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Le centenaire de Claude Lévi-Strauss

février 2009

#Divers

La célébration du centenaire de Claude Lévi-Strauss en grande pompe le 28 novembre 2008 au musée du Quai Branly et sur France Culture était-elle un événement historique ou médiatique ? On pourra se lamenter de ce que la France célèbre son « dernier géant » faute de pouvoir produire de nouveaux penseurs de sa stature. On pourra aussi s’étonner de cet embaumement de son vivant d’un homme que beaucoup croyaient disparu. Mais pour nous qui, depuis dix ans, lisions attentivement les textes de Lévi-Strauss avec la conviction d’y trouver une riche matière pour le travail intellectuel, l’événement ressemblait moins à une de ces commémorations dont la République française est prodigue qu’à l’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis au début du même mois de novembre. On l’attendait, on le prévoyait, on l’espérait, mais on se disait « va-t-il y arriver ? » ; et, une fois la chose faite, on mesure l’immensité de la tâche qui reste à accomplir sous son inspiration.

Quel rapport entre le centenaire d’un anthropologue de renommée mondiale et l’élection du premier président postracial aux États-Unis ? Pas seulement leur affirmation commune de l’égalité de toutes les races pour faire face aux problèmes qui concernent tous les hommes (et en particulier à la catastrophe écologique en cours, dont tous deux ont pleinement conscience) ; mais, plus profondément, ces deux événements marquent peut-être la fin d’une période de confusion et le retour d’une forme de clarté dans la vie intellectuelle et politique. Obama renouvelle le contrat originel de la République américaine (la Déclaration d’indépendance) en y intégrant toutes les races ; Lévi-Strauss reprend le flambeau de la clarté française (la philosophie cartésienne) en l’étendant à toutes les sociétés.

La redécouverte d’une œuvre centenaire

Si Lévi-Strauss est un continuateur de Descartes, ce n’est pas au sens de ce cartésianisme métaphysique dont la philosophie analytique a fait un épouvantail et qu’il a lui-même critiqué dans la philosophie de Sartre, mais plutôt dans la tradition du Traité du monde, où Descartes esquisse son anthropologie. Pour étendre à tous les phénomènes la clarté d’une intuition (le caractère fondamental des oppositions différentielles remplaçant l’unité substantielle du moi), il a manqué à Descartes de vivre cent ans. Au xviiie siècle, Fontenelle, auteur de l’Origine des fables et des Entretiens sur la pluralité des mondes et prédécesseur de Lévi-Strauss à l’Académie française, a poursuivi l’œuvre de Descartes sur une vie presque centenaire au croisement de la science et de la littérature. En 1857, Comte, auquel Lévi-Strauss rend hommage dans la version révisée de la Pensée sauvage en « Bibliothèque de la Pléiade », est mort à cinquante-neuf ans, en souhaitant vivre aussi longtemps que Fontenelle pour assister à la formation de la société positiviste. Descartes, Fontenelle, Comte, Lévi-Strauss : voilà une lignée de penseurs, sinon centenaires, du moins désirant être centenaires pour tirer toutes les conséquences de leur pensée. Et de fait, c’est ce qui frappe le plus lorsqu’on découvre le Lévi-Strauss de 2008 en gardant en mémoire le Lévi-Strauss d’Anthropologie structurale en 1958 : cet homme n’a pas cessé de reprendre sur de nouveaux domaines ses hypothèses, en sorte que c’est bien l’œuvre d’une vie qu’il faut lire, et non seulement les fulgurances du moment structuraliste.

Il est arrivé à Claude Lévi-Strauss, de son vivant, le même destin que celui qu’a connu, de façon posthume, Auguste Comte. Le positivisme a été, à travers la présentation qu’en donnait Émile Littré, au fondement de la IIIe République, et il est vite apparu pour cela terne et dépassé – d’où les critiques que lui ont adressées au milieu du xixe siècle des philosophes aujourd’hui oubliés comme Charles Renouvier. Mais un ensemble de penseurs (Lucien Lévy-Bruhl, Jean Delvolvé, Georges Dumas…) ont relu ses œuvres au début du xxe siècle – notamment celles de la « seconde carrière », comme le Système de politique positive – pour y découvrir les bases permettant de refonder la sociologie qu’il avait créée. De même, le structuralisme est devenu, à travers sa formulation pédagogique destinée à la nouvelle Université, un des fondements intellectuels de la Ve République. La French Theory a pu alors le critiquer comme une entreprise ethnocentrique universalisant le rationalisme français, limitant ainsi son rayonnement à l’étranger – on lit aujourd’hui Lévi-Strauss dans les campus américains ou japonais pour comprendre la critique que lui adresse Derrida… Mais depuis une dizaine d’années, un ensemble de penseurs (Philippe Descola en France, Eduardo Viveiros de Castro au Brésil, Marylin Strathern en Grande-Bretagne) redécouvrent une partie méconnue de l’œuvre de Lévi-Strauss – notamment les Mythologiques, qui fournissent une véritable pensée écologique à partir des sociétés amazoniennes – et refondent l’anthropologie sur de nouvelles bases : une ontologie sauvage, par-delà l’opposition classique entre nature et culture.

Le retour d’entre les morts

Dans sa réponse aux objections de Roger Caillois publiée en 1955 sous le titre Diogène couché, Lévi-Strauss écrivait :

En voyageant, l’ethnographe – à la différence du soi-disant explorateur et du touriste – joue sa position dans le monde, il en franchit les limites. Il ne circule pas entre le pays des sauvages et celui des civilisés : dans quelque sens qu’il aille, il retourne d’entre les morts. En soumettant à l’épreuve d’expériences sociales irréductibles à la sienne ses traditions et ses croyances, en autopsiant sa société, il est véritablement mort à son monde ; et s’il parvient à revenir, après avoir réorganisé les membres disjoints de sa tradition culturelle, il restera tout de même un ressuscité. Les autres, la foule des pusillanimes et des casaniers, considéreront ce Lazare avec des sentiments mêlés où l’envie le dispute à l’effroi.

La force de Lévi-Strauss tient peut-être à ce que, porteur d’une intuition théorique qui seule pouvait rendre compte à la fois de l’expérience du voyage et des catastrophes de ce siècle, il ait bouleversé à plusieurs reprises ses contemporains et se soit à chaque fois retiré pour l’éprouver sur de nouveaux terrains. C’est que Lévi-Strauss est mort symboliquement plusieurs fois : en 1934, lorsqu’il quitte ses contemporains, auprès desquels il vivait « comme un zombie », pour rejoindre les Indiens d’Amérique : en 1941, lorsqu’il fuit le nazisme à l’état de « gibier de camp de concentration » pour rejoindre l’intelligence européenne réfugiée à New York ; en 1968, lorsque les étudiants écrivent sur les murs de Paris « Les structures ne descendent pas dans la rue » et qu’il se réfugie dans sa maison de campagne puis au Canada pour « se soûler de mythes ». Que Lévi-Strauss revienne à nouveau d’entre les morts n’a donc rien d’effrayant mais doit plutôt nous donner envie de travailler dans son sillage.

Frédéric Keck

Frédéric Keck est un historien de la philosophie et anthropologue français. Après son entrée au CNRS en 2005 il a effectué des enquêtes ethnographiques sur les crises sanitaires liées aux maladies animales. Il dirige le Laboratoire d'anthropologie sociale depuis le 1er janvier 2019. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Avian Reservoirs (Duke University Press Books, 2020). …

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