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La classe américaine

octobre 2016

#Divers

Le 12 juillet 2016, Bernie Sanders annonçait son soutien à la candidature de Hillary Clinton pour la présidence des États-Unis. Cette déclaration a mis fin à une longue campagne dont le succès a surpris les commentateurs comme les cadres du Parti démocrate. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’un candidat à la gauche du parti se présente à des primaires, loin de là ; sans remonter à Eugene McCarthy en 1968, l’on peut rappeler les candidatures de John Edwards en 2004 (il finira par être sur le ticket de John Kerry) et 2008, ainsi que celle de Howard Dean, également en 2004. Si Dean avait fait de son opposition à la guerre en Irak le cœur de sa campagne, à une époque où la plupart des élus démocrates soutenaient l’engagement américain ou s’abstenaient de prendre position, Edwards, lui, s’était concentré sur la lutte contre la pauvreté, dénonçant dans un discours devenu célèbre l’existence de « deux Amériques », celle des nantis et celle des pauvres1.

Sanders se distingue cependant d’Edwards comme de Dean. Par le succès de sa campagne d’une part : seul opposant à Hillary Clinton, promise à la nomination depuis des années, il a remporté de nombreuses victoires au cours de la saison des primaires et galvanisé des foules de militants, souvent très jeunes, en se finançant largement grâce à de petites donations. Par la manière dont il s’est présenté d’autre part : se démarquant de la personnalisation qui caractérise aujourd’hui la vie politique, il a mis l’accent tout au long de sa campagne sur la dimension collective de son entreprise, employant le « nous » plutôt que le « je » ; surtout, il s’est délibérément désigné comme un candidat « socialiste » dans un pays où le terme, ces dernières décennies, était devenu un véritable anathème2. Pour les républicains, bien sûr, mais également pour les démocrates les plus progressistes, qui lui préfèrent celui de liberal3. Pourtant, lorsque l’on regarde les propositions faites par Sanders (assurance santé entièrement publique, gratuité des études à l’université, augmentation de la progressivité de l’impôt et lutte contre les niches fiscales), elles se rapprochent davantage d’une vision rooseveltienne du gouvernement, qu’il a d’ailleurs revendiquée dans son discours du 19 novembre 2015, que du socialisme radical du tournant du xxe siècle.

Un socialisme impossible ?

En 1906, l’économiste et socialiste allemand Werner Sombart publie Pourquoi le socialisme n’existe-t-il pas aux États-Unis4 ? Dans cet ouvrage, il explique l’absence de mouvement socialiste fort et structuré dans le monde du travail par un certain nombre de traits propres à l’économie et à la société des États-Unis, s’inscrivant dans une perspective plus tard qualifiée d’exceptionnaliste. Pour Sombart, plusieurs facteurs expliquent cette absence, de l’ethos capitaliste et bourgeois propre à une nation non féodale à l’organisation du syndicalisme américain, en passant par l’importance de l’immigration et du rêve de mobilité sociale. En somme, « toutes les utopies socialistes [échouent] à cause du roast-beef et de l’apple pie5 ».

Ses conclusions ont été largement discutées et remises en question par la suite, mais le mythe d’une société américaine sans classes demeure, et périodiquement, l’interrogation sur le socialisme impossible revient : si l’existence d’une population pauvre et exploitée à diverses périodes de l’histoire des États-Unis ne peut être niée, comment expliquer ce que l’on qualifie d’absence de conscience de classe parmi les soutiers du rêve américain ?

Comme l’a bien montré Eric Foner6, cette interrogation repose sur une vision anhistorique de la société américaine et sur une définition très floue du socialisme : s’agit-il d’un mouvement social, incarné par des luttes visant à altérer les rapports entre travail et capital ? D’une idéologie appelée à s’ancrer dans un parti politique ? D’une volonté révolutionnaire de mettre à bas le capitalisme ou bien, comme c’est le cas largement aujourd’hui, d’une politique réformiste qui veut corriger les inégalités créées par l’économie de marché à travers la création ou le maintien d’un État providence fort ?

L’histoire des États-Unis a été marquée par de grandes luttes sociales, notamment, et c’est une première critique à faire à Sombart, au tournant du xxe siècle ; celles-ci se sont traduites non seulement par l’obtention d’avancées majeures en matière de droit du travail – la journée de huit heures par exemple – mais également par le succès de candidats socialistes aux élections locales7. Sur le plan national, Eugene V. Debs, candidat socialiste à la présidentielle de 1912, auquel Bernie Sanders a consacré un documentaire en 19798, remporte près d’un million de voix (soit 6 % des suffrages exprimés). La thèse du socialisme impossible pointe souvent le fait que la Grande Dépression n’a pas accouché d’un parti communiste fort, ni donné lieu à des mouvements révolutionnaires aux États-Unis, les ouvriers soutenant très largement les initiatives du président Roosevelt. Or si le Parti communiste américain n’a jamais compté beaucoup de membres (moins de 100 000 pendant sa période la plus faste, à la veille de la Seconde Guerre mondiale), son influence sur la transformation du paysage syndical américain (sans parler de son rôle dans la culture populaire ou dans la mobilisation pour les droits civiques des Africains-Américains) fut capitale : les membres ou sympathisants du parti communiste – et également les socialistes de l’époque – participèrent activement à l’organisation de grèves et de sit-in tout au long des années 1930 et à la création du Congress for Industrial Organization (Cio) qui s’oppose à l’American Federation of Labor, la principale centrale syndicale américaine caractérisée par son conservatisme et son syndicalisme de métier9.

Trop souvent, les États-Unis sont vus à travers le prisme de leur politique institutionnelle, caractérisée par deux partis à l’idéologie relativement faible, et d’une société marquée par le matérialisme et le consumérisme, divisée en segments statistiques (par genre, par âge, par catégorie ethno-raciale, par religion,  etc.) dont émergeraient des luttes strictement catégorielles – ce qui revient d’ailleurs à faire insulte à la dimension proprement universaliste des grands combats pour les droits civiques, l’émancipation féminine, les droits des personnes Lgbt…… Or le marxisme, s’il n’a jamais donné naissance à un mouvement socialiste ou communiste comparable à ceux qui se sont développés dans certains pays d’Europe occidentale, a nourri de nombreux combats, dans le domaine politique, social et culturel, à rebours d’un récit national promouvant le rêve américain d’une société sans classes et d’une ascension sociale strictement individuelle.

Les maux du discours

Ce récit est incarné par un discours politique qui ne s’énonce jamais en termes de classes, ni même de conflits sociaux. Le discours d’Osawatomie, dans lequel le président Obama, en 2011, s’en prenait aux inégalités croissantes qui minent la société américaine et affaiblissent le modèle de la classe moyenne sur lequel le pays a construit son succès, aborde cette question avant tout sur le plan économique. Obama y refuse délibérément le discours de classe en disant : « Il ne s’agit pas de lutte des classes mais du bien-être de notre nation10. » Le problème est posé en termes d’accès au marché, d’indépendance économique qui permet de réaliser la promesse de l’American way of life, réussite matérielle et triomphe des valeurs de liberté et d’égalité allant de pair.

La manière même dont on désigne les inégalités est révélatrice11. En France on parle le plus souvent, dans les médias comme chez les politiques, d’inégalités sociales, un terme vague qui renvoie à la fois aux inégalités de revenu et de patrimoine, de capital culturel et éducatif, d’accès aux services et aux prestations sociales, et qui suppose une société stratifiée. Cette conception se retrouve dans l’un des principaux outils statistiques de l’Insee, le Pcs (professions et catégories socioprofessionnelles), qui continue à distinguer les « ouvriers » et les « employés » des « cadres ». Le Soc (Standard Occupation Classification) du Bureau of Labor Statistics américain procède de manière radicalement différente, puisqu’il divise la population active en catégories professionnelles (métiers du droit, de la santé, de l’enseignement) et non sociales12. En effet, les inégalités aux États-Unis sont présentées comme étant avant tout économiques : on parlera d’inégalité de revenus (income inequality) ou d’inégalité de richesse (wealth inequality), comme pour renforcer cette composante du rêve américain qui est que la richesse est, ou devrait être, ouverte à tous et est conçue comme l’objectif ultime de tous les individus. Il n’y a donc guère de place, dans une telle nomenclature, pour les classes sociales.

À cela vient s’ajouter une autre différence, souvent source de malentendus. En français, le « social », dans le discours politique, renvoie au monde du travail, aux relations entre salariés, syndicats et entreprises, au chômage, et plus généralement à l’organisation du travail et à la manière dont il façonne la société ; la vaste « question sociale » qui émerge au xixe siècle et à laquelle Robert Castel a donné une nouvelle postérité13. Aux États-Unis, tout cela est le plus souvent présenté en termes économiques ; les « questions sociales » (social issues14) sont celles de l’avortement, du port d’armes, des droits des Lgbt, du racisme, comme le montre, entre autres nombreux exemples, la classification de l’institut de sondage Gallup. En somme, ce que l’on appelle en France le « sociétal ».

Dans le contexte d’un discours politique d’où le social lui-même semble avoir disparu, que signifie alors l’apparition d’un candidat qui se dit « socialiste » ? Faut-il y voir un retour des questions de classe, une évolution du paysage politique américain et de la société elle-même, qui seraient traversés par de nouveaux conflits ?

Le retour des inégalités

Y a-t-il aujourd’hui des millions de « socialistes » aux États-Unis ? Le terme lui-même, longtemps considéré comme une insulte, a changé de connotation, et n’évoque plus les « rouges », partisans d’une redistribution radicale des richesses et d’une collectivisation des moyens de production. Comme l’analyse Harold Meyerson, les récentes enquêtes d’opinion montrent que de plus en plus de démocrates se décrivent comme « socialistes », mais également « progressistes » et « libéraux15 », cette constellation d’appellations politiques assez vagues révélant une tendance générale, notamment mais pas exclusivement chez les électeurs les plus jeunes, vers une plus grande tolérance à l’égard des choix individuels et des modes de vie, en même temps qu’une plus grande attente vis-à-vis de l’État fédéral en matière de protection sociale16. On pourrait voir là une évolution « naturelle », purement démographique : à l’heure où les États-Unis sont appelés à devenir dans les prochaines décennies une nation de « minorités majoritaires17 », les Américains, ou du moins les démocrates et une partie des indépendants, retrouveraient un consensus fondé sur la mixité sociale et ethnique, un marché libre mais régulé et une conscience écologique qui va en s’affirmant.

Mais il ne s’agit pas d’une simple question d’appellation à la mode, ni des conséquences mécaniques de l’évolution démographique des États-Unis. Ces dernières années ont vu l’émergence de mouvements sociaux importants et divers, qui ont remis la question des inégalités sur le devant de la scène politique, dont elle avait depuis longtemps disparu. En France et en Europe, c’est le mouvement Occupy Wall Street qui a suscité le plus d’échos et de commentaires. Dans la lignée des printemps arabes et des mouvements d’occupation espagnol ou grec, Occupy, qui a débuté à New York à l’automne 2011 et a ensuite essaimé dans de nombreuses villes américaines, s’est voulu un mouvement de remise en question radicale du système capitaliste en même temps qu’une tentative de construire une microsociété fondée sur la discussion, le consensus et la collaboration, comme cela avait déjà été le cas en Espagne, tentative reprise cette année par le mouvement Nuit debout en France. Bien que les revendications d’Occupy aient été très diverses, le slogan « Nous sommes les 99 % » reflétait son message central : l’opposition aux inégalités engendrées par la mondialisation libérale. Il n’y a pas là, contrairement à ce qui a pu être dit, une logique marxiste de lutte des classes (ce qui ne signifie pas qu’il n’y ait pas eu de marxistes parmi les acteurs d’Occupy), mais une affirmation de l’opposition radicale entre une infime minorité qui bénéficie du système en place et la très grande majorité des citoyens, qui en pâtit. Affirmation que l’on pourrait qualifier de populiste, si ce terme n’était devenu, comme l’écrivait déjà Henry Poulaille en 1934, « un adjectif qualificatif appliqué à tout propos et souvent hors de propos18 »…

Un autre mouvement important dont on a bien moins parlé de ce côté-ci de l’Atlantique est la mobilisation pour la hausse du salaire minimum, “Fight for $15”, qui a également débuté à New York, en 2012, par une grève de salariés de chaînes de fast-food. Le mouvement, soutenu par le syndicat des employés de services (Service Employees International Union, Seiu), s’est là aussi étendu à de nombreux États, et il a eu des conséquences politiques et législatives majeures19. Dans son discours sur l’état de l’Union de 2013, Barack Obama appelait à augmenter le salaire minimum ; au niveau fédéral, celui-ci est de 7, 25 dollars de l’heure, mais dans les États, il varie de 5, 15 dollars (en Géorgie ou au Wyoming) à 10, 50 dollars dans le District of Columbia, de nombreux États s’étant ces dernières années engagés à l’augmenter20. Le salaire minimum a été un sujet de débat important pendant la primaire démocrate, Bernie Sanders ayant repris les revendications des manifestants de “Fight for $15”, là où Hillary Clinton tergiversait sur le montant de l’augmentation21. Rappelons que le mouvement “Fight for $15”, outre ses revendications salariales, milite pour le droit de se syndiquer, menacé dans de nombreuses entreprises américaines, en particulier dans le secteur des services.

Ces mouvements, avec d’autres phénomènes comme le succès du livre de Thomas Piketty, le Capital au xxie siècle, traduit et publié aux États-Unis en 2014, montrent que la question des inégalités économiques est devenue un sujet majeur de « l’après-crise ». Car les chiffres globaux du chômage et de la croissance, selon lesquels les États-Unis seraient revenus à leur niveau d’avant 2007-2008, masquent la réalité d’une augmentation des inégalités, d’un rétrécissement du marché du travail et d’une transformation profonde de celui-ci.

La fin du rêve américain ?

Tout cela dans un contexte d’« effritement » de la classe moyenne, pour reprendre l’expression de Julien Damon, dans l’imaginaire américain (le nombre d’Américains s’identifiant à la classe moyenne est en baisse) comme dans la réalité économique du pays (baisse du revenu médian22). Ce qui faisait déclarer au président Obama dès 2011 : « Cela n’est pas […] un simple débat politique. C’est la question centrale de notre époque. C’est un moment décisif pour la classe moyenne, et pour tous ceux qui se battent pour y entrer23. » L’identification d’une très grande majorité de la population à la classe moyenne a longtemps été l’un des traits définissant la société américaine et l’un des facteurs invoqués pour expliquer l’absence relative de conscience de classe dans le pays. La classe moyenne n’est pas alors un simple outil statistique, elle représente l’American way of life, un mode de vie caractérisé par des valeurs morales aussi bien que des biens matériels. Comme le montrent les enquêtes du Pew Research Center ou les World Values Survey, l’identification des Américains à la classe moyenne est en baisse24. Si l’on s’intéresse aux plus jeunes, le constat est encore plus frappant : l’enquête General Social Survey de l’université de Chicago montre ainsi qu’en 2014, autant de 22-32 ans déclarent appartenir à la classe moyenne qu’à la working class25 (47, 25 %), ce qui représente une évolution significative par rapport aux jeunes du même âge en 1994 (58, 91 % contre 37, 98 %) et 1984 (71, 88 % contre 26, 32 %).

Les enquêtes ne disent pas tout, mais la manière dont les personnes s’identifient à une classe, à un groupe, n’est pas une simple question de vocabulaire ou de catégorisation sociologique. Les bouleversements dans le marché du travail, dans la structure des entreprises, la porosité grandissante du temps professionnel et du temps personnel, toutes les évolutions des quarante dernières années ont sapé une certaine stratification de la société, donnant plus de liberté mais également une aliénation plus diffuse, plus sournoise, qui rend difficiles les affiliations sociales et politiques. Lorsque l’on ne sait pas où l’on se place, ni qui est dans la même situation, il est bien plus difficile de s’organiser ou de revendiquer des droits. Le fait que de plus en plus de jeunes Américains, plus éduqués que leurs aînés, s’identifient à la working class est peut-être déjà un début de prise de conscience politique : malgré leur capital culturel – pour certains d’entre eux – et la nature de leur emploi – majoritairement dans les services –, ils ne se sentent pas appartenir à la classe moyenne. Comme l’écrit Dustin Guastella, la « réalité matérielle semble façonner leur identification de classe26 ». Selon lui, il ne faut donc pas s’étonner que les jeunes aient soutenu Bernie Sanders lors des primaires ; cela n’a rien à voir avec de l’idéalisme naïf, mais avec la réalité de leurs conditions de vie.

Mouvements sociaux éclatés mais vivaces, évolutions générationnelles, imaginaires flottants : des courants se dessinent, dont les conséquences sont encore peu claires. En termes sociologiques, la question de la classe demeure : l’identification à une classe sociale est-elle principalement fonction du revenu, du statut, du capital social et culturel ? Une enseignante précaire, allant de contrat en contrat, de vacation en vacation, voyant s’éloigner toujours plus la perspective de la titularisation (tenure), se définirait-elle comme appartenant aux « classes populaires » ? Et qu’en est-il des conséquences politiques ? La désaffection vis-à-vis des partis, si elle a bien d’autres causes, est aussi alimentée par ce flou : à qui parlent-ils ? Les primaires de 2015, tant du côté républicain que du côté démocrate, ont amené aux urnes des personnes qui, à tort ou à raison, estimaient que les politiques ne s’étaient jusque-là pas adressés à elles. La question se pose, alors, des coalitions politiques susceptibles de correspondre à ces évolutions sociales. L’alliance entre les jeunes et les cols-bleus incarnée par Sanders survivra-t-elle à cette élection ? Rien n’est moins sûr. Certes, le Parti démocrate, après les défaites face à George W. Bush et les mandats d’Obama, s’est éloigné du centrisme des années Clinton (Bill). Pour autant, si pendant les primaires Hillary Clinton a été « poussée » vers la gauche par son concurrent, elle adopte des positions plus modérées depuis sa désignation, afin d’accentuer le contraste avec l’extrémisme du candidat républicain. Le patriotisme déchaîné de la convention démocrate de juillet a bien rappelé que les partis de gouvernement ont vocation à préserver le mythe du rêve américain, à restaurer celui de la classe moyenne et à promouvoir une vision exceptionnaliste du destin des États-Unis.

De nouveaux combats

Nous ne sommes plus dans les années 1930. Si les récents mouvements sociaux ont fait la preuve que des salariés, même isolés, même précaires, comme les employés de la restauration ou des services à la personne, peuvent agir efficacement, il n’en reste pas moins que le taux de syndicalisation demeure faible et qu’il est plus difficile de mobiliser des individus qui ont plusieurs emplois, changent régulièrement de travail et de secteur d’activité, que naguère les ouvriers de l’automobile. « Pour l’instant, les combats dont nous aurions besoin n’émergent pas », écrit le philosophe Michael Walzer ; parce que les organisations syndicales doivent revoir leur fonctionnement, et parce que les entreprises, de plus en plus ouvertes aux questions de droits des minorités, sont en revanche radicalement hostiles à toute forme d’organisation collective des salariés27. Selon Walzer, il s’agit bien de créer une nouvelle coalition politique qui permette de transformer les rapports de classe : « On n’atteindra pas les 99 %, mais cela pourrait bien faire plus de 50 % : les Américains qui sont en difficulté, ceux qui n’arrivent pas à vivre bien. On peut gagner les élections en les faisant voter28. »

Faut-il en conclure que l’ère des « guerres culturelles » est révolue, et que l’on en revient à l’affrontement classe contre classe ? Que l’on songe au mouvement en faveur du mariage des couples de même sexe, qui a abouti en 2015 à l’arrêt Obergefell v. Hodges ou aux violences policières qui ont fait naître Black Lives Matter29, on voit bien que les questions de genre, de race, d’identité, ne sont pas sorties du débat politique américain. Et de même qu’il aurait été absurde de croire que les revendications des minorités effaçaient la question sociale, il serait tout aussi erroné d’en revenir à une logique de classe qui ne tienne pas compte des discriminations spécifiques dont sont par exemple victimes les Africains-Américains. Ce que Black Lives Matter a bien compris ; ses leaders sont souvent issu.e.s de syndicats ou d’associations de salarié.e.s, et les discours font sans cesse le lien entre les inégalités économiques et sociales et la violence raciste. Ce que l’on appelle l’« intersectionnalité » (le croisement de la race, du genre et de la classe30), ou plus simplement (et politiquement) la convergence des luttes, ne se dessine pas pour l’instant aux États-Unis, pour des raisons qui ont également trait aux grandes différences régionales qui existent dans la conception des rapports sociaux. Pour autant, le retour des questions d’inégalités dans un contexte de prise de conscience des droits des minorités et de réémergence de la question du racisme systémique peut être une manière de remobiliser la gauche sur différents fronts, loin du rêve d’une classe moyenne universellement ascendante et patriote.

En France, l’attitude vis-à-vis des mouvements sociaux aux États-Unis est parfois empreinte d’une certaine condescendance : la France serait un « vrai » pays révolutionnaire (la révolution américaine ayant été une révolution bourgeoise), pourvu d’une « vraie » tradition de gauche et d’une conscience politique bien plus aiguë que le cousin transatlantique. On s’intéresse à l’Amérique pour ce qu’elle a d’exotique, pour ce qui, pense-t-on, nous en distingue : la culture des armes, la place de la religion, le culte du succès… Il ne s’agit pas ici de dire que ces choses-là n’existent pas, ni d’ignorer le danger très réel que représente Donald Trump, dans ce qu’il dit autant que dans ce qu’il révèle de l’exaspération d’une partie de la société américaine. Mais d’encourager nos compatriotes à regarder aussi ce qui se passe à gauche aux États-Unis. La gauche française n’est pas en situation de donner des leçons, et peut-être pourrait-elle en prendre, même venues d’un pays qu’elle aime tant détester…

  • *.

    Maîtresse de conférences à Sciences Po Lille, chercheuse au Ceraps-Cnrs, spécialiste de politique et de littérature américaines.

  • 1.

    Discours à la convention nationale du Parti démocrate, Boston, 28 juillet 2004.

  • 2.

    Lorsqu’il avait lancé sa réforme de l’assurance maladie en 2009, Barack Obama avait ainsi été accusé par la droite de vouloir imposer une « médecine socialisée » qui irait à l’encontre des valeurs américaines et de la libre entreprise.

  • 3.

    Rappelons qu’un liberal aux États-Unis est libéral en matière de droits et de libertés individuels, et plutôt favorable à une intervention – mesurée – de l’État pour ce qui est des questions économiques et sociales (protection sociale, défense des minorités), sans pour autant remettre en question les principes du marché et de la libre entreprise.

  • 4.

    Werner Sombart, Pourquoi le socialisme n’existe-t-il pas aux États-Unis ?, Paris, Puf, 1992.

  • 5.

    Ibid., p. 145.

  • 6.

    Eric Foner, “Why is There no Socialism in the United States?”, History Workshop, no 17, printemps 1984, p. 57-80. Une version de ce texte est parue dans Jean Heffer et Jeanine Rovet (sous la dir. de), Pourquoi n’y a-t-il pas de socialisme aux États-Unis ?/Why is There no Socialism in the United States?, Paris, Éditions de l’Ehess, 1983. Voir aussi Edward Castleton, « Peut-on être socialiste aux États-Unis ? Hier et aujourd’hui », Cités, vol. 3, no 43, 2010, p. 109-126.

  • 7.

    Comme le rappelle E. Castleton : « En 1910, il y a eu plus d’élus socialistes aux États-Unis que d’élus du Parti travailliste en Grande-Bretagne », « Peut-on être socialiste aux États-Unis ? », art. cité, p. 114.

  • 8.

    Eugene V. Debs, Trade Unionist, Socialist, Revolutionary, 1855-1926. Le documentaire est visible à l’adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=w82pFvUq3o8

  • 9.

    Les deux organisations ont fusionné en 1955 pour former l’Afl-Cio, qui demeure aujourd’hui la principale confédération syndicale des États-Unis.

  • 10.

    This isn’t about class warfare. This is about the nation’s welfare, discours du 6 décembre 2011 (https://www.whitehouse.gov/the-press-office/2011/12/06/remarks-president-economy-osawatomie-kansas).

  • 11.

    Le raisonnement qui suit s’appuie sur l’usage commun – dans le discours médiatique et politique – de certains termes, en France comme aux États-Unis. Il est bien évident que la question serait fondamentalement différente si l’on s’intéressait aux travaux universitaires ou aux discours d’experts.

  • 12.

    Les sous-catégories distinguent les différents niveaux hiérarchiques, mais dans un second temps uniquement et de manière bien moins directe que la classification française. Voir http://www.bls.gov/soc/major_groups.htm. Notons qu’un processus de révision du Soc est en cours, qui devrait aboutir en 2018.

  • 13.

    Robert Castel, les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Gallimard, 1999.

  • 14.

    Parfois également qualifiées de « culturelles », en référence au livre de James Davidson Hunter, Culture Wars: The Struggle to Define America, publié en 1991, dans lequel l’auteur décrit la polarisation croissante des États-Unis entre progressistes et conservateurs, autour de questions comme l’avortement, le droit des Lgbt ou la place de la religion.

  • 15.

    Voir note 2.

  • 16.

    Harold Meyerson, “Why Are There Suddenly Millions of Socialists in America?”, The Guardian, 29 février 2016 (https://www.theguardian.com/commentisfree/2016/feb/29/why-are-there-suddenly-millions-of-socialists-in-america).

  • 17.

    Selon les projections démographiques du Bureau du recensement américain, à l’horizon 2044, plus de 50 % de la population américaine appartiendra à une minorité raciale ou ethnique. Analyse publiée en mars 2015, consultable à l’adresse suivante : https://www.census.gov/newsroom/press-releases/2015/cb15-tps16.html

  • 18.

    Henry Poulaille, « Autour du “populisme” », Paris Soir, 1er mai 1934, p. 8.

  • 19.

    Voir Michelle Chen, “Vote for $15”, Dissent, été 2016.

  • 20.

    Il atteindra ainsi 15 dollars dans l’État de New York en 2018, victoire du mouvement “Fight for $15”.

  • 21.

    Hillary Clinton s’est finalement prononcée en faveur d’un salaire minimum fédéral à 12 dollars et d’un soutien du gouvernement aux États qui vont vers les 15 dollars.

  • 22.

    Voir Julien Damon, la Classe moyenne américaine en voie d’effritement, Fondation pour l’innovation politique, décembre 2014.

  • 23.

    B. Obama, discours du 6 décembre 2011 à Osawatomie, op. cit.

  • 24.

    Études analysées par J. Damon, la Classe moyenne américaine…, op. cit.

  • 25.

    Il n’est pas aisé de traduire le terme de working class, qui dans un contexte statistique renvoie plutôt aux classes populaires, aux ménages modestes, alors qu’en termes politiques il se traduirait plutôt par « classe ouvrière », voire « classe laborieuse »…

  • 26.

    Dustin Guastella, “Class is in session”, Jacobin, 9 juillet 2016 (https://www.jacobinmag.com/2016/07/millennials-bernie-sanders-working-class-college-education-precarity-wages-jobs/).

  • 27.

    Michael Walzer, “Back to Class”, Dissent, automne 2015, p. 39-42.

  • 28.

    Ibid., p. 41.

  • 29.

    Le mouvement Black Lives Matter (« Les vies noires comptent ») est né en 2013 pour protester contre les violences policières dont sont victimes les jeunes Africains-Américains. Initialement simple mot-clé de soutien sur le réseau social Twitter, il s’est progressivement structuré comme mouvement social et politique, avec des sections dans de nombreuses villes, organisant manifestations et événements contre le profilage racial, le racisme systémique, les inégalités dans le domaine de la justice

  • 30.

    Il s’agit là d’une définition simplifiée à outrance de ce concept complexe et aujourd’hui beaucoup (trop) utilisé, qui a émergé dans les années 1980, initialement dans un contexte juridique, pour faire valoir les multiples discriminations dont souffraient les femmes noires aux États-Unis. Voir Elsa Dorlin (sous la dir. de), Sexe, race, classe. Pour une épistémologie de la domination, Paris, Puf, 2009.

Alice Béja

Maîtresse de conférences à Sciences Po Lille, chercheuse au CERAPS-CNRS, Alice Béja est spécialiste de l’histoire culturelle et politique des Etats-Unis. Elle travaille sur les mouvements protestataires américains de la fin du XIXe et du premier XXe siècle ainsi que sur leurs représentations littéraires. Ancienne rédactrice en chef de la revue Esprit, elle a notamment publié Des mots pour se

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