Rassemblement de soutien à Tikhanovskaïa à Minsk (30 juillet 2020). | Photo de Homoatrox, wikimédia.
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Le légalisme de la société biélorusse

octobre 2020

Malgré la violence de la répression, la mobilisation de la société biélorusse contre le régime de Loukachenko ne faiblit pas. Les manifestants jouent de tout le répertoire des actions de protestation non-violente, et s'ingénient à rester dans le cadre institutionnel que le dictateur, lui, ne cesse d'enfreindre.

Alexandre Loukachenko a envisagé son sixième mandat présidentiel le 9 août comme il a appréhendé les précédents depuis 1994 : en se reconduisant dans ses fonctions, à la suite de fraudes massives orchestrées par son administration électorale, secondée par des organes régaliens aux ordres1. Mais cette fois, l’autocrate n’a pas mesuré l’usure de son pouvoir, notamment au sein de la génération arrivant à l’âge adulte sans jamais avoir connu d’autre président. Svetlana Tikhanovskaïa, enseignante et épouse d’un blogueur populaire, initialement candidat mais emprisonné, est devenue la candidate du changement, en s’alliant à deux autres femmes représentant deux autres candidats populaires, eux aussi invalidés (un ex-diplomate et un banquier). Les trois femmes ont attiré les foules à leurs meetings dès juillet. Dans les bureaux de vote où la pression citoyenne a été suffisante pour obtenir un décompte de voix transparent, Tikhanovskaïa a obtenu entre 70 et 90 % des suffrages exprimés. Les chiffres officiels, annonçant la large victoire de Loukachenko sans traçabilité par bureau de vote, sont montés de toutes pièces.

Depuis le 9 août, les Biélorusses prennent la rue pour dénoncer le « vol des voix du peuple ». Le régime répond avec une rare brutalité : en une semaine, plus de 10 000 personnes sont arrêtées et exposées à des sévices en détention ; des manifestants sont visés par des tirs à balles réelles ; on dénombre des morts et des disparus. Ces violences ont l’effet inverse de celui escompté : la population sort dans la rue encore plus massivement pour réclamer le départ du tyran et la tenue de nouvelles élections. La société réinvente tout le répertoire des mobilisations populaires, alternant chaînes humaines, manifestations, cortèges de femmes bouquets de fleurs à la main, casserolades, musiques et drapeaux aux fenêtres des immeubles des cités, concerts de klaxons de voitures, assemblées générales et grèves sur le lieu de travail, ou « performances » politico-artistiques sur les places publiques… Les rassemblements dominicaux, tant à Minsk que dans les régions, se sont transformés en véritables marées humaines, sous le drapeau national historique blanc-rouge-blanc, rejeté par le régime en 1995. Pour celles et ceux qui doutaient du bien-fondé de l’indépendance de la République depuis 1991, du fait du bilinguisme du pays où l’usage du russe est souvent préféré à celui de la langue biélorusse, cette révolution citoyenne apparaît comme la démonstration grandeur nature de l’existence du peuple biélorusse en tant que nation politique.

Ces images, qui éveillent l’imaginaire d’une révolution d’un peuple pour sa liberté, ne peuvent faire oublier que manifester son opinion dans un régime tyrannique n’est pas une mince affaire. Cela nécessite de vaincre collectivement le sentiment de peur et d’insécurité qu’entretient à dessein l’arbitraire des répressions. La contestation populaire des fraudes électorales fait écho aux « révolutions de couleurs » en Géorgie ou en Ukraine post-soviétiques. Toutefois, ces pays avaient alors déjà connu plusieurs alternances politiques. En Biélorussie, le verrouillage des institutions et la dureté des répressions ont bloqué la situation. Le registre opératoire de la révolution biélorusse renvoie tout autant aux mobilisations de la fin des régimes communistes, que ce soit la grève générale de Solidarność en Pologne ou les chaînes humaines des pays baltes, autres expériences voisines qui inspirent la population aujourd’hui. On ne saurait trop durement lui reprocher de ne pas avoir réussi plus tôt à abattre Loukachenko, tant la marche paraissait haute à franchir. Depuis vingt-six ans, la dictature se caractérise par les brutalités policières méthodiques contre toute manifestation de protestation par principe non autorisée, les arrestations de tout opposant politique – tantôt pour dix jours de détention administrative, tantôt pour cinq ans d’emprisonnement –, voire l’élimination physique de figures considérées comme gênantes, et ce dès les années 1990. Quant au monde ouvrier des usines d’État glorifié par la phraséologie officielle, il était sommé de produire et de se taire, interdit de se syndiquer librement. La généralisation, pour tous les salariés, du CDD d’un an, reconductible ou non, parachevait la loyauté imposée de chaque individu craignant de perdre son emploi pour activité contestataire. Pareillement, les exclusions d’étudiants des universités pour dissidence politique étaient courantes.

Nous ne pouvons que souligner le légalisme de la société biélorusse pour déjouer l’insécurité créée par le régime autoritaire.

Comment passe-t-on en quelques mois d’une situation qui paraît immuable à un basculement révolutionnaire ? Nous ne pouvons que souligner le légalisme de la société biélorusse pour déjouer l’insécurité créée par le régime autoritaire, qui est le premier à ne pas respecter ses règles.

Au printemps, l’attitude du président niant la circulation de la Covid-19 a accru la défiance, relayée par les réseaux sociaux, et a favorisé l’auto-organisation et le partage d’informations face à la pandémie2. En mai, dès le début de la campagne électorale, les Biélorusses ont utilisé la fenêtre ouverte par la procédure légale de signature des parrainages des candidatures pour faire des files d’attente en soutien aux candidats alternatifs. Après le 9 août, c’est par milliers qu’ils ont déposé des plaintes pour contester les fraudes. Svetlana Tikhanovskaïa, qui demandait initialement le recompte des voix, a été obligée de quitter le pays et s’est installée en Lituanie. Elle incarne désormais la nouvelle légitimité et a fait constituer par ses partisans un conseil de coordination représentant l’unité nationale pour négocier la transition. En sont membres des acteurs politiques, associatifs, culturels et économiques tels que Maria Kolesnikova, son alliée de campagne, Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature, ou des leaders des comités de grève. Ses membres font l’objet d’une répression ciblée et d’arrestations à partir de mi-août. Certains sont expulsés du pays. Kolesnikova est enlevée le 7 septembre par des inconnus. Refusant son expulsion maquillée en fuite, elle est emprisonnée. Loukachenko, qui s’accroche à ses fonctions début septembre, fait arrêter par vagues des journalistes et tente de bloquer la circulation des informations sur Internet, mais il ne fait que déstabiliser le système bancaire et le secteur de l’économique numérique. Il agite les fantasmes d’une agression de la Pologne, pour faire appel à Poutine, qu’il a rencontré à Sotchi le 14 septembre, et ajouter au sentiment d’insécurité intérieure, le spectre d’une aliénation de la souveraineté du pays.

La réponse des Biélorusses demeure institutionnaliste. Ils engagent contre leurs députés et élus locaux des procédures révocatoires, prévues par la Constitution sans avoir jamais été mises en œuvre. La grève politique est jugée illégale pour justifier l’arrestation des meneurs ? Les ouvriers engagent la grève du zèle pour appliquer méticuleusement toutes les réglementations et ralentir la production à défaut de l’arrêter. Les travailleurs de tous les secteurs – usines, hôpitaux, gares, universités, écoles, théâtres, télévisions d’État –, les étudiants et les plus grands sportifs se réunissent, prennent la parole et demandent des comptes à leurs supérieurs sur leur participation aux fraudes ou aux violences. Les dignitaires religieux prennent position et deviennent à leur tour la cible des répressions. Des membres de la police, de l’armée ou du KGB démissionnent en rendant leur badge et leur arme et annoncent publiquement refuser de servir contre le peuple.

Loukachenko s’enferme dans un scénario de rupture avec l’Union européenne et l’Ukraine. Il joue en solo le rapprochement avec la Russie, avec des éléments de langage différents de ceux de Poutine, en s’immisçant dans l’affaire de l’empoisonnement d’Alexeï Navalny, au point de susciter des messages de solidarité de manifestants de Minsk envers l’opposant russe. Le remarquable comportement pacifique des Biélorusses imposera aux futurs dirigeants une conduite responsable. Ils seront désormais tenus de répondre de leurs actes devant la société.

Le 15 septembre 2020

  • 1.Voir Jean-Charles Lallemand, « Biélorussie : Loukachenko s’est offert cinq ans de plus », Esprit, mai 2006.
  • 2.Voir Marie Mendras, « Vote populaire par temps d’épidémie », Esprit, septembre 2020.

Laurent Germain

Politologue, spécialiste de la Biélorussie, où il se rend régulièrement.

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