Badakhshan, Afghanistan · Photo de Joel Heard sur Unsplash
Badakhshan, Afghanistan · Photo de Joel Heard sur Unsplash

Afghanistan, une terre qui s’épuise

L’Afghanistan est confrontée à une crise écologique majeure face à laquelle les aides internationales pour le climat se déploient rarement pour y faire face. Tragiquement, l’Afghanistan est un des pays au monde qui pollue le moins mais souffre le plus du dérèglement climatique.


On associe si spontanément l’Afghanistan à la guerre ou à la politique qu’on en oublie parfois la matière la plus élémentaire d’un pays : sa terre, son eau, l’air qu’on y respire. Cet été encore, les épisodes de canicule ont rappelé, jusque dans nos vies quotidiennes, ce que le dérèglement climatique impose déjà à nos existences. En Europe, ces épisodes restent encore exceptionnels. En Afghanistan, sécheresses à répétition, pénuries d’eau, inondations meurtrières et vagues de chaleur touchent le pays avec une intensité croissante et ne relèvent plus de l’exception, mais d’une réalité durable. Un paradoxe des plus frappants est que l’Afghanistan figure parmi les pays les plus exposés au changement climatique tout en comptant parmi ceux qui y contribuent le moins.

Cette réalité oblige à regarder autrement la crise afghane. Ces désastres ne se succèdent pas par accident : ils s’enchaînent et aggravent à chaque fois la vulnérabilité du pays. Et cette crise écologique, déjà immense, se double d’un isolement diplomatique qui prive le pays des instruments qui seraient susceptibles d’y répondre. Comprendre l’Afghanistan aujourd’hui, c’est peut-être d’abord comprendre cela : un pays où la question climatique et la question politique sont désormais intimement liées.

L’eau en sursis

Kaboul n’a jamais été une ville d’abondance : nichée à 1 900 mètres d’altitude dans un climat semi-aride, elle a longtemps été tributaire des eaux de son fleuve, de ses sources et d’un ingénieux système de canaux souterrains hérité des siècles passés. Un équilibre fragile, mais tenable jusqu’à ce que la ville change d’échelle. En deux décennies, sa population a été multipliée par six sans que les infrastructures s’adaptent à ce rythme. Le résultat se mesure en mètres perdus sous terre : les nappes phréatiques ont chuté de vingt-cinq à trente mètres en dix ans, l’extraction dépassant désormais très largement la recharge naturelle. Certains puits doivent être forés à cent cinquante mètres de profondeur pour espérer trouver encore de l’eau. Les agences des Nations unies avancent une date : Kaboul pourrait avoir épuisé ses réserves souterraines d’ici à 2030.

L’eau qui reste n’est souvent plus potable, contaminée par les eaux usées et par les infiltrations diverses d’une ville qui a grandi sans jamais se doter d’un véritable système d’assainissement. Certains foyers consacrent jusqu’à 30 % de leurs revenus à s’approvisionner, quand des compagnies privées revendent, à prix fort, une eau extraite des mêmes réserves publiques que l’État ne parvient plus à gérer. Le rapport d’une ONG internationale parle sans détour d’un « échec de gouvernance », mais aussi, plus largement, d’un présage de l’effondrement urbain que le changement climatique s’apprête à provoquer ailleurs dans le monde. Les financements internationaux qui pourraient inverser la tendance restent, eux, suspendus dans les limbes de l’isolement diplomatique : plusieurs milliards de dollars destinés à l’eau et à l’assainissement demeurent gelés depuis 2021.

Kaboul n’est cependant que le symptôme le plus visible d’un mal qui gagne tout le pays. La pénurie, longtemps circonscrite aux régions les plus arides, s’étend désormais à l’ensemble du territoire urbain afghan. À Zaranj, dans le sud-ouest du pays, l’eau est distribuée par rotation : certains habitants ne sont approvisionnés qu’une fois par semaine. À Kaboul même, de nombreux foyers ne reçoivent l’eau que tous les deux ou trois jours, parfois moins. Le phénomène a une origine double : le changement climatique, qui a bouleversé les rythmes saisonniers dont dépendait la recharge des aquifères, et une urbanisation si rapide qu’elle a toujours devancé l’expansion des infrastructures.

Quand la terre ne retient plus

Sécheresses et inondations ne sont pas deux phénomènes contradictoires. Le dérèglement climatique bouleverse les rythmes de l’eau : moins de neige stockée dans les montagnes, une fonte plus précoce, des précipitations plus irrégulières et, par endroits, des épisodes de pluie plus intenses. L’eau manque donc plus longtemps avant de revenir parfois sous une forme brutale et destructrice.

Le Nuristan, province montagneuse de l’est du pays, en offre une illustration saisissante. Des crues ont fait plus d’une centaine de morts en 2021. En février 2024, un glissement de terrain a enseveli un village, faisant au moins vingt-cinq morts. En juillet 2026, de nouvelles crues ont frappé la province, faisant plusieurs dizaines de morts et détruisant de nombreux foyers. Les scénarios présentent des similitudes frappantes : des pluies soudaines, un relief qui ne pardonne rien, des habitations et des récoltes emportées en quelques heures. À l’échelle du pays, le bilan de ces catastrophes répétées se compte en centaines de morts et en milliers de maisons détruites ou endommagées chaque année. Ce ne sont plus des accidents isolés que l’on pourrait imputer au hasard, mais un phénomène qui revient, presque avec régularité, frapper les mêmes régions.

L’impéritie des pouvoirs qui se sont succédé a laissé cette vulnérabilité s’installer.

La catastrophe climatique ne s’arrête pas lorsque les eaux se retirent. Elle se prolonge dans la pauvreté. Privées de toit, de bétail et de récoltes, les familles les plus démunies disposent de moins en moins d’alternatives pour se chauffer. Bois, charbon, parfois plastique et déchets ; les combustibles les plus accessibles deviennent aussi les plus polluants. À Kaboul, la concentration de particules fines peut atteindre en hiver des niveaux classés « très malsains ». Il serait réducteur d’attribuer cette pollution au seul dérèglement climatique. La pauvreté ne fait pas que rendre les populations plus vulnérables : elle devient l’une des causes directes de cette vulnérabilité, les familles les plus démunies produisant, faute d’autres solutions, la pollution qu’elles subissent. Cette situation ne saurait être imputée au seul pouvoir actuel : l’impéritie des pouvoirs qui se sont succédé avant comme après 2021 a laissé cette vulnérabilité s’installer.

Des solutions au point mort

Face à cet effondrement, tout n’est pas resté sans réponse. Depuis 2019, l’agence des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture soutient la plantation de plusieurs millions d’arbres à travers le pays. C’est, y compris sous l’administration des talibans, l’un des rares chantiers environnementaux à avoir survécu à la rupture politique de 2021. Le résultat reste pourtant dérisoire au regard de l’ampleur du désastre : à peine 2, 5 % du territoire afghan est aujourd’hui boisé, et le couvert forestier continue de reculer dans plusieurs régions. Même ces efforts se heurtent à la crise qu’ils sont censés combattre : sur certains sites de reboisement, la sécheresse a détruit jusqu’à 70 % des jeunes plants.

C’est là que se noue le véritable paradoxe afghan face au changement climatique. Le pays est à la fois l’un de ceux qui contribuent le moins au dérèglement du climat mondial et l’un de ceux qui en paient le prix le plus lourd, soit entre 550 millions et trois milliards de dollars de pertes économiques chaque année. L’accord de Paris ne conditionne nulle part l’accès au financement climatique à la nature d’un régime : seule la vulnérabilité face au changement climatique est censée en être le critère. Pourtant, dans les faits, l’Afghanistan fait figure d’exception. Le pays est en effet absent des conférences climatiques de l’ONU depuis 2021 ; plusieurs projets d’adaptation déjà engagés d’irrigation et d’énergie solaire ont été suspendus en pleine exécution et n’ont jamais été relancés. Ce que reçoit aujourd’hui l’Afghanistan relève presque exclusivement de l’aide humanitaire d’urgence, à l’exclusion de financements structurels d’adaptation sur le long terme. Cet écart entre les principes que la communauté internationale se donne et la pratique qu’elle applique à l’Afghanistan doit être dénoncé sans détour. Un rapport commandé par le Conseil de sécurité des Nations unies a récemment établi que le statu quo diplomatique ne produit plus les effets escomptés, et recommande d’élargir la coopération internationale, précisément dans le domaine climatique. La question mérite d’être posée : peut-on continuer d’exiger d’un régime qu’il change tout en le privant des seuls moyens qui permettraient à son pays de simplement s’adapter à un désastre qu’il n’a pas causé ?