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Photo : © Dominique Noël | http://atelier-bernardnoel.com
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Dans le même numéro

Bernard Noël : une érotique transcendantale

décembre 2014

J’ai toujours pratiqué la poésie avec méfiance, et au fond comme si, pour moi, elle était frappée d’un interdit, qui m’empêche de m’abandonner à son exercice.

Une érotique transcendantale ?

Depuis 2010, les éditions P.O.L ont commencé de réunir l’œuvre écrite de Bernard Noël sous forme de trois épais volumes1. Vus de loin sur la table des libraires, leur format et leur couverture rouge les feraient presque confondre avec le Code civil. Une fois ouverts, aucune méprise ! D’ailleurs, nous n’osons l’image que par ironie. Rien de plus subversif de l’ordre établi, en vérité, que l’œuvre littéraire patiemment composée par Bernard Noël depuis la publication en 1969 du Château de Cène2, suivie de son interdiction et d’un procès en 1973. Ce roman valut en effet à son auteur les foudres de la censure, un bref passage par la Conciergerie et une réputation sulfureuse sur laquelle il s’est expliqué en 1984 dans un échange de lettres avec son ami écrivain Serge Fauchereau. Cette correspondance, reprise dans l’édition Gallimard du Château de Cène sous le titre la Pornographie, insiste sur le sentiment d’humiliation alors éprouvé par le poète, déçu que le sens politique de son ouvrage ait été occulté par son succès de scandale.

La publication du Château eut des effets contradictoires. Les rares amis qui croyaient en l’écrivain furent déçus de n’avoir couvé qu’un pornographe. Un assez grand succès fut fait à l’érotique, mais d’Orlhac3 ne s’en aperçut pas. Personne, malgré les poursuites très vite déclenchées, ne voulut remarquer l’aspect politique du livre. Cela me fut très cuisant4.

Dès 1977, le Château de Cène retrouverait certes sa place en librairie, jusqu’à devenir aujourd’hui un « classique » de la littérature érotique, à l’instar d’Histoire de l’œil de Georges Bataille, l’un des modèles avérés du poète. N’en demeure pas moins que cette première aventure littéraire allait orienter décisivement le parcours futur de l’auteur, ce dont témoignent aujourd’hui les trois volumes de son œuvre. Depuis près de quarante ans, Bernard Noël continue en priorité à analyser le rôle que la littérature tient par rapport au pouvoir politique, notamment le pouvoir de l’État. Son engagement – mot fort peu galvaudé dans son cas – fait de lui un « dissident » naturel non spectaculaire. Comme s’il avait craint de connaître une exposition trop prolongée à la suite de son premier « coup d’éclat » et, en conséquence, de devenir vulnérable, le poète s’est appliqué à disparaître au fond du paysage avec la persévérance d’un « situationniste », c’est-à-dire un critique rigoureux de l’exposition médiatique. Son périple nomade, le conduisant de résidence d’écriture en postes culturels officiels brièvement occupés comme en retraites lointaines, a conféré à son existence la marque de la sobriété. Mieux encore, il aura pour ainsi dire validé sa réflexion sur l’effacement du sujet. Il est d’autant plus troublant pour la poésie contemporaine de constater que l’un de ses représentants les plus profonds et les plus perspicaces aura choisi de se retirer des avant-scènes, entraînant l’art poétique lui-même à déserter les premiers rangs sur la place publique.

Bernard Noël, dans son choix, marque en effet la place absente du poème dans le brouhaha général où s’altère et se corrompt la liberté d’expression. Absent, quoique ne cessant pas d’être actif dans son absence même, se dissociant en cela de la simple retraite élitaire mallarméenne, le poète s’inscrit en creux ou au négatif de la société de communication. Penseur aussi bien que poète, il livre d’intéressants concepts-jeux de mots tel celui de « sensure ». Il y a de la sangsue dans la « sensure ». Autant dire une forme de gluante adhésion. Dont on pourrait d’ailleurs étendre la force de contagion par d’autres concepts joueurs tel le « consangsuce ».

J’ai déjà expliqué ailleurs le mécanisme de la sensure, qui est privation de sens, alors que la censure était privation de parole. La privation de sens est douce ; elle n’agresse pas le corps ; elle ne fait souffrir qu’une minorité, qui par ailleurs a l’utilité de prouver la démocratie du pouvoir. La sensure garantit le bonheur de la majorité, qui peut, grâce à elle, jouir de la raison sans avoir à en montrer la force5.

Il y a dans les pages de « Le sens la sensure » une critique radicale de l’utilisation de l’image par le pouvoir moderne, qui consonne plus que jamais avec la crise de la représentation politique actuelle :

Toute réflexion politique doit nécessairement passer aujourd’hui par une analyse du visible. On croit depuis toujours que le visible se confond avec le réel ; conséquence : l’homme ne doute pas de ses yeux et des informations qu’ils lui procurent. Mais le visible ne coïncide plus avec la réalité : il est un espace transitionnel où nous voyons non pas les choses mais leur lecture… Le monde est ainsi perpétuellement transféré à son image et l’image du monde appartient à la majorité car elle seule détient le pouvoir de la rendre spectaculaire, et par là, d’en unifier la vision6.

Quel peut être le rôle de la poésie et plus généralement encore de l’art dans ce paysage d’aliénation généralisée ? La poésie a pour but de faire entendre que le sens est une « dépense », jamais une « propriété ».

Le paradoxe est que le sens s’immobilise dans les objets que nous produisons […]. Pourtant ces objets ont pour rôle, non pas d’arrêter le sens, mais de le relancer chez le lecteur. […] Dans la production interminable de sens […] qui est à l’image de la vie la plus physique, il y a quelque chose d’exaltant et de désespérant : nous ne saurons jamais le mot de la fin.

[…] Le sens appelle quelque chose d’illimité, d’éperdu7

La question que l’on peut alors poser à cet héroïsme de l’infini et de l’illimité est celle que le poète, lucide à son propre égard, reprend quelquefois dans une réflexion à haute voix devant tel ou tel interlocuteur. Comme lorsqu’il répond aux questions de son ami romancier Claude Ollier :

C’est le besoin de représentation qui m’intrigue le plus, alors que je voudrais en finir avec la représentation au profit de… arriver à une langue qui serait de la pensée pure… Utopie qui court derrière la littérature depuis Rimbaud et Mallarmé : écrire quelque chose qui serait la chose elle-même et non sa représentation. L’écriture automatique des surréalistes a manqué cela8

Est-ce à dire que le poème en vers serait l’outil le plus à même de nous approcher de cette langue « transmentale » à laquelle aspirait Rimbaud, et dont, dans un autre entretien, Bernard Noël ose risquer qu’elle pourrait être aussi bien « un état invisible de la matière » ?

Une formation de mots se produit comme peut apparaître une formation nuageuse dans un ciel bleu… Cet événement manifeste la matière d’un espace chargé de langue : il en est une concrétion9.

Lisant directement « La chute des temps10 », on ne peut toutefois s’empêcher d’entendre résonner, en écho, cet avertissement qui sonne comme un aveu difficile :

J’ai toujours pratiqué la poésie avec méfiance, et au fond comme si, pour moi, elle était frappée d’un interdit, qui m’empêche de m’abandonner à son exercice.

Nous nous garderons définitivement d’affirmer qu’il y a, aussi puissantes l’une que l’autre, en Bernard Noël, une adoration et une haine de la poésie, et cependant l’effacement des marques du sujet à dessein de faire le moins possible obstacle à l’illimité ainsi que la mise à distance du corps concret singulier des objets qui caractérisent la Chute des temps évoquent un défi lancé par le poète à la poésie elle-même, voire son dépassement par et dans une érotique supérieure du temps.

je vis de ma mort
ce futur soulève mon présent
le jour la nuit ne mesurent rien
car la mesure qu’est-ce que la mesure
une goutte d’air dans l’air
les yeux toujours dans les mêmes trous
la fenêtre prise pour l’espace
suis-je
de mon temps
drôle de question
mon temps n’est qu’à moi
que seraient les terreurs et la modernité
sans le papier comme cervelle répandu
en guise de sens et d’avoir
comme il faut
on me dit poète
moi pas
en cela je suis d’accord
avec l’ennemi mais l’ennemi est poète
c’est pourquoi il aime la poésie
moi pas
  • 1.

    Bernard Noël, les Plumes d’Éros, Paris, P.O.L, 2010 ; l’Outrage aux mots, Paris, P.O.L, 2011 ; la Place de l’autre, Paris, P.O.L, 2013.

  • 2.

    Id., le Château de Cène, réédité aux éditions Gallimard, coll. « L’Imaginaire », en 1990.

  • 3.

    Urbain d’Orlhac, soit le pseudonyme utilisé par l’auteur et renvoyant aux fameuses Mains d’Orlac, le film expressionniste favori de Malcolm Lowry dans Under the Volcano, dont Serge Fauchereau était et demeure un lecteur et interprète avisé.

  • 4.

    B. Noël, le Château de Cène, op. cit.

  • 5.

    B. Noël, l’Outrage aux mots, op. cit.

  • 6.

    Ibid.

  • 7.

    Ibid.

  • 8.

    B. Noël, la Place de l’autre, op. cit.

  • 9.

    B. Noël, la Place de l’autre, op. cit.

  • 10.

    Poème qui a donné son titre au recueil publié en 1993 dans la collection « Poésie/Gallimard ».

Jacques Darras

Poète, essayiste et traducteur français, Jacques Darras est né en Picardie maritime dans les régions du Marquenterre et du Ponthieu (Bernay-en-Ponthieu). Fils d’un couple d’instituteurs il fréquente le Lycée d’Abbeville puis est élève d’hypokhâgne et khâgne au lycée Henri IV à Paris. Il est admis à l’ENS rue d’Ulm en 1960, hésite sur quelle voie suivre, lettres classiques ou philosophie,…

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