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Les métamorphoses, d'Ovide

Les métamorphoses
Ovide
Traduit du latin par Marie Cosnay
L’Ogre, 2017, 528 p., 25 €
Omnia mutantur, nihil interit : «  Tout change, rien ne périt.  »
La traduction d’une œuvre menacée par la gloire est toujours «  une espèce de défi  », selon les mots de Valéry dans l’avant-propos à sa traduction des Bucoliques de Virgile. Il s’agissait déjà pour le poète, grand amoureux de la langue latine, si heureusement douée pour la poésie – un bonheur qu’elle doit à son «  économie  », à sa «  liberté  » syntaxique – d’arracher ce chef-d’œuvre au «  latin scolaire  », à «  cette atmosphère d’école, d’ennui  », où «  on fait ânonner des merveilles de poésie   »… Le bandeau publicitaire de la neuve et belle traduction des Métamorphoses par Marie Cosnay annonce le même souci : il s’agirait «  de sortir les Métamorphoses du décor et des classes de latin  ». Cette traduction, nous la devons pourtant à une écrivaine qui, non seulement assume pleinement son statut de professeure de latin, mais encore n’oublie pas de remercier ses élèves pour leur part, aussi modeste qu’elle ait pu être, dans ce long travail de dix ans.
Aussi bien, loin des sentiers battus, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, demandons-nous comment ce travail de traduction, qui confine à une certaine forme d’héroïsme, a surmonté brillamment l’obstacle majeur, quand on pense que ce qui a fait si longtemps le succès de l’œuvre d’Ovide, l’omniprésence du motif fabuleux comme condition de lisibilité de la littérature, est justement ce qui est censé avoir disparu de notre habitus culturel. Même s’ils font toujours partie de notre mémoire collective et du patrimoine des littératures européennes, la fable et le mythe ne sont plus «  le langage naturel de la poésie  », avertissait Jean Starobinski. La réussite de cette traduction est d’abord de nous rendre ces Métamorphoses comme en train de se faire, devant nos yeux, à nos oreilles, «  paroles de chair et d’os  », dirait ­Montaigne – et Dieu sait si de l’os, de la chair, de la sève et du sang, il y en a dans ces histoires d’amour, de haine et de mort ! C’est aussi de les faire surgir neuves comme «  au début du début  » de cette fabuleuse genèse, dans la double intégrité de leur étrangeté et de leur familiarité. Une traduction dont la brûlante actualité – nous sommes devenus particulièrement sensibles à la continuité des règnes, à la fluide porosité de leurs frontières – fait la démonstration que l’on ne rompt jamais avec un texte, mais avec une traduction ou un commentaire précédents. Ce sont eux qui vieillissent, en effet, d’où ­l’urgence à retraduire, à mettre nos pas, nostra tempora (notre temps), dans le temps originel de l’œuvre. Marie Cosnay recommence l’acte poétique d’Ovide pour les gens de maintenant que continuent de séduire les «  belles histoires menteuses  ».
Ce n’est manifestement pas une curiosité d’antiquaire qui inspire son travail, même si les conditions sont réunies qui répondent aux exigences scientifiques attendues pour une entreprise de cette envergure. Bien plutôt, sans timidité due à l’antique, c’est une ardeur à redonner son plein de «  crudité  » à des métamorphoses dont le dire de sa traduction fait dérouler l’implacable processus. Des mots, de la syntaxe de cette vieille langue morte mais toujours vivante d’avoir été, la chair verbale du français de Marie Cosnay garde la saveur, l’humus et, pour tout dire, le corps. Rien de trivial dans la jactance amusée de Phébus qui traite le lascive puer, Cupidon, de «  petit rigolo  » ; ou dans ce mot de Niobé qui supplie qu’au moins on lui «  laisse la petite  », cette dernière enfant encore en vie ; rien d’anachronique dans le choix de traduire le cremare latin, par le verbe «  cramer  », quand la rage a soif de vengeance : «  Moi avec cette torche j’irai cramer le palais royal  » ; et quelle justesse dans la traduction du coup de colère de Junon, toujours dans l’excès de la jalousie, envers sa rivale Sémélé : «  Mais elle est enceinte ; elle en a plein le ventre.  » D’autant que la langue latine d’Ovide peut se faire aussi merveilleusement levis, légère, et cette traduction française est également attentive à rendre, avec une délicatesse minutieuse, le moindre frémissement d’une brise qui «  crispe  » la surface de l’eau, ou les jeux «  folâtres  » d’un taureau et d’une jeune fille, qui ne sait pas encore – malheureuse Europe ! – qu’elle joue avec le dieu… Surtout, dans les récits de ces «  formes changées en corps  », c’est bien ce qui arrive au corps, quand il se sent (sentit) «  devenir autre  », que traque l’écriture avec le plus de bonheur : qu’il s’agisse du «  devenir pierre  », quand dans les veines de la pauvre Niobé «  ça cesse de bouger  » ; du «  devenir animal  » – que de bras, de jambes, devenus ongles, cornes, sabots, comme les membres d’Actéon, future proie pour ses chiens, quand, épouvanté, «  il voit figure et cornes dans l’eau  » ; ou du «  devenir végétal  » (arbre, fruit, fleur) souvent, lui, d’une grande douceur, parce que fruit de la compassion des dieux, quand du sang naît la fleur «  plus brillante que la pourpre du Tyr  ».
La traduction de Marie Cosnay n’a pas son pareil pour dire aussi le caractère intraitable du désir, cette violence irrépressible qui fait de chaque belle vierge une proie pour le dieu qui la voit : que de vers font entendre la crudité de ce désir, traduits avec toute l’énergie d’une prose verbale ­cinétique : «  Il la voit, il l’aime, il la prend.  » Cela peut aller jusqu’à la férocité, avec le viol et la mutilation de Philomèle par Térée, le prédateur «  barbare  » : cette langue affreusement coupée, «  une petite racine de langue sautille  ». Dans tous les cas, la beauté paie cher «  d’avoir plu  » au point de réclamer elle-même la méta­morphose : «  J’ai trop plu ; perds ma figure, change-la  », supplie Io, dont les mots ne seront plus bientôt que mugissements. Mais la vengeance est aussi à la hauteur incommensurable de l’horreur subie : après qu’elles ont découpé son enfant, accommodé ses membres qui «  grésillent à la broche  », Philomèle et Procné exultent de voir le père coupable, à table : «  Il mange, son ventre avale ses propres entrailles  » – une fable, dont la traduction fait comprendre, si l’on pense à la méta­morphose de Procné en rossignol, l’oiseau chanteur, de quelle secrète sauvagerie se nourrit la poésie. À «  relire, à lire mieux  » ces Métamorphoses, comme nous y sommes invités, on comprend que la littérature européenne ait pu faire de cette langue latine, langue de «  l’imagination désirante  », rappelait Yves Bonnefoy, ­l’alphabet même du désir et de la nuit, aveugle, des passions. Lacan ne s’y est pas trompé, se faisant ­l’herméneute subtil de la fable d’Actéon dont l’error devient scelus («  crime  »), victime de Diane chasseresse, qui ne veut pas qu’on la voie, comme le «  superbe  » Narcisse, amoureux de son image, ne veut pas qu’on le touche.
«  Je voulais en cette décennie où je traduisais les Métamorphoses fuir dare dare les souches  », avertit Marie Cosnay dans sa postface. De fait, rien de plus étranger aux catégories fixistes que ce monde du changement perpétuel, où les identités s’éprouvent sur le mode de l’échange, voire de la fusion avec le «  Double sexe  », Hermaphrodite, qu’«  on ne peut dire ni fille/ni garçon  ». Le chant xv, en donnant la parole à Pythagore, offre la synthèse philo­sophique de toutes ces métamorphoses : théorie d’une métempsychose qui se veut, après Lucrèce, plaidoyer vibrant pour tous les animaux massacrés. «  On est à combien ici du crime complet/jusqu’où est-on prêt à aller ?  », avertit Pythagore à nos oreilles devenues peut-être moins insensibles, en ce troisième millénaire, à «  leurs mugissements de terreur  ». Mais reste l’exception humaine, dont rend compte la belle traduction du vers célèbre qui a tant fasciné Baudelaire : «  Os homini sublime dedit caelumque tueri/Jussit et erectos ad sidera tollere vultus.  » Si les animaux sont courbés, et fixent le sol, le dieu a voulu cette silhouette humaine lancée pour toujours vers le ciel : «  Il donne à l’homme une tête qui se lève, il lui ordonne/de voir le ciel et de dresser son visage vers les étoiles.  » Ainsi, enfants de la terre, avec notre corps «  tellurique  », nous sommes aussi «  âmes volantes  », comme Phaéton sur son char, «  poussé par un désir de ciel  ». Aussi bien la trace de la voix humaine dans le corps qui se métamorphose n’en finit pas de jaser… C’est le sens du mythe de la nymphe Écho, métaphore d’une voix assimilée au son poétique. Car ce n’est pas seulement le cœur qui palpite encore sous l’écorce fraîche, toujours «  mens antiqua manet  » («  l’esprit d’avant reste  ») ; le miracle de la métamorphose étant justement de mêler le même et l’autre, la voix veut continuer à se faire entendre, mais «  les mots manquent  », devenus sifflements, hennissements ou mugissements. Alors, la pauvre Io, pour se faire reconnaître de son père, trace de son pied-sabot, dans la poussière, des lettres «  au lieu des mots  » ; Philomèle, privée de langue, veut dénoncer le crime «  et tisse à fils blancs ses souvenirs rouges  ». C’est finalement toute la nature qui bruisse de signes, une nature «  elle-même plus artiste qu’un art  ».
Il y a quelque chose d’amusant et de touchant à voir comment Marie Cosnay désigne sa traduction : «  Ce gros boulot immortel.  » L’humour familier avec lequel elle parodie l’opus exegi d’Ovide n’enlève rien à sa foi dans la capacité d’une langue poétique, étrangère et familière à la fois, comme le latin, langue ancienne du français, à faire entendre la voix d’oracle du poète : «  Vivam  » («  Je vivrai  »). Ces fables ont beau «  venir d’ailleurs  », leur traduction en «  langue nette  » – le choix de la prose participe pleinement de ce projet – leur donne une fraîcheur inattendue. Comme tout grand traducteur qui a fait dans sa langue «  l’épreuve de l’étranger  », Marie Cosnay nous dit que ressaisir dans notre durée propre de contemporains ces histoires extra­ordinaires, c’est cela le seul chemin, «  dé-babélisé  », déterritorialisé, délesté de toute dévotion patrimoniale, vers la grande œuvre, celle d’hier comme celle d’aujourd’hui.

Cécilia Suzzoni

Professeure honoraire de chaire supérieure au Lycée Henri IV, Cécilia Suzzoni est la fondatrice et présidente d'honneur de l'Association le latin dans les littératures européennes (ALLE). Elle a notamment dirigé, avec Hubert Aupettit, l'ouvrage Sans le latin (Fayard, 2012)

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