Guerre de Gaza, 2023-2025. Photographie de Jaber Jehad Badwan via Wikimedia
Guerre de Gaza, 2023-2025. Photographie de Jaber Jehad Badwan via Wikimedia

Porter haut et fort la dénonciation des crimes commis à Gaza

Le 7 octobre n’est pas oublié, ni les otages, mais ces deux tragédies ne peuvent plus servir de paravent aux exactions de l'armée israélienne à Gaza.  Il faut tout faire pour sauver les Palestiniens, et leur apporter terres et liberté.


Depuis sa naissance, la revue Esprit a souvent été pionnière dans la dénonciation des crimes commis par des États – la torture pendant guerre d’Algérie, le cannibalisme dans la Chine de Mao, la guerre criminelle de Milosevic dès 1991 en Croatie – pendant que d’autres pourtant idéologiquement plus radicaux se taisaient ou attendaient que les récits de telle ou telle grave atteinte aux droits humains soient politiquement compatibles avec leurs convictions apodictiques. D’où un bémol étonnant sur les crimes staliniens depuis la seconde partie du xxe siècle dans les journaux, les livres, les prises de positions des plus engagés autour du parti communiste. On peut dire que la Russie de Poutine bénéficie encore de ce dimorphisme, puisque le terme même « d’impérialisme russe » reste imprononcé par toute une fraction de la gauche, alors que c’est bien cela dont il s’agit. C’est la tradition personnaliste qui a permis cette disposition réflexive et éthique nécessaire à la perception et compréhension d’une catastrophe humaine : une immédiate solidarité avec les victimes potentielles d’un crime politique, dès que celui-ci est hautement plausible car transmis par des victimes survivantes fiables et étayé par des faits. Une compréhension qui ne peut naître que dans un système de valeur où la liberté de penser et une solidarité humaine minimale précèdent la fidélité aux principes ou au parti.

Or, malgré des prises de positions très claires mais ponctuelles concernant la guerre de vengeance menée à Gaza à la suite du 7 octobre, sur le caractère intolérable du viol du droit international, les massacres aveugles de civils, l’inaction complice des gouvernements européens, la revue n’a pas accordé à cette situation une vigilance et une solidarité comparables à celles que la guerre en Ukraine a suscitées dès 2014 et plus encore depuis février 2022… Pourquoi ? Toute une série d’hypothèses peuvent se croiser : une revue d’inspiration chrétienne même de gauche est-elle sensible à égalité aux crimes contre l’humanité commis contre des victimes de culture musulmane ? Bien des victimes défendues de façon pionnière par la revue étaient pourtant de culture musulmane : Bosniaques en ex-Yougoslavie, Tchétchènes de Grozny, démocrates syriens, prisonniers ouïghours… Peut-être faudrait-il par acquis de conscience se pencher sur ce biais même faiblement conscient, jouant à bas bruit dans la connivence des non-dits. Mais d’autres paramètres plus contextuels et objectifs interviennent.

Le traumatisme du 7 octobre

Le pire de ce que l’on peut faire à des civils désarmés, vaquant à leurs occupations sans méfiance, est un attentat dont le traumatisme de l’inattendu vient redoubler celui de l’extrême violence, cette violence de cauchemar, de films d’horreur, de cruauté impensable contre les plus fragiles et innocents des êtres humains, femmes, enfants, vieillards… précisément celles et ceux qu’en temps de civilisation on protège ou épargne. Les enregistrements des téléphones portables des combattants du Hamas, et de leur caméra vidéo, montrent qu’il ne s’agit pas d’un pogrom à l’ancienne, mais d’une entreprise froidement gérée en amont jusque dans le commandement des formes de crimes. Une telle sophistication militaire de l’entreprise pour une action de pure sauvagerie interroge : quel était le but tactique réel des agresseurs ? L’incapacité des services de renseignements réputés les meilleurs de la planète à prévoir cette attaque gravissime étonne. L’absence de sauvetage (les victimes ont attendu les secours de 4 heures à 20 heures…) de la part d’une armée dont certains groupes spéciaux parmi les plus aguerris sont entraînés à sauver des personnes dans les pires conditions – le héros incroyable de la série Fauda est dans sa vie réelle un combattant sauveur de vies tirées des griffes du Hamas dans d’effroyables conditions – n’est pas vraiment expliquée : les victimes devront attendre l’après-guerre et surtout l’après régime pour mettre en place enquêtes et procès. Mais sur le moment le monde entier est bouleversé, une déferlante d’émotions mémorielles où les images de l’holocauste nazi ont fait retour, mêlées aux horreurs commises par le Hamas qui furent comme contaminées d’un coefficient de vrai nazisme, alors que depuis des décennies la comparaison est refusée sans cesse au sein des mondes diplomatiques, politiques et médiatiques, quelle que soit la gravité des crimes contre l’humanité ou génocides en cours. On a assisté à une véritable blessure collective pour toute une génération occidentale éduquée dans le « plus jamais ça » depuis 1945 : impossible d’accepter le retour d’un antisémitisme meurtrier de type nazi. D’où une acceptation de la guerre vengeresse dans les premiers mois, une vengeance faisant justice comme dans tous nos films et séries, et dont le but sacré de sauver les otages fut le premier argument. Avec le temps, l’argument de trahir le souvenir du 7 octobre et l’accusation d’antisémitisme à la moindre critique de la politique israélienne ont contribué à empêcher non pas seulement libre parole mais aussi la libre pensée entre soi et soi.

Des guerres discordantes

Depuis février 2022, la violence arbitraire de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie avait mis sur le pont de nombreux collectifs : la revue Esprit et son comité Russie-Europe pour l’Ukraine se sont engagés dans la lutte contre cette guerre et la redoutable désinformation russe, en lien avec d’autres associations comme Desk Russie, Les Nouveaux Dissidents, Russie Libertés et Pour l’Ukraine, pour leur liberté et pour la nôtre. Lorsqu’on se bat dans un collectif, une revue ou un parti, contre la politique d’un Éat perçue comme criminelle, il faut que le partage entre alliés et ennemis soient relativement stabilisé et l’objet d’une évidence allant de soi : ainsi, si l’ennemi est « l’impérialisme russe » en passe de dévorer l’Ukraine, l’allié le plus rassurant car le plus puissant « du monde » se retrouve être en 2022-2025 les États-Unis de Joe Biden, entouré des nations qui veulent défendre le droit international violé par l’ennemi, et qui souvent sont plus démocratiques que celles du camp de l’ennemi (autour de la Russie on trouve l’Iran, la Corée du Nord, l’Érythrée, les talibans afghans, la Chine etc.)

La guerre contre la Palestine fut d’emblée d’une rare violence de bombardements contre le bâti très resserré dans l’espace de la bande de Gaza : de la part d’une armée réputée pour sa capacité à cibler précisément ses attaques, aller surprendre l’ennemi dans son lit, ruser avec génie pour, par exemple, retrouver les otages… très vite on a vu un écrasement systématique, à la russe, de zones urbaines entières comprenant archives, écoles, hôpitaux. On pensait que le Mossad et les militaires israéliens seraient capables d’aller chercher des ennemis bien identifiés dans leurs tunnels en épargnant les civils. Mais les familles furent sommées de partir très vite de chez elles vers un endroit désigné, pendant que leurs maisons et tous les biens qu’ils n’ont pu emmener, et leurs quartiers entiers étaient détruits, rendus inhabitables. Avec le temps, certaines familles ont dû se déplacer en urgence n fois depuis le début de la guerre, et à présent, en juillet 2025, tous les Palestiniens de Gaza (1, 2 million d’habitants) doivent s’entasser dans 12% du territoire, c’est-à-dire dans un ghetto.

Le temps a passé, obligeant le monde à bien comprendre ce qui se passe : une guerre d’élimination de la population palestinienne de Gaza et de Cisjordanie, une guerre aussi illégitime que celle qui se déroule en Ukraine. Mais voilà, ces deux guerres sont discordantes, souvent mises en rivalité, et il reste difficile de les penser ensemble : l’extrême gauche défend Gaza, le centre gauche et droit l’Ukraine, et l’extrême droite Poutine et Netanyahou… Avant Donald Trump, le paysage des alliés était discordant : le même « impérialisme américain », allié dans un cas contre la Russie, était ennemi dans l’autre comme soutien politique et militaire d’Israël contre les Palestiniens. Avec le retournement de Trump le paysage change encore, et se met en place une union des extrêmes droites nationales et internationales fanatiquement pro-Netanyahou et plus ou moins franchement pro-Poutine. Peut-être, à présent, va-t-il être possible de poser comme solidaires les deux camps des victimes, comme subissant des guerres criminelles contre l’humanité ; alors qu’il s’est avéré presque impossible jusqu’ici même de rédiger une pétition où les deux soient mentionnés ensemble. La revue Esprit a privilégié la lutte contre le danger à l’Est du retour d’un pouvoir qui rassemble ce qu’il y a eu de pire dans les deux régimes assassins du xxe siècle. Cruel envers sa propre population et ses ennemis, prédateur-maffieux des richesses de la nation et de celles des pays dominés, et ayant inauguré surtout depuis les années 2011-12, sous la forme de la guerre hybride, une forme de malveillance perfide dont les succès ne se traduisent pas dans les récits mais dans les faits : lutter contre le poutinisme est une priorité absolue car le plus grand danger pour l’Europe et les démocraties. Se dresser contre Israël semble moins évident, sans compter que les frappes israéliennes contre l’Iran bientôt relayées par les bombardements de Trump ne simplifient pas la donne : le défenseur des droits humains pose comme ennemi les religieux iraniens, mais aussi Netanyahou à Gaza… il est difficile d’avoir deux ennemis, ennemis entre eux, en témoigne l’impossibilité de trouver un mot d’ordre clair pour une manifestation commune. Avec la durée, la guerre à Gaza et le comportement des colons israéliens en Cisjordanie, appuyés par les autorités et par l’armée lorsqu’ils terrorisent, volent et tuent des Palestiniens, nous disent pourtant quels sont buts de guerre du pouvoir israélien : reprendre toute la bande de Gaza excepté une ville bantoustan.

Il faut tout faire pour sauver les Palestiniens

Le temps a passé et en juillet 2025, le mot de « génocide », d’abord si âprement controversé, devient de plus en plus fréquent pour désigner une politique qui use de l’arme de famine et de la persécution physique. Dans une canicule terrible, assoiffer, affamer faire courir en tous sens une population bombardée et cible de tirs quand elle se dirige vers les camions d’aide est une abomination : les photographies de squelettes d’enfants encore vivants épouvantent la planète entière. Le 7 octobre n’est pas oublié, ni les otages, mais ces deux tragédies ne peuvent plus servir de paravent aux exactions d’une armée qui tue les reporters, les journalistes et les médecins, et détruit les hôpitaux, les écoles, les musées et tous les symboles de la nation palestinienne. Il n’est pas trop tard pour qu’ici en France – malgré la répugnante instrumentalisation politique de l’antisémitisme d’une part et des souffrances du peuple palestinien d’autre part par des partis politiques extrêmes et crypto-poutiniens – l'on porte haut et fort la demande d’un cessez le feu, celle de faire entrer massivement l’aide humanitaire et de forcer le gouvernement israélien à la solution de deux États.

Jusqu’où ce pouvoir ira-t-il dans la poursuite de l’élimination par la violence criminelle, en totalité ou en partie, d’un peuple de sa propre terre ? Au point où nous en sommes en ce mois de juillet 2025, hélas tout est possible : déportation masquée par « l’encouragement à partir », massacres cachés, cités fermées de Palestiniens résiduels, une « riviera Trump » où la malbouffe américaine fera oublier la famine avec des taux d’obésités dramatiques.

Il n’est pas trop tard pour les consciences déchirées entre deux guerres qui en réalité ne sont pas si discordantes, la seconde étant une formidable aubaine pour l’agresseur criminel de la première, lorsqu’elle y voit l’occasion de renouveler son appui aux agresseurs de la redoutable puissance américaine. La situation n’a jamais été aussi dangereuse pour les nations victimes : dénoncer la politique israélienne en même temps que celle du Hamas, parti dictateur et assassin historiquement alimenté et aidé par Netanyahou, est maintenant d’une urgence extrême. Traduire, témoigner, faire circuler les informations à chaque numéro doit être le travail d’une grande revue comme Esprit.  

Il faut tout faire pour sauver les Palestiniens, et leur attribuer terres et liberté. Dans quelques années, il n’y aura plus d’eau ni à l’est ni à l’ouest du Jourdain ; c’est ensemble que les deux nations débarrassées de la coalition de Netanyahou et du Hamas devront faire face au grand problème du xxie siècle surtout dans ces régions : le réchauffement climatique, sur des terres déjà si gravement brulées par les guerres criminelles de pouvoirs rétrogrades.