, les dents trahissent toujours et laissent percer des secrets. Certains d’ailleurs sont révélés au cours du voyage – un travesti célèbre voyage incognito, la mère d’Esme s’est suicidée, une jeune femme aurait un père de couleur. Son acceptation factuelle, sans culpabilité ni remord, de sa première expérience homosexuelle, de ces moments où il a laissé libre cours à son désir et même de ceux où il a été entraîné, l’aide à vivre ses différences.

L’alternance entre les séquences qui montrent un Baxter exploité et nié dans sa spécificité et celles, parfois teintées d’humour, où il existe autrement confère au roman puissance et originalité. Elle ouvre aussi un espace de liberté et de joie, symbolisé par cette vision de Baxter lançant un cerf-volant, et autorise un message d’espoir, conforté par le montant des pourboires reçus par Baxter et sa possible inscription au collège.

Philippe Rey, 2026
288 p. 23 €