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Imaginer pour vouloir ?

Éthique de l’imagination

Loin de faire de l’imagination une faculté illusoire, sans prise avec le réel, Ricœur y voit au contraire un puissant vecteur de transformation du monde. L’imagination comme fiction créatrice permet de s’émanciper des idéologies et d’entrevoir de nouveaux modèles pour agir.


Alors que l’empire des normes, des protocoles et des procédures ne cesse de s’étendre, dans une forme d’objectivation du monde vécu de plus en plus contraignante que le juriste Alain Supiot nomme « la gouvernance par les nombres1 », on ne cesse d’inviter les acteurs à ce que le temps nomme « l’innovation », « l’agilité » et « la créativité », faisant un usage assez flou de cette incitation à imaginer. N’y a-t-il pas dans l’injonction à l’innovation une forme caricaturée de l’imagination ?

Dans un autre champ d’expériences, si l’on a pu parfois voir dans l’excès d’imagination une forme de délire, il semblerait qu’un nouveau type de souffrance psychique fasse son apparition sous la forme d’un défaut d’imagination. On voit des subjectivités bridées et blessées en leurs ressources internes de créativité et d’initiative. Devant cette nouvelle forme d’aliénation que la tradition de l’école de Francfort a placée sous la domination de la rationalité instrumentale, quelle peut être la réplique pratique d’une conception robuste de l’imagination ?

Enfin, l’invocation de « l’éthique » en lieu et place de la morale, via les chartes ou les comités, revient le plus souvent aujourd’hui à déployer une réglementation, une forme de déontologie voire une science de l’action au moyen d’arbres de décision qui laissent peu de place à la réflexivité pratique. Ce n’est pas tant l’imagination du sujet capable qu’il conviendrait de mobiliser que sa capacité cognitive à déduire, appliquer des règles et s’y conformer, réduisant les conduites à des comportements (behavior) mécaniques. Face à cela, se mettre à l’école de l’imagination ne pourrait-il pas être une forme possible d’émancipation ?

Ces trois situations, parmi bien d’autres, sont l’occasion de dire que la publication récente des cours de Paul Ricœur sur l’imagination2 vient à point nommé pour nous aider à éclairer quel peut être l’avenir d’un agir lucide, critique et imaginatif dans les temps qui sont les nôtres. Alors que le philosophe aurait pu faire sienne la devise « imaginer plus pour mieux vouloir », sans pour autant réduire l’imagination à sa seule dimension éthique, remettant au centre de la réflexion la fonction productrice de l’imagination dans sa capacité à ouvrir les possibles, nous suggérons qu’il nous fournit un certain nombre de points d’attention précieux. À condition toutefois de reconnaître que « les fictions correspondent à la fonction véritable de l’imagination, car elles présentent à la fois des éléments d’absence et des éléments de distance critique3 ». En effet, en valorisant la dimension du fictionnel, Ricœur choisit de situer l’imagination à égale distance de ce qui n’en ferait que l’épreuve résiduelle (la trace) d’une expérience sans ouverture (alors qu’elle explore et inaugure des possibles) et de ce qui en ferait une faculté illusoire empêtrée dans une fascination. Pour lui, l’imagination comme « fiction créatrice » ouvre une brèche dans nos interprétations idéologiques du monde, offrant une forme de distance avec ce qui est. N’est-ce pas là sa portée critique et émancipatrice à l’égard de tout ce qui fascine et aveugle ? Si on a pu faire une critique de l’imagination, ne peut-on et ne doit-on pas faire un usage critique de celle-ci ?

L’imagination au pouvoir ou le pouvoir de l’imagination

Il y aurait sans doute bien de l’ironie à donner le titre « L’imagination au pouvoir » au travail de Ricœur, que la révolution de 1968 n’a pas épargné. Ses cours donnés à Chicago en 1975 ont sans doute aussi été pour lui une manière d’inventer un tiers espace imaginatif et utopique pour se déprendre de la situation universitaire française et du malentendu qu’il a pu endurer en tant que doyen de la faculté de Nanterre. Vivre l’imagination aide à vivre. Plus encore, parler de pouvoir de l’imagination la tourne vers sa dimension existentielle. C’est une idée qui point chez Pascal, même si c’est encore pour lui sur un mode critique : l’imagination n’est pas seulement une question épistémologique (« maîtresse de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours4 »), mais aussi une puissance, relative à un mode complet d’existence (vivre sous le régime de l’image). S’annonce alors l’anthropologie d’un humain capable d’imaginer comme point de vigilance, comme soutien d’une écologie de l’attention5.

Au début de son cours, Ricœur fait trois observations pénétrantes concernant ce qu’il nomme « l’éclipse de l’imagination  » à l’époque où il écrit6. Elles peuvent éclairer d’un jour nouveau notre situation contemporaine.

Épistémologiquement, l’imagination intéresse peu, parce qu’en réduisant l’image au statut d’une représentation mobile et variable selon les individus, elle ne préparerait pas la connaissance et se réduirait à un psychologisme. Moins de l’ordre du vrai que du vraisemblable, l’imagination et l’image ont un statut épistémique faible dont il n’y aurait pas ou peu à attendre. Pourtant, le vraisemblable n’est pas le faux et n’y a-t-il pas un coup de force à rejeter comme faux ou impertinent ce qui est probable ou possible ? Cette fonction tierce du possible maintient en effet une forme d’écart avec ce qui est. N’est-ce pas elle qui peut résister à la réification et à l’affirmation dogmatique qui ne cesse de redire “there is no alternative”.

Du point de vue psychologique ensuite, le behaviorisme, notant que l’imagination ne s’observe pas empiriquement comme peuvent l’être les apprentissages ou la perception, la rejette de ses analyses comme inconsistante et mythique. Or une autre tradition psychologique montrera que l’imagination est aussi ce qui façonne des comportements ou des conduites, notamment le jeu (les jeux de l’enfant, du comédien, des rituels sociaux). À cet endroit, l’actualité du jeu s’impose, tant l’homo ludens réplique à l’image étriquée de l’humain entendu comme « idiot rationnel7 ». La psychologie de la cognition, depuis la psychologie génétique de Piaget en passant par les travaux de Winnicott sur le jeu et la réalité, jusqu’aux sciences cognitives plus récemment, s’intéresse aux conduites de jeu (on peut vivre en imagination et faire quelque chose quand on imagine) et de l’imagination (y compris dans la compréhension des dilemmes moraux en psychologie morale) comme étant capacitantes et non déréalisantes.

Enfin, un usage extensif de l’imagination la confond avec la créativité, catégorie fourre-tout et mot-valise, discréditant la consistance de l’imagination. En effet, l’impératif « soyez innovants et créatifs » ne sert pas tant l’imagination qu’une injonction managériale contradictoire. Cette incitation à être innovant ou disruptif est inconséquente, délaissant le nécessaire travail de mise en place des conditions d’un authentique déploiement de la puissance de fictionner. Pourtant, Ricœur ne renonce pas à la créativité, mais il en propose une conception philosophique robuste et rigoureuse. À cette fin, il note que Hume suggère à tort que la créativité et la complexité sont synonymes. Or cette dernière compose avec des éléments passés, là où celle-là tente d’inaugurer une nouveauté, une impertinence novatrice imprévisible. La complexité repose sur une conception de l’image mémorielle tournée vers le passé, alors que la créativité mobilise l’image fictionnelle tournée vers l’absent8. Une telle conception de la créativité ne se réduit pas à l’impératif d’être agile et créatif, lequel est situé au sein d’un contexte contraint dont tous les attendus sont déjà donnés.

Cette question de la créativité de l’intelligence humaine trouve aujourd’hui son urgence sur un nouveau terrain de jeu : sa concurrence avec l’intelligence artificielle et les algorithmes. Les traducteurs automatiques9, l’intelligence artificielle générative sont-ils créatifs comme l’est l’imagination humaine ? La distinction entre image mémorielle et image fictionnelle fournit un critère qui permet de répondre par la négative. L’imagination, comme faculté du possible fictionnant, est capable de donner corps à l’absence et au pas encore, qui échappent au recoupement et au traitement de données massives (big data). Le retentissement interne de l’image dans la conscience fait d’elle un événement alors que, pour l’intelligence artificielle, elle n’est qu’une information insue. À l’apparence de créativité d’une intelligence artificielle, qui réduit la créativité à l’acte de compiler et d’agencer le passé des données (l’héritage humien), on peut et on doit opposer une créativité mobilisant des affects, un libre jeu et l’importance libératrice de l’écart fictionnel.

Le retour de l’ostracisé : le libre jeu de l’imagination

Là où toute une tradition a fait de l’imagination une faculté de l’irréel, Ricœur tente d’y trouver une faculté du surréel. Loin de nous aliéner, de nous tromper et de diminuer notre expérience du réel (l’image ne serait pas réelle), elle travaille à nous enrichir intérieurement sur le mode du comme si (l’image est comme le réel) avant de nous préparer à multiplier, extérieurement, de possibles manières de faire. Faisant son miel de la formule de François Dagognet, inspiré de Bachelard, pour lequel imaginer nous donne des capacités en travaillant à une « augmentation iconique » de nous-même, le philosophe trouve dans l’imagination non ce qui nous soumettrait au monde de l’illusion et des hallucinations, mais au contraire ce qui est puissance d’émancipation en nous mobilisant. Dans un renversement spectaculaire, Ricœur invite donc à ne plus envisager l’imagination uniquement comme cette « folle du logis » qui serait un « faire croire » (en l’irréel ou en l’halluciné) nous vouant à une force déréalisante. Il nous tourne vers la perspective selon laquelle « les fictions nous offrent des modèles pour10 ». Loin d’une figure de fuite à l’égard du réel, l’imagination, dans sa puissance fictionnelle, redistribue les perspectives et élargit les possibles. Elle se fait de la sorte propédeutique à un exercice de libération qui a des implications éthiques (le jeu dans la simulation ou l’improvisation pratique) et politiques (l’utopie) majeures.

Loin d’une figure de fuite à l’égard du réel, l’imagination, dans sa puissance fictionnelle, redistribue les perspectives et élargit les possibles.

Mais l’imagination est aussi ce qui nous leste intérieurement et nous donne une densité d’être dans l’être avec les êtres. Laisser résonner les images que suscite le monde que nous habitons en terrestres n’est pas s’illusionner, mais se densifier dans une expérience enrichie de notre manière d’être au monde. « Les images de “haute cosmicité”, pour parler comme Bachelard, ne sont pas de simples fictions, mais des manières de participer aux valeurs existentielles qui s’attachent à certaines physionomies du cosmos11. » La rêverie éveillée d’un cours d’eau, l’image dynamique d’un élan végétal ou l’image à la partialité vécue d’un paysage aimé ou dévasté ne nous détournent pas du monde mais en intensifient la présence. L’image vécue d’une terre, de l’air, du feu ou de l’eau nous densifie. On voit l’intérêt de cette idée pour penser l’agir écologique, depuis les arts jusqu’à l’engagement militant en faveur de la protection d’un milieu de vivants qui nous rend vivants.

Loin d’envisager une imagination débridée, c’est à une imagination réglée que s’intéresse Ricœur. On doit ici être reconnaissant à l’égard de Kant qui a formulé l’idée « d’un libre jeu des facultés, dans lequel l’imagination et l’entendement se suscitent mutuellement. En jouant, l’imagination produit un ordre ; elle produit des formes par une libre légalité. L’idée proprement géniale est celle d’un jeu libre et néanmoins sensé, l’idée d’un schématisme sans concept12 ». Cette dernière, contrairement au préjugé qui n’y voit qu’une activité incohérente, n’est pas sans règles, mais est capacité à faire varier les règles. Dans un double mouvement, il importe alors de faire apparaître que l’on peut rendre nos règles plus imaginatives et l’imagination plus réglée. Cela invite à voir l’imagination au travail dans et pour des contextes contraints (le jeu de mots dans les règles du langage ; le comédien imaginant son rôle ; le travail vivant où l’imagination met du jeu dans l’application des règles du métier, la souffrance au travail étant a contrario l’effet d’une normativité procédurale tuant cette imagination vive).


Certes, dans ce cours de Ricœur sur l’imagination, la question éthique et politique n’est pas traitée pour elle-même. Mais parler de « modèles pour » inaugure l’idée qu’il y a une fonction éthique de l’imagination. Celle-ci résiste au solutionnisme mécaniste, qui réduit l’éthique à un calcul des risques, en l’associant à une philosophie de la liberté. Imaginer, c’est oser proposer des initiatives pour des perspectives moins inimaginables qu’inimaginées. Dans des pages consacrées au jeu, rares sous la plume du philosophe, s’éclaire ainsi le choix que fera ultérieurement le philosophe de placer un « Interlude » dans le tragique de l’action dans Soi-même comme un autre13. Le jeu n’est pas ici ce qui manquerait de sérieux, mais ce qui, sérieusement, ouvre une aire potentielle d’initiative. « Rien n’est plus sérieux que le jeu, dès lors qu’il se présente aussi comme une exploration de la réalité au moyen de l’imagination14. » Le jeu est une puissance originaire d’ouverture pour le « je ». Le jeu du « je » imaginant instaure le sujet capable. Il soutient et stimule l’humain capable d’initiative. Dans cet esprit, le jeu du comédien, celui des jeux de rôles et de la sagesse tragique, comme autant de manières de s’essayer avec des possibles, ne peuvent-ils pas s’entendre comme la préface au « je » engagé de la sagesse pratique ? En ces temps où la morosité du tragique et la clôture du bureaucratique semblent étouffer les possibles, notre tâche n’est-elle pas de susciter et de soutenir, en nos institutions, la puissance d’ouverture critique de l’imagination ?

  • 1. Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres. Cours au Collège de France (2012-2014), Paris, Fayard, coll. « Poids et mesures du monde », 2015.
  • 2. Paul Ricœur, L’Imagination. Cours à l’Université de Chicago (1975), éd. George H. Taylor, Robert D. Sweeney, Jean-Luc Amalric et Patrick F. Crosby, trad. J.-L. Amalric, suivi de Séminaire de la rue Parmentier (1973-1974), Paris, Seuil, coll. « Bibliothèque Ricœur », 2024.
  • 3. Ibid., p. 34.
  • 4. Blaise Pascal, Pensées, éd. Louis Lafuma, Paris, Points, coll. « Points essais », 2018, pensée no 199.
  • 5. Dans un même esprit, lectrice et traductrice qu’elle est d’Aristote, Martha Nussbaum, très critique de l’anthropologie de l’homo œconomicus, a également fait de l’imagination une capabilité centrale. Voir Martha C. Nussbaum, Capabilités. Comment créer les conditions d’un monde plus juste ?, trad. Solange Chavel, Paris, Flammarion, coll. « Climats », 2012.
  • 6. P. Ricœur, L’Imagination, op. cit., p. 19-22.
  • 7. Amartya Sen, « Des idiots rationnels. Critique de la conception du comportement dans la théorie économique » [1977], dans Éthique et économie. Et autres essais, trad. Sophie Marnat, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 1993, p. 87-116.
  • 8. P. Ricœur, L’Imagination, op. cit., p. 90-91.
  • 9. Dans son travail sur la traduction, Ricœur distingue l’acte de traduire comme recherche d’un identique (relevant de l’image mémorielle) de celui de traduire comme invention d’un équivalent (image fictionnelle). On y retrouve cette dimension du traduire non mécanisable ou automatisable car mobilisant un acte d’imagination visant, fiction régulatrice, une communication réglée sur fond d’altérité. Voir P. Ricœur, Sur la traduction, Paris, Bayard, 2003.
  • 10. P. Ricœur, L’Imagination, op. cit., p. 398.
  • 11. Ibid., p. 414.
  • 12. Ibid., p. 416.
  • 13. P. Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 1990, p. 281-344.
  • 14. P. Ricœur, L’Imagination, op. cit., p. 393.